AccueilÉDITO

"La vie, ça schlingue et je vais me suicider" : chronique d'un passage en service de pédopsychiatrie

Publié le

par Louis Lepron

Une adolescente, un service de pédopsychiatrie et les méandres de l'enfermement : dans un article, Dora Moutot, journaliste, se raconte.

"La vie, ça pue la merde."

Voilà ce que j’ai déclaré à ma mère.

"La vie, ça schlingue et je vais me suicider."

J’ai lancé un vase, cinq assiettes, pleuré un bon coup, démoli un faux mur, j’ai fait semblant de vouloir sauter du balcon en grimpant sur la barrière en passant de l’autre coté, j’ai attrapé une poêle dans la cuisine puis j’ai menacé de tuer tout le monde en me mordant la langue jusqu’au sang. Quand je tire la langue, j’ai encore une petite coupure.

"Je vous emmerde, je vous encule. La vie, ça pue la chiasse, la vie c’est dégoûtant, et je vais me jeter sous le RER. Si ce n’est pas moi la morte, je m’en bats les couilles, putain, ça sera vous et regardez-moi bien, j’irai danser la Macarena sur vos tombes." Le tout, avec les mouvements de la Macarena en accompagnement.

Ay Macarena ! Ha !

"La folie oublie presque tout mais elle garde parfois de l’humour dans le fond des ses tiroirs. Ça me faisait du bien de dire des horreurs. L’adrénaline de la colère a un pouvoir apaisant. C’est une forme d’orgasme continue et violente"

Mes parents ont cru que j’avais touché le fond. Voila, ce qui m’a valu d’atterrir un beau matin en HP. Ce qu’on appelle plus communément hôpital psychiatrique.

Image tirée du film Une vie volée. (1999)

Service de pédopsychiatrie

Troisième étage. Ma nouvelle demeure. Fais comme chez toi. Pour me rendre visite, prends l’ascenseur. Premier étage. Hôpital de jour. Deuxième étage. Urgence. Troisième étage -> Moi.

Ici ,ce sont les cas à durée indéterminée. Les ados qui ne tournent pas rond du tout. Etre "une ado". Rien que le mot me faisait honte. J’en devenais rouge de honte. Je ne voulais pas. JE NE VOULAIS PAS. Même si je l’étais.

Et je l’étais sans doute plus que 99 % des adolescents. J’avais les cheveux roses, un sweat-shirt orné d’un magnifique écusson "Anarchie 666" et des piercings étalés sur la figure. Mais je voulais rester une enfant.

Dora Moutot, 15 ans.

"J’étais déjà nostalgique. On imagine toujours la nostalgie comme quelque chose de beau, de brumeux et mélancolique mais détrompez-vous, la nostalgie peut être brutale. J’avais la nostalgie agressive"

On m’y avait traînée. De force. Dans cet hosto. J’avais cru qu’on m’emmenait gentiment à l’école en voiture. On m’avait trompée. J’avais hurlé. Je les avais insultés. J’avais pas compris où on m’emmenait. J’ai atterri dans une salle, avec plusieurs psys qui me regardaient comme si j’étais une sorte de monstre de foire et je regardais hallucinée ma mère qui racontait de façon catastrophée mes crises en faisant bien exprès d’omettre que si moi j’étais tarée, elle l’était autant que moi.

Une fois que tes parents ont signé la paperasse hospitalière, tu deviens une souris en cage. Tu n’as plus de droit sur toi même. Tu sortiras quand le "corps médical" le décidera. On m’a attrapée par les deux bras. Et puis c’était terminé. J’ai eu beau tenter de mordre où je pouvais, de donner des coups de pieds, et de faire des doigts d’honneur, sans résultat. Je suffoquais.

Image tirée du film Une vie volée (1999).

Ici, on ne fait rien. Le mot d’ordre, c’est le repos. Y a tellement rien à foutre. Du yoga, du repos, des perles, du repos, des forums de discussion, du repos, du théâtre, du repos.

Comment veux-tu qu’un atelier perles m’aide dans la vie et soigne ma folie, ma dépression, ma colère ?
Il y avait un manque de bon sens dans ce lieu. Pas de droit de visite pendant un temps indéterminé. Ils aimaient bien le terme indéterminé dans ce bled. Indéterminé. Le temps qu’un foutu couillon de psy déclare que ta santé mentale est en phase d’amélioration. Pas le droit de tél. Ni d’Internet.
Obéir à ça ? Tu déconnes ? Maman déconne. Papa déconne. Les adultes déconnent. Vous déconnez tous. C’est quoi ce délire ? Vous voulez jouer à ça  ? Jouons. Je me suis créé ma petite histoire. L’héroïne c’était moi, et j'allais me faire mon dessin animé.

"L’hôpital était bourré de gamins assez fous et intéressants pour pouvoir se croire dans un cartoon. Un cartoon glauque et touchant. Comme on n'en voit jamais"

Je me rappelle de cette jeune fille, Johanna. Elle devait avoir 15 ans, elle voulait mourir. Mourir coûte que coûte. Johanna, elle courait heures après heures et jours après jours après la mort. Mais la mort courait toujours plus vite qu’elle. Elle n’arrivait jamais à l’attraper.

On ne pouvait pas vraiment ouvrir les fenêtres. Juste un tout petit peu. De quoi passer sa tête, mais pas le reste du corps. Fallait pas qu’on s’échappe, nous les adolescents tarés. Fallait pas qu’on saute et qu’on crève. Fallait qu’on vive comme des légumes shootés aux antidépresseurs et aux calmants, en passant nos après-midi à faire des ateliers perles. C’est ça qu’on voulait de nous. C’était donc ça la vie.

Alors Johanna sortait sa tête, prenait la vitre coulissante avec une main et elle la cognait contre son cou, dans l’espoir de se couper la gorge. Le couloir du service était long et finissait par un mur. Elle prenait un élan incroyable et venait se jeter contre le mur dans l’espoir que le choc l’anéantirait. Je trouvais que c’était la fille la plus cool de l’étage. Je l’aimais beaucoup. Je trouvais cette fille poétique, elle avait une âme triste et très jolie. Je trouvais beau d’être aussi déterminée à en finir.

Le mec qui avait la chambre à côté de la mienne, je l’aimais bien. Il avait l’air de ne pas comprendre pourquoi il était là non plus. Je savais bien que j’étais une gamine extrême, disons que j’avais pas les sentiments anesthésiés, mais bon, quand on a les yeux en face des trous, on sait que la vie est extrême, alors y avait pas de quoi en faire un plat.

On se couche à 10 heures ici. Alors avec Louis, on parlait entre les murs qui séparaient nos chambres. Ce garçon était devenu mon allié. Mon pote de cellule. Je traînais dans l’hosto. C’était chiant. Vous avez pas idée.

Parfois il y’avait des moments drôles. On se retrouvait dans le salon avec les autres quand on en avait marre de faire des perles. Je sais pas pourquoi, y avait même pas la télé dans ce salon. Comme si les infos allaient nous foutre encore plus la tête dans la merde. Alors quand y’a pas la télé, ni le Web, que la musique "faut pas la mettre trop fort" et que, au bout d’un moment, t’as raconté ta vie aux 25 autres gamins de l’étage et que tu connais par cœur la leur, eh bien tu commences à t’amuser comme tu peux.

J’ai eu un moment de bonheur dans ce salon, on était peut-être quinze, je sais pas, et Jasmine, une anorexique-plus-maigre-tu-meurs, s’est levée et s’est mise à tourner sur elle-même, comme une toupie, les bras en l’air. Puis un autre s’y est mise. Puis on s’est retrouvés à quinze à tourner tous ensemble, jusqu’à avoir le tournis et ne plus voir clair du tout. On rigolait comme des idiots, et on tournait, tournait, tournait, jusqu’à se rentrer dedans comme des autos tamponneuses défectueuses. On se ramassait par terre.

"C’était nul, mais ça nous avait déclenché un fou rire de groupe, et puis, les antidépresseurs aidant, on était tous un peu sonnés"

Jusqu’à ce qu’un infirmier débarque et nous engueule tous, mais on continuait et le mec, ça le rendait dingue. On rigolait tellement et on avait les yeux tellement éclatés à force de tourner – et la tête couleur vomi – que l’infirmier s’est fait un film :

"Qui a ramené de la beuh dans ces locaux ? QUI a fait ça ?"

On était encore plus hilare. On levait tous la main :

"Moi !
– Non, c’est Jasmine !
– C’est Mickaël !
– Moi !
– Non, c’est Florent ! Il a un gros spliff dans sa poche !
– Comment je suis foncedéééééééééé…
– Allez, Tony, pff, on sait tous qui fait du deal dans cet étage !"

Et ainsi de suite. Il nous a ordonnés d’aller dans nos chambres immédiatement en nous disant qu’on était tous dans la mouise et que demain ca allait barder pour nous.

Le lendemain, tout l’étage a été convoqué et ils ont voulu qu’on avoue qui avait ramené de la beuh. Y en avait jamais eu. Vu que personne n’a avoué qu’on se piquait tous à cette drogue dure qui ne vous abandonne jamais dans la vie, j'ai nommé l’ennui, on a été privés d’aller au parc.

Puis, un jour, en réalisant que j’allais jamais pouvoir me barrer d’ici, j’ai commencé à penser à une évasion. C’est que certaines gamines passent parfois une année, voir deux à l’hôpital. Et au bout de deux mois, j’avais estimé que ça commençait à bien faire. Ouh là là, j’avais un but. Élaboration. Le film avait débuté.

Je me rappelle de ce pauvre psy, complètement gay avec toujours deux chaussettes différentes. Je n’étais pas coopérative. Me foutre de sa gueule, mon moment favori de la journée. Il n’avait pas du tout l’intention de me laisser sortir. Il avait tort. J’allais peut être pas danser la Macarena sur la tombe de mes proches, mais là, c’était mes collègues d’anorexiques qui allaient bientôt la danser. Tu n’as pas faim ? Très bien, je te mange ton plat. On croira que tu l’as mangé. À force de voir des gens qui allaient mal, j’allais encore plus mal. Alors je suis partie. Parce que je savais qu’il n'y avait pas de solution à mon problème. Je pouvais pleurer autant que je voulais et me lamenter, la vie allait de l’avant, et mon mal de cœur ne serait pas résolu, je ne redeviendrais pas une enfant.

J’ai pris la fuite. J’en ai profité. Les portes du troisième étage étaient ouvertes. Alors qu’elles étaient toujours fermées. Ados paumés, animaux en cage, même combat. Il m’a encouragée à partir, mon voisin de chambre. Les autres m’ont soutenue. Ils ont applaudi et déjà je courais vers la sortie. Je me suis sentie folle, mais contente. J’étais Super Mario dans son jeu vidéo. J’allais braver les obstacles. Les infirmiers me couraient après. À ce moment-là, j’étais la reine. Alice aux pays des merveilles, c’était moi. Au pays des horreurs plutôt.

Tout le monde me courait après dans une spirale infernale. L’hôpital était le long du parc Montsouris. Vite ! RER Cité U. J’ai sauté le tourniquet. J’étais en blouse blanche. Et j’avais les cheveux roses et courts. Tout le monde me regardait. J’ai couru dans le RER et aussitôt les portes se sont refermées. J’ai soufflé.

"Exit. Je les ai semés. Brigade des mineurs à ma poursuite"

Je me suis cachée chez une amie. Dans son grenier. Pendant une semaine. Impression d’être dans un terrier. Ses parents ne savaient pas que je vivais là. Je descendais uniquement après qu’ils étaient partis le matin et je remontais avant qu’ils rentrent. J’appelais ma mère d’une cabine téléphonique, histoire qu’elle ne se pisse pas dessus. Elle ne méritait pas de crever de peur. Elle méritait juste de comprendre que je n’étais pas disposée à continuer à écouter les conneries du monde pédopsychiatrique. Je lui ai fait jurer qu’elle allait signer ma sortie d’hôpital. C’était soit ça, soit je continuais ma fugue.

Donc, retour à la case départ. Niveau un du jeu. Retour chez maman. Mon père a refusé de me parler. Les nerfs qui ont lâché. La décision a été prise cette fois-ci : je me suis jetée à la mer et j’ai coulé, coulé, coulé. "Drink", disait la potion d’Alice au pays des Merveilles. Les médicaments qui m’ont achevée, eux, m’ont crié "Eat me". Et le coma, avec ses grands bras, m’a accueillie.

Gif tiré du film Une drôle d'histoire (2010).

C’est l’hôpital qui m’a suicidé.

Avant l”hôpital, j’aimais la vie à ma façon, bon, d’une façon tordue, mais au moins j’aimais être malheureuse, j’aimais vivre malheureuse, c’était dur, mais c’était quelque chose. Dans le malheur, y a de la vie.

L’hôpital a même réussi à m’enlever le maigre plaisir d’être malheureuse, sans avoir réussi à me rendre heureuse. Au moins, quand t’es malheureux, t’es quelque chose, t’as mal, donc en gros, t’es là. Quand je suis sortie de l’hôpital, après avoir mis dans ma fugue, mon dernier souffle d’espoir et d’énergie, je suis devenue "plus rien". C’était le vide. J’en avais plus rien à battre. Ma rage adolescente m’avait abandonnée. Quand t’es malheureux, tu en as grave à battre. C’est pour ça, dans le fond, faut pas trop s’inquiéter pour les gens malheureux, parce que ces gens-là, ils en ont encore quelque chose à foutre de la vie, c’est pas vraiment là qu’il faut se méfier.

Dans la vie, tu peux avoir l’énergie du bonheur, mais tu peux aussi avoir l’énergie du malheur. Quand t’es malheureux et que ta tristesse flirte avec la colère, c’est que dans le fond, si t’as assez d’énergie pour être révolté, t’iras quelque part. T’iras peut-être en taule ceci dit. Mais disons, que t’as encore une destination.

"Après l’hosto, je n’ai même plus eu l’énergie d’être malheureuse. Et quand je me suis rendu compte de ça, c’est là que je me suis dit que j’avais tout perdu"

Avant, j’étais très malheureuse, et folle, et violente, et irraisonnée, et puis boum, je suis devenue dépressive. Donc, j’ai pas perdu de temps. La seule énergie que j’ai réussi à avoir, c’est l’énergie de la mort.

Cet article écrit par Dora Moutot, que vous pouvez retrouver sur La Gazette du mauvais goût et The-other.info,  a été initialement publié sur Medium France.

À voir aussi sur konbini :