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Jdoun, le mème devenu symbole de l'inépuisable patience des citoyens russes

Publié le

par Thibault Prévost

Une sculpture d'éléphant de mer, née aux Pays-Bas, transformée en mème sous le nom de Jdoun, symbolise l'exaspération des Russes face aux lenteurs de leur administration.

En russe, "Jdoun" (ou "Zhdun") signifie peu ou prou "Celui qui attend". Et c'est exactement ce que l'on s'imagine en regardant la statue de l'artiste néerlandaise Margriet van Breevoort, exposée dans la cour du centre médical universitaire de Leyde (Pays-Bas). La grosse bestiole grise au corps flasque et à la tête d'éléphant de mer, qui pose les bras croisés et l'obésité placidement étalée sur un banc public, affiche un flegme à faire pâlir un gentleman britannique coincé dans une file d'attente de gare. Le Zhdun – originellement baptisé Homunculus Loxodontus par sa créatrice – ne bouge pas, n'exprime aucune émotion, comme s'il attendait Godot depuis l'origine des temps. Et en Russie, où les réformes espérées semblent ne jamais dépasser le stade des promesses, la bestiole est devenue l'incarnation du fatalisme populaire.

Dans un bel article consacré à l'animal passé du monde réel à l'iconographie d'Internet, Le Monde date sa première apparition au 1er février dernier, lors du procès de l'opposant politique Alexei Navalny, peu après sa publication discrète sur le site Pikabu.ru. Une naissance médiatique spectaculaire, puisque le Zhdun était apparu en lieu et place du juge grâce à une manipulation d'image diffusée en direct. Suffisant pour que la Toile russe – le Runet – s'empare du mème et l'érige en mascotte à la viralité fulgurante.

Sur sa page Facebook, le Zhdun, Buddha moderne, infiltre les œuvres des grands peintres russes, pose aux côtés de Donald Trump et accompagne Vladimir Poutine lors de son interminable attente d'une minute et demie avant son meeting avec le président turc Recep Erdogan, en août 2016, rapporte le site Russia Beyond The Headlines. Sans compter les innombrables apparitions dans la culture télévisuelle contemporaine, de Sherlock aux Simpson.

La Poste et ses files d'attente légendaires

Au-delà de son image de bonhomie, Jdoun/Zhdun renvoie surtout les Russes à une réalité dont ils ne peuvent plus, celle d'une administration sclérosée et de files d'attente tentaculaires. Pas étonnant, donc, que la bête à la patience infinie soit apparue sur le logo de la Poste, entité à la lenteur proverbiale. Malin, l'organisme a immédiatement répliqué, explique RFI, en reprenant le Zhdun à son compte pour en faire le symbole de "la Poste du passé", tout en promettant une modernisation de son programme.

Comme l'explique le sociologue Alexeï Rochine, interrogé par Le Monde, le mème est "le signe d’un appauvrissement général de la situation intellectuelle et spirituelle, car il ne se passe rien d’intéressant en Russie". Dans un pays où tout le monde attend qu'il se passe quelque chose – que les sanctions économiques soient levées, que les opposants politiques soient libérés, que le système administratif soit réformé –, Zhdun est un exutoire, une figure d'autodérision cathartique. Pendant que la Russie attend, les bras croisés.

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