Konbini Book Club : 5 livres à lire d’urgence si tu écoutes le dernier Damso en boucle

En seulement trois albums, Damso s’est imposé comme la nouvelle référence du rap francophone. Fidèle à son univers si particulier, le rappeur belge d’origine congolaise nous emmène avec Lithopédion dans un sombre voyage au cœur de l’âme humaine. Si vous l’écoutez en boucle depuis une semaine, le Konbini Book Club vous propose de prolonger l’expérience avec une liste de lecture 100 % roman nwar.

(© 92I)

En plus de ses prods entêtantes qui font mouche à chaque fois, William Kalubi (c’est son vrai nom) se démarque par une utilisation du langage à part et un travail sur le vocabulaire particulièrement poussé. Il n’y a qu’à voir le titre de ses albums, Ipséité et Lithopédion, pour s’en apercevoir. Les mots ne sont pas accessoires, ce sont même sur eux que repose l’ensemble de son projet artistique. S’il touche autant le public, c’est parce que plus que n’importe quel rappeur, il a ce don pour décrypter l’être humain, pour mettre le doigt sur ses vices, son désespoir, sa cruauté, même. Quand il s’agit de sonder nos esprits, Damso ne prend pas de pincettes, quitte à heurter les âmes sensibles : un point commun troublant avec les maîtres du roman noir.

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Si tu kiffes la chanson "Feu de bois"

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La chanson "Feu de bois", c’est l’introduction parfaite à l’univers de Damso. Elle réunit tous les ingrédients qui ont fait le succès du rappeur. D’un point de vue musical d’abord, avec un morceau très mélodieux dans lequel il fait étalage de sa technique et de sa capacité à alterner passages chantés et enchaînements de punchlines, mais aussi du point de vue des thématiques traitées. La violence, l’obscénité, la face cachée des relations, les questionnements sur la condition d’homme noir… Tout y est. On devine une ambition incroyable pour un si jeune artiste, celle d’explorer les tréfonds de l’âme humaine et d’en faire jaillir la noirceur pour la coucher sur le papier. Ou comment faire tenir un roman noir dans une chanson de trois minutes.

Tu liras : Brasier Noir de Greg Iles (Actes Sud)

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De l’ambition, le nouveau roman de Greg Iles en déborde. Avec le premier tome de ce qui sera une trilogie, il s’inscrit dans la plus pure tradition du roman américain. Préparez-vous pour une plongée à cent à l’heure dans le sud profond des États-Unis, une région où être noir représente un danger quotidien. Au cœur du livre, une question est sur toutes les lèvres : qui a tué Viola Turner ? Le principal accusé est le docteur Tom Cage, médecin de famille respecté de tous et pilier de sa communauté, qui a travaillé pendant de longues années avec cette infirmière noire. Son fils Penn Cage, ancien procureur devenu maire de Natchez, sa ville natale du Mississippi, est déterminé à l’innocenter mais, en fouillant dans son passé, il découvre son appartenance aux Aigles bicéphales, un groupuscule ultra-violent du Ku Klux Klan. Que faire maintenant qu’il sait tout ? Rester loyal à ce père qu’il admirait tant ou faire éclater l’atroce vérité ?

Au menu de ces presque mille pages, une enquête au suspense haletant servie par une écriture au cordeau. En parfait peintre des âmes torturées, Greg Iles nous éclaire de la manière la plus violente qui soit sur la question raciale, qui continue aujourd’hui encore à hanter l’Amérique. Étourdissant.

Si tu as kiffé la chanson "Julien"

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Damso aime prendre son public à contre-pied. Avec la chanson "Julien", l’une des surprises de cet album, le pari est réussi. À travers une ballade sordide, il nous plonge dans l’esprit malade d’un pédophile pour regarder le monde à travers ses yeux et tenter de comprendre sa manière de penser. Si certains peuvent la trouver polémique, d’autres voient dans cette chanson une volonté forte de mettre des mots sur les atrocités de ce monde pour les dénoncer. Parce que c’est aussi ça Damso : s’emparer de sujets tabous et les traiter de la manière la plus crue possible pour heurter l’opinion. Une similitude de plus avec la grande littérature.

Tu liras : La Tanche d’Inge Schilperoord (Belfond)

Quand une psychologue judiciaire décide de se lancer dans l’écriture, on peut s’attendre à tout. Et le moins que l’on puisse dire avec ce premier roman, c’est qu’on est loin d’être déçu. La Néerlandaise Inge Schilperoord s’empare d’un des thèmes les plus complexes et les plus controversés pour bâtir un texte atrocement déstabilisant. Inspirée par sa rencontre avec un pédophile, dans le cadre de son métier, elle a voulu plonger dans sa tête et comprendre le mal qui le ronge : "J’avais déjà eu de l’empathie dans mon métier, mais lui m’a touchée, malgré ce qu’il avait fait. Il avait l’air d’une victime, incapable de s’exprimer, pris dans toutes sortes de thérapies pour s’évertuer à changer. J’ai tenté de me mettre à sa place."

Impossible de sortir indemne de ce roman éprouvant. Pris à la gorge, entre le dégoût incontrôlable pour un tel individu et la compassion pour un être qui vit avec la peur de lui-même chevillée au corps, on se laisse emporter dans un tourbillon d’émotions. Un texte nécessaire, qui rappelle le pouvoir de la littérature.

Si tu kiffes la chanson "Smog"

La chanson Smog, premier titre de l’album à avoir son clip, est sans doute le petit plaisir ego trip de l’album Lithopédion. Déterminé à se dépasser pour chaque album, Damso martèle son intention de grimper au sommet du rap game. Mais comme toujours, c’est par la nuance et la finesse du message qu’il se démarque des autres rappeurs. La flamme qui l’anime vient avant tout de la violence dont il est issu, de son enfance en pleine guerre civile au Zaïre, de son immigration forcée et des galères qui vont avec. Toutes ces choses l’ont construit et ont fait de lui l’homme qu’il est aujourd’hui. Virulente et revendicatrice, cette chanson est un cocktail explosif qui mélange ode à la rue, soutien à la cause noire et déclaration de guerre à qui voudrait contester sa suprématie.

"J’connais la chanson : "sales négros, rentrez chez vous"
Billets de cinq cents : "sales négros, bienvenue chez nous" (bienvenue chez nous)

Même dans la dèche en s’en sortant, pas d’crème fraîche (oui, je connais)
Ça tire la nuit, ça tire l’après-m', ça tire le jour (c’est bang bang bang)
Tellement de guerres, mon peuple est mort, à qui le tour ?
Ouais (ouais)"

Tu liras : Graffiti Palace d’A.G. Lombardo (Seuil)

17 août 1965, le Civil Rights Act, voté l’année précédente et qui déclare la ségrégation illégale, n’est pas encore entré en application. Dans le quartier de Watts, à Los Angeles, une altercation entre trois membres d’une famille noire et les forces policières locales éclate. Très vite, la rumeur enfle et les mensonges se propagent : il y aurait une victime, une femme injustement rouée de coups. Cela suffit à embraser la ville, où résonne un seul et même slogan : "Burn baby burn !" À l’issue de ces six jours chaotiques, on dénombrera pas moins de 34 morts, 1 100 blessés et 4 000 arrestations.

C’est dans ce contexte historique qu’A.G. Lombardo, enseignant dans un lycée public de Los Angeles, a voulu situer l’histoire de son premier roman. Son personnage, Americo Monk, est pris au cœur du chaos alors qu’il essaie simplement de rentrer chez lui pour retrouver sa bien-aimée, enceinte jusqu’au cou. Ça ne vous rappelle rien ? Vous êtes pourtant face à une relecture moderne de L’Odyssée d’Homère. C’est en effet le début d’un voyage infernal pour notre héros. Au milieu des graffitis qui habillent les quartiers pauvres de la cité des Anges, il va croiser une foule de personnages tous plus dingues les uns que les autres. Gourous religieux, harem de créatures tentatrices, caïds mexicains, dealers d’opium à Chinatown, sorcières vaudoues : autant d’obstacles qu’Americo devra franchir pour rejoindre son foyer. Délirant, cartoonesque et bourré de suspense. À lire absolument.

Si tu kiffes la chanson "Baltringue"

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Damso ne laisse personne indifférent. S’il rencontre un public toujours plus grand, il s’attire aussi les foudres d’une partie de l’opinion publique, heurtée par certains de ses propos. L’autocensure n’est pas de mise chez le rappeur belge, pour qui la parole doit être retranscrite telle quelle sur la feuille blanche pour conserver toute sa puissance. Une approche qui provoque certains remous. C’est notamment le cas lorsque Damso est choisi par l’Union belge de football pour interpréter l’hymne des Diables rouges pour la Coupe du monde en Russie. Après un tollé général et des accusations de misogynie et d’homophobie, entre autres, il préfère renoncer pour éviter une polémique sans fin. Avec la chanson "Baltringue", il prend en quelque sorte ces accusations à contre-pied. Si le titre n’est pas directement consacré à la question de l’homosexualité, il traite de l’affirmation de soi et du passage à l’acte. Damso clame ici haut et fort la liberté et même le devoir d’être soi-même et d’agir en tant que tel aux yeux de la société.

"Tu jouis sans plaisir, elle aime parce qu’elle insiste, la fille qu’t’as choisie n’est p’t-être pas la bonne

C’est ni l’enfer, ni le paradis car dans tous les cas, tu meurs à la fin

Les gouttes d’eau font pas l’prix du parapluie, la misère ne justifie pas la fin

T’es gay en secret, tu n’veux pas le dire, tu t’soulages en baisant des hétéros

Ce de quoi t’es fait, tu n’peux pas le fuir, les nuages n’écoutent pas la météo"

Tu liras : Les Chroniques de San Francisco d’Armistead Maupin (L’Olivier)

Les Éditions de l’Olivier viennent de rééditer Les Chroniques de San Francisco, l’œuvre culte d’Armistead Maupin. Le Konbini Book Club vous conseille de vous plonger dans le premier des trois tomes (de huit cents pages chacun, tout de même) : six romans en un qui dressent un tableau envoûtant du San Francisco des années 1970 et 1980, ville symbole de l’Amérique marginale, celle de la défonce, de la liberté sexuelle et de la cause gay. Dans la pension de Mme Madrigal, logeuse loufoque des protagonistes du roman et cultivatrice assidue de marijuana, c’est un défilé de personnages tous plus barrés les uns que les autres. Il y a "Mouse", jeune homosexuel complètement perdu, Mona, bisexuelle délurée qui hésite entre Brian, un serveur révolutionnaire et D’orothea, une mannequin lesbienne qui se fait passer pour une noire pour réussir… Un mélange bluffant entre un roman d’analyse et une bonne sitcom américaine.

Si tu kiffes la chanson "William"

C’est peut-être la chanson la plus personnelle de Damso. Pas seulement parce que son prénom en est le titre, mais aussi parce qu’elle dresse le bilan du chemin qu’il a parcouru, aussi bien dans le rap que dans sa vie privée. Un parcours semé d’obstacles, le long duquel rien ne s’est fait sans difficultés. De la guerre civile au Zaïre jusqu’à cette période où il dormait dans la rue, la vie ne lui a pas fait de cadeau, ce qui lui permet aujourd’hui de savourer son succès et la bénédiction d’être père. "William", c’est aussi le constat d’une mélancolie saisissante : Damso reconnaît que sans la quête de l’amour, la vie n’a pas de saveur et même aucune raison d’être. Une chanson touchante parce que criante de vérité.

"De rien en poche à Porsche Carrera, du ch’min, j’en ai fait
Même sourire, différentes blessures, même compte, différents montants
La vie, une condamnation, l’amour en est qu’une caution
J’ai encore baisé sans pote-ca, elle m’dit qu’c’est pas l’même résultat
J’crois qu’c’est à cause de tout ça que j’écris tout ça

Dernier album ou peut-être pas, la vie nous le dira"

Tu liras : Demande à la poussière de John Fante (10/18)

Deuxième livre de ce qu’on appelle désormais "la saga d’Arturo Bandini", Demande à la poussière est de loin le roman le plus populaire de John Fante, l’une des grandes figures de la littérature américaine. En ce début d’été, la maison d’édition 10/18 a eu la bonne idée de rééditer en format poche toute l’œuvre du pionnier de la beat generation.

L’histoire se déroule dans les années 1930. Arturo Bandini, fils d’immigrés italiens, a décidé de tenter sa chance à Los Angeles. Son rêve : devenir un écrivain reconnu, un homme riche et un objet d’admiration pour les femmes, qu’il aime par-dessus tout. À travers cette quête effrénée de conquêtes et de reconnaissance, on arpente avec lui la ville de tous les possibles à la rencontre des laissés pour compte du rêve américain. Sulfureuse, haletante et émouvante, Demande à la poussière est une œuvre culte qu’il faut avoir lue au moins une fois dans sa vie.

 

Par Leonard Desbrieres, publié le 22/06/2018

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