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Inversions, la première revue gay et militante de France est née en 1924

Publié le

par Florian Bardou

On en sait désormais un peu plus sur Inversions, la première publication militante homosexuelle française née dans l’entre-deux-guerres, grâce à la réédition en janvier dernier par Michel Carassou, éditeur et écrivain, des quatre premiers numéros en fac-similé. Rencontre. 

"Trop souvent l’homosexuel se considère comme anormal, se juge inférieur aux autres, tente de se normaliser et de réfréner ses désirs. C’est pour lui la mort. Nous voulons crier aux invertis qu’ils sont des êtres normaux et sains, qu’ils ont le droit de vivre pleinement leur vie." Publié le 15 novembre 1924, le premier numéro d’Inversions, une revue  "pour l’homosexualité" dans une société pas très pro-"pédérastie", sonne à l’époque comme une provocation. Longue de 16 pages et vendue "en kiosque" à 1, 50 francs l’exemplaire, Inversions est en effet la première revue mensuelle française consacrée à la défense pleine et entière de ce que l’on appelle depuis la fin du XIXe siècle l’"inversion sexuelle", synonyme havelockien d’homosexualité. Hélas, Inversions ne survit pas six mois.

Condamnés pour "propagande anti-conceptionelle"

Dans le troisième numéro, paru en février 1925, les auteurs, Gaston Lestrade et Gustave-Léon Beyria, deux employés des postes originaires du Gers, expliquent que cette revue révolutionnaire est menacée d’interdiction pour outrage aux bonnes mœurs. En avril 1925, la revue, qui s’appelle désormais L’Amitié pour déjouer l’interdiction, publie en catimini son dernier numéro.

Un baroud d’honneur ? Ses gérants, Beyria et Lestrade, sont condamnés deux ans plus tard, le 31 mars 1927, par la Cour de cassation à trois mois de prison et 100 francs d’amende pour "propagande anti-conceptionelle". Le verdict des juges est ce jour-là sévère :

"Chaque page de cette publication constitue une cynique apologie de la pédérastie, un appel systématique aux passions homosexuelles et une incessante provocation aux plus malsaines curiosités ; […] on ne saurait assimiler à une étude sérieuse, à une œuvre littéraire, la publication incriminée qui ne poursuit d’autres buts que la glorification de l’homosexualité et le recrutement de nouveaux adeptes de la pédérastie."

Les deux Gersois sont cependant les seuls à être condamnés malgré les très nombreuses signatures – la plupart sont des pseudonymes – que compte dans ses quatre numéros Inversions. Adolphe Zahnd, un tapissier suisse-allemand de 24 ans, qui partage l’appartement de Gaston Lestrade – son compagnon ? –  dans le 7e arrondissement de Paris, est relaxé.

Les autres collaborateurs d’Inversions ont-il été couverts par Beyria et Lestrade ? D’ailleurs qui sont-ils ? Dans le livre Inversions. Une autre histoire de la première revue gay française, publié en janvier 2016, l’éditeur Michel Carassou, spécialiste des avant-gardes des années 1930, apporte de nouveaux éléments qui pourraient éclairer l’histoire de la presse LGBT française et internationale. L'ouvrage reproduit notamment en fac-similé les textes, dont il n’existerait plus à ce jour que trois collections connues en France.

Avant Inversions, le précédent Akademos ?

En France, Inversions n’est cependant pas la première revue à se montrer favorable à l’homosexualité. Lancée en janvier 1909 par le baron dandy Jacques d’Adelwärd-Fersen – condamné en 1903 à six mois de prison pour une affaire de mœurs homosexuelle –, la revue d’art et de critique Akademos se donne elle aussi pour ambition de réhabiliter "l’autre amour".

Jacques d’Adelwärd-Fersen, fondateur d'<em>Akademos</em>, photographié en 1905.

Pendant un an, des contributeurs prestigieux comme Colette, Anatole France, Georges Eekhoud ou Henri Barbusse – et bien d’autres -, pas forcément homosexuels, collaborent d’ailleurs à Akademos. Contrairement à Mirande Lucien, Michel Carassou rejette la qualification de revue gay pour Akademos : "Ce n’était pas une revue gay comme Inversions, car ce n’était pas une revue militante, mais ouverte à la question", soutient le spécialiste du surréalisme et du dadaïsme.

Dans l’après-guerre, le contexte semble, lui, plus favorable à l’accueil de l’homosexualité. Le Corydon, l’essai sur (la normalité de) l’homosexualité d’André Gide, est paru en mai 1924, trois ans après le Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust. "Dans les années 1920, il y avait une vie homosexuelle aussi bien dans les milieux de la haute pédale que dans les classes populaires, explique Michel Carassou, auteur de Paris gay 1925. En France, l’homosexualité n’était plus pénalisée depuis la Révolution [elle le sera de nouveau sous le régime de Vichy, ndlr], mais parce qu’on est dans l’après-guerre la propagande nataliste était extrêmement forte."

Il ajoute : "C’était audacieux, mais ils pouvaient aussi suivre l’exemple l’allemand où il existait des revues [du type d’Inversions]". Les premières revues homosexuelles sont en effet nées en Allemagne au tournant du XXe siècle, bien avant la publication, en Suisse, du Cercle (Der Kreis, en allemand), en 1942. Vendu irrégulièrement de 1896 à 1932, Der Eigene (Le Spécial) d’Adolf Brand compte jusqu’à 1 500 abonnés dans les années 1920. Loin derrière, Die Freundschaft (L’Amitié), publiée de 1919 à 1933, nourrit intellectuellement – et parfois un peu moins – le premier mouvement homosexuel de masse, avant d’être interdite par le régime nazi.

Née dans les milieux anarchistes 

Comment deux garçons provinciaux, vraisemblablement passionnés de littérature, mais qui "n’ont pas de lien avec les milieux littéraires et journalistiques parisiens" ont-ils alors réussi à lancer la revue Inversions ? Pour Michel Carassou, Gaston Lestrade et Gustave-Léon Beyria n’étaient pas les seuls à diriger leur très éphémère revue ; c’est du moins sa conclusion après avoir identifié les signatures sous pseudonyme d'Inversions dans d’autres textes d’auteurs.

À leurs côtés, on retrouve ainsi le couple Lucy Schwob, alias Claude Cahun, et Suzanne Malherbe, deux artistes lesbiennes nantaises en devenir qui résistent à l’occupant nazi sur l’île de Jersey pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui aurait certainement joué un rôle éditorial très important. "La découverte que j’ai faite, c’est que Claude Cahun était présente dès le début avec sa compagne Marcel Moore [pseudonyme masculinisé de Suzanne Malherbe, ndlr]. C’est très certainement cette dernière qui a fait la maquette et la vignette", avance l’éditeur.

Claude Cahun, autoportrait.

Or, Claude Cahun n’est pas n’importe qui. Si cette plasticienne d’avant-garde est aujourd’hui reconnue comme une photographe d’importance, dont on a redécouvert l’œuvre littéraire surréalisteAveux non avenus en 1930 est le recueil de textes autobiographiques qui la révèle –, son père est au début du siècle le directeur d’un journal nantais. C’est aussi la nièce de l’écrivain symboliste Marcel Schwob, très proche ami d’Oscar Wilde. "Cahun et Moore ont, elles, baigné dans le milieu du journalisme, ce sont deux femmes d’expérience", souligne Michel Carassou. Ce serait l'anglophile Claude Cahun qui aurait signé l'article du premier numéro d'Inversions sur le procès pour homosexualité de l'écrivain irlandais grâce aux documents que son oncle avaient en sa possession.

Claude Cahun, comme Lestrade et Beyria, fréquente également les milieux anarchistes. Or, c’est probablement dans ces cercles progressistes qu’ils se rencontrent avant de lancer la revue par l'intermédiaire d'un dénommé Pierre Morhange. "Ils sont tous de cette tendance anarchiste individualiste qui avait pour représentant E. Armand de la revue L’En dehors", précise Michel Carassou. D’ailleurs, plusieurs collaborateurs identifiés d'Inversions, comme  le poète anarchiste (de gauche) Axiéros ou le médecin suisse anarchiste (de droite, lui) Camille Spiess, viennent aussi de ces cercles.

Mais les écrits antisémites et homophobes de ce dernier dans le numéro trois de la revue – un comble pour une revue homosexuelle – passent mal. Claude Cahun, accompagnée d'un autre collaborateur, Eugène Whilelm (ou Numa Praetorius), un juriste alsacien proche des militants homosexuels allemands qui a déjà écrit pour Akademos en 1909, tente de chasser le sexologue aux thèses racialistes.

À peine née, la première revue homosexuelle française, quoique confidentielle, connaît sa première polémique sur la conception même de l'homosexualité entre les tenants du "troisième sexe" et ceux de la normalité contemporaine. Une fois Inversions interdite, il faudra attendre près de trente ans et les années 1950 pour qu'une nouvelle publication homosexuelle  – Futur en 1952, suivie Arcadie en 1954 – paraisse en France. Un support indispensable à la lutte pour les droits des LGBT.

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