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Interview : les néoartisans, ces cadres surdiplômés qui lâchent tout pour passer un CAP

Publié le

par Cyrielle Bedu

Dans son livre La Révolte des premiers de la classe, le journaliste Jean-Laurent Cassely s’est intéressé aux néoartisans, ces cadres surdiplômés qui se sont réorientés vers des métiers de l’artisanat, dans l’espoir de redonner du sens à leur vie professionnelle. Entretien.

Speech | Pourquoi avez-vous décidé de vous pencher sur le cas des néoartisans ?

Jean-Laurent Cassely | J’avais envie de m’intéresser à ces personnes qui ont des cursus assez prestigieux, qui ont fait ce qu’on appelle de "bonnes" écoles ou de "bonnes" filières, et qui, sur le papier, font des métiers qui "en jettent". Ce sont souvent des responsables de marketing, des consultants, des créatifs ou des gens qui travaillent dans le digital… Ils avaient fait le choix d’aller vers ce qu’il y a de plus prestigieux socialement, pour finalement se diriger vers des voies qui, en France en tout cas, ne sont pas très valorisées. Des métiers manuels, de l’artisanat ou du commerce de proximité.

Vous vous êtes d’abord intéressé aux métiers manuels…

Quand j’ai commencé mon enquête, je pensais que les métiers vers lesquels se dirigeaient principalement ces anciens cadres étaient des métiers manuels, comme l’ébénisterie. J’avais lu un livre, qui avait cartonné en 2010, Éloge du carburateur (éd. de la Découverte) : Matthew B. Crawford, qui est philosophe de formation, raconte comment il a plaqué son job dans un think tank de Washington pour devenir mécanicien et réparer de vieilles motos.

Après le succès mondial de son livre, Matthew B. Crawford est en quelque sorte devenu un gourou de ce mouvement de reconversion professionnelle. C’est en partie à cause de ce livre que je me suis d’abord intéressé aux métiers manuels. J’ai ensuite élargi mon enquête à tous les métiers que je qualifie de "concrets", c’est-à-dire ceux qui sont en relation directe avec la matière ou avec les gens, les métiers du contact, du commerce. Comme le métier de caviste par exemple, qui est une profession dans laquelle on ne produit pas, mais dans le cadre duquel on voit passer les produits et on conseille les gens face à face.

Les "métiers du concret" sont ancrés dans un territoire : au lieu d’être dans une multinationale, ou dans une boîte dans laquelle on travaille pour des vastes publics, que l’on ne rencontre jamais, on a un impact sur un territoire limité que l’on peut visualiser. On voit entièrement la chaîne de valeur, de la production à la distribution, ce qui n’est pas le cas dans les métiers intégrés à la mondialisation. Dans les pays anciennement industrialisés, les gens ne produisent plus rien. À la place, ils s’occupent de ce qu’il y a en amont (les stratégies de conception, de design) et en aval (avec les stratégies de marketing et de distribution). Ils ne voient quasiment jamais le produit, ou les gens qui en bénéficient. Ces cadres ou employés sont coincés dans une étape où ils ne visualisent pas l’ensemble de la chaîne. Or, l’une des motivations principales de ceux qui deviennent des néoartisans, c’est justement d’avoir une vision d’ensemble de leur contribution.

Au début de votre ouvrage, vous décrivez justement le malaise de ces surdiplômés qui quittent leur emploi parce qu’ils ont le sentiment de ne pas faire un travail intéressant au regard des études qu’ils ont faites.

Oui, et ce malaise n’est pas simplement le résultat d’un ennui au travail. Il y a aussi un sentiment de perte de sens, d’inutilité… Beaucoup peuvent se dire que si toutes les personnes qui font leur métier arrêtaient de travailler du jour au lendemain, cela ne changerait pas grand-chose dans le monde, cela n’aurait pas vraiment un impact sur la société. Quand on fait de longues études, on aspire à avoir ensuite un travail épanouissant, notamment sur le plan intellectuel. Donc, plus les études sont longues, plus les attentes sont élevées à ce niveau et plus la désillusion peut être forte quand le travail ne correspond pas aux attentes.

De nos jours, les professions de cadres sont souvent synonymes de gestion, d’organisation… Les activités intellectuelles sont ainsi souvent devenues presque aussi routinières et bureaucratisées que les métiers d’ouvriers. Quand ils trouvent un travail, les surdiplômés deviennent en quelque sorte les travailleurs intellectuels d’une chaîne de montage tertiaire contemporaine, et ils ont parfois l’impression d’être des maillons inutiles.

"On peut savoir si on exerce un 'métier à la con' en se demandant si on est capable d’expliquer en quelques mots son métier à des enfants ou à ses grands-parents"

Vous allez jusqu’à parler de "métiers à la con" dans votre enquête.

Ce concept de "métier à la con" a été inventé par David Graeber, un anthropologue britannique qui se définit lui-même comme anarchiste. Il a été la figure de proue du mouvement Occupy Wall Street en 2011, c’est lui qui a notamment inventé la formule "Nous sommes les 99 %". En 2013, David Graeber a écrit un pamphlet dans une revue d’extrême gauche anglaise, sur ce qu’il appelait les "métiers à la con". L’article a cartonné. Il a été traduit dans plusieurs langues, a été repris dans de nombreux médias, et a enflammé le Web comme rarement. Avec cette formule, David Graeber a mis le doigt sur un sentiment qui fédérait beaucoup de gens.

On peut notamment savoir si on exerce un "métier à la con" en se demandant si on est capable d’expliquer en quelques mots son métier à des enfants ou à ses grands-parents, et si la civilisation en prendrait ou non un coup si toutes les personnes qui exercent notre métier dans le monde s’arrêtaient de travailler pendant un mois.

Vous donnez plusieurs exemples de reconversions dans votre livre, comme celui de Gauthier, ancien banquier qui travaille désormais dans une épicerie fine, ou celui de Marie qui travaillait dans une société de conseil en stratégie avant de devenir crémière. Vous racontez notamment que quand Marie a tout plaqué, sa grand-mère a réagi en disant : "Toutes ces études pour devenir crémière…"

Oui, parce qu’il y a un conflit de valeurs entre les générations. Pour quelqu’un qui a travaillé pendant l’après-guerre et les Trente Glorieuses, être cadre supérieur c’était une vraie ascension sociale, un statut rare et convoité. On était content d’y accéder. Aujourd’hui, pour beaucoup de jeunes cadres, leur travail est synonyme d’open space, d’ordinateurs, de présentations PowerPoint. La nouvelle génération a conscience que le monde du travail n’a pas toujours été comme cela, mais elle sait que son horizon de vie professionnelle est bel et bien celui-là. Cette idée ne réjouit pas forcément tout le monde…

Il y a également plus de gens qui ont fait des études supérieures, et donc plus de cadres. Ce statut se banalise. En plus du sentiment d’inutilité que certains ressentent, les cadres ne peuvent plus se raccrocher à celui d’appartenir à une classe sociale privilégiée. Même si dans un contexte de fort chômage, les jeunes se dirigent quand même souvent vers ces métiers en raison de l’aspect de sécurité qu’offrent ces emplois.

Les jeunes générations ont cependant des aspirations de plus en plus élevées en ce qui concerne leur vie et leur travail. Elles veulent s’épanouir, laisser une trace, et ne plus simplement être les rouages d’une grosse machine.

Vous mettez l’accent sur le fait que ces néoartisans vivent souvent en milieu urbain. Pourquoi ?

Quand ces surdiplômés quittent leurs bullshit jobs, ils veulent souvent se diriger vers des métiers radicalement différents, être ancrés dans une économie de proximité, être dans de l’authentique, en faisant des burgers authentiques, des meubles authentiques, des cafés authentiques… Ils veulent du "vrai", comme si ce qu’ils faisaient avant était du "faux". Et comme ils ont à cœur d’aller vers cette authenticité, ils créent des marques, des entreprises et des concepts qui valorisent beaucoup cette valeur-là. Or, il se trouve que cela plaît particulièrement à une clientèle urbaine, elle-même très diplômée… Il faut dire que les produits fabriqués ou vendus par les néoartisans sont souvent chers. Il s’agit presque toujours d’une montée en gamme de services ou de produits qui existent déjà.

Cela correspond donc à une clientèle urbaine, de classe moyenne, qui connaît des frustrations similaires à celles des néoartisans vis-à-vis du monde du travail, d’une consommation de plus en plus standardisée qui propose des produits et des services homogènes, indistincts et de mauvaise qualité. Ces clients sont eux aussi sensibles à ce discours de critique de l’économie actuelle et de la mondialisation, qui correspond aux préoccupations des gens qui font des "métiers à la con".

Savez-vous combien de personnes sont concernées par ces reconversions professionnelles ?

Il s’agit d’une minorité, une marge statistique. Cependant, comme il y a de plus en plus de diplômés, même si ces reconvertis ne sont qu’un faible pourcentage, ils représentent quand même quelques milliers de personnes par an. Un quart des entreprises artisanales sont créées ou reprises par des diplômés du supérieur. De plus, leur poids symbolique dans notre imaginaire et dans les médias est beaucoup plus important que leurs effectifs réels, et ils influenceront beaucoup les jeunes.

"C’est positif parce que cela rend des filières autrefois mal vues plus désirables"

Vous pensez que c’est un phénomène qui est voué à influencer le monde du travail ?

C’est une vraie question… Avant, c’était simple : il y avait des filières valorisées et prestigieuses, et d’autres qui étaient vues comme des "voies de garage". Les bons élèves faisaient des filières générales, passaient des concours, faisaient de longues études. Les autres faisaient des métiers manuels ou dans l’artisanat, et étaient un peu pris de haut. Aujourd’hui, ceux qui ont un profil de gagnant de la compétition scolaire se dirigent vers des filières autrefois peu valorisées et les font monter en gamme et en prestige.

Je pense que sur le long terme, c’est positif parce que cela rend des filières autrefois mal vues plus désirables. Mais ces néoartisans sont des gens qui aspirent rarement à n’être que salariés. Ils veulent ouvrir leur propre marque, être leur propre patron. Le fait d’avoir fait de longues études les favorise sur le marché du travail, au détriment de ceux qui n’ont qu’un CAP.

Il est beaucoup question de l’influence des médias dans votre livre. Car il est vrai que ces profils de néoartisans y sont de plus en plus présents.

Si les médias s’emparent de ces histoires, c’est bien le signe que ce sont de nouvelles voies vers le succès, qu’elles font rêver et qu’elles deviennent des "success story". On met ainsi souvent ces reconvertis en une des magazines, avec des tabliers ou les mains dans le cambouis… Comme pour dire : "Vous pouvez aussi le faire." Il y a également le phénomène des émissions culinaires. J’ai rencontré une responsable de CAP pâtisserie qui me parlait d’un "effet Top Chef". Ces émissions reflètent le fait que ça intéresse les gens. Mais elles amplifient aussi le mouvement.

Il y a aussi le fait que, pendant longtemps, la dégradation des conditions de travail a surtout concerné les postes peu qualifiés. Maintenant que cela touche des cadres supérieurs qui côtoient régulièrement les journalistes au quotidien, cela devient un phénomène de société.

La Révolte des premiers de la classe de Jean-Laurent Cassely est parue aux éditions Arkhê.

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