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Portraits d'intermittents en lutte pendant le festival Beauregard

Publié le

par Florian Bardou

Engagés dans un rapport de force contre la nouvelle convention Unedic de leur régime d’assurance chômage signée le 21 mars 2014, les intermittents du spectacle ont préféré jouer la médiation avec l’organisation du festival normand Beauregard. Konbini les a rencontrés sur leur stand. Un reportage en sons et en images. 

Le week-end dernier à Beauregard, en Normandie, le carré rouge était sur toutes les vestes. Symbole des différents mouvements étudiants québécois, le petit bout de tissu coloré est désormais la marque de soutien, impulsée depuis le festival d’Avignon, aux intermittents du spectacle engagés dans un rapport de force contre la nouvelle convention Unedic de leur régime d’assurance chômage signée le 21 mars dernier par le Medef et les syndicats majoritaires. Mais il n’est que la partie immergée de l’iceberg.

Car cette année, étant donné le contexte actuel, la 6ème édition du festival caennais de musiques actuelles, qui se tenait du 3 au 6 juillet, a pris des tonalités militantes peu habituelles. "À Beauregard aussi, les intermittents sont en colère" va jusqu’à lâcher Paul Langeois, directeur et programmateur de l'événement lors d’une conférence de presse exclusivement liée aux enjeux de l’intermittence le samedi après-midi.

"Nous sommes extrêmement solidaires du mouvement" conclut-il.

Sur la stand de la Coordination des intermittents du Calvados (KIC), des affiches aux slogans explicites annoncent la couleur (Crédit Image : Florian Bardou)

"Avec Paul Langeois, on a travaillé plusieurs semaines pour savoir quel type de collaboration on pouvait entreprendre pour que ce festival devienne un festival militant" confie de son côté Amélie Clément, intermittente, très investie au sein de la Coordination des intermittents du Calvados ou KIC.

La KIC ?

"Un rassemblement d’artistes, de techniciens, de gens qui ont le statut, ou qui ne l’ont plus, et du public solidaire pour défendre le droit à la culture pour tous et ramener la question des droits sociaux des salariés précaires au centre des débats sur l’accord Unedic" qui s’est monté depuis quelques mois.

En juin, une décision de médiation avec l’organisation de Beauregard a été votée (de justesse) pour "interpeller les artistes, les techniciens, le public et de profiter de ce succès populaire pour avoir un dialogue direct". Une solution alternative au blocage qui a le mérite de ne pas mettre en danger le festival, nous explique-t-on. Autofinancée à 96%, une sixième édition interrompue aurait pu mettre à mal les éditions futures, sachant que 150 intermittents, pour la plupart des techniciens du son et de l’image travaillent avant, pendant et après l’événement.

Résultat : durant quatre jours, le festival s'est transformé en tribune ouverte grâce notamment à un stand dédié à la question de l’intermittence au sein du village associatif. Au programme aussi, une banderole officielle du festival ("Les intermittents luttent pour nos biens communs" en référence à un édito d’Edwy Plenel sur Mediapart), des black out avant les concerts d’artistes français comme Fauve ou Shaka Ponk, une intervention pendant le concert d’IAM, un clip diffusé sur les écrans des deux scènes ou des tracts dans les sacs des V.I.P.

Ne restait plus qu'à tendre le micro aux personnes concernées. Voici leurs témoignages.

"Ça n’a pas cessé de se dégrader" 

"On fait beaucoup plus que 507 heures : avant un spectacle et une résidence, il y a des mois et des mois de travail" (Crédit Image : Florian Bardou)

Félix Lefebvre est probablement un futur intermittent du spectacle. Comédien en formation professionnelle au théâtre de l’Actea à Caen depuis un an, il touche, pour l’instant, une bourse de la région Basse-Normandie qui lui permet de payer sa formation. Mais l’échéance arrive à sa fin (d’ici un an) avant qu’il ne puisse accéder au régime de l’intermittence. Il lui faut réaliser un minimum de 507 heures rémunérées par an pour toucher l’assurance chômage.

Ce passionné de théâtre nous explique sa situation :

"On fait beaucoup plus que 507 heures : avant un spectacle et une résidence, il y a des mois et des mois de travail" poursuit-il, hors-micro. Entre crainte et optimisme, il conclut :

Oui, j’ai peur pour mon avenir, mais j’ai envie de faire ce métier. Je suis prêt à me battre pour devenir comédien. Ça veut dire participer à une lutte qui sera sûrement longue. Peut-être que ça me coûtera : tant pis.

"On veut casser le lien social" 

Enseignante à la retraite, Claudine André est présidente d'une association culturelle, Rock your village (et employeuse d'intermittents), à Percy dans la Manche, une commune de 2300 âmes (Crédit Image : Florian Bardou)

Ancienne enseignante à la retraite et présidente de l’association culturelle Rock your village, "pour développer la culture à Percy", un petit bled de 2300 âmes dans le sud-Manche, Claudine André est à Beauregard en soutien aux intermittent(e)s. Non pas qu’elle soit concernée directement par le régime de l’intermittence, mais avec son association de développement culturel en milieu rural, il lui arrive d’employer des technicien(ne)s lors des événements qu’elle organise.

Or, l’accord Unedic menace clairement ses possibilités de rémunération des intermittents du spectacle en tant qu’employeuse. "Convergence des luttes", nous explique-elle.

"Le Medef a une puissance médiatique supérieure à celle des intermittents"

"En tant qu’artiste, je milite pour ramener l’être humain au sein du débat politique" (Crédit Image : Florian Bardou)

On pourrait dire qu’Amélie Clément, 30 ans, mère de deux enfants, a l’intermittence dans le sang. Comédienne et metteuse en scène au sein de la compagnie caennaise Le Ballon vert, créée il y a un an et demi, cela fait désormais neuf ans qu’elle est en régime d’intermittence.

C’est un statut précaire dans le sens où il ne faut pas penser qu’un intermittent gagne 4000 euros par mois. La moyenne de salaire, c’est 1300 euros brut : moi, je suis à 1500 brut, sachant que tous les dix mois je suis réévaluée. Je ne peux pas garantir mon salaire au-delà de dix mois. J’effectue en moyenne par an 2200 heures de travail et j’arrive à en faire rémunérer à peu près 650 par tranche de dix mois.

Un quotidien d’intermittente qu’elle tient à faire connaître :

Mais comment explique-t-elle son engagement ?

En 2003, au moment de la première grosse crise de l’intermittence, je me formais au métier d’actrice et je participais au débat en tant que militante mais je n’en comprenais pas tous les tenants et les aboutissants puisque je n’avais pas mon statut.

Aujourd’hui, ça fait neuf ans que j’ai mon statut et je lutte au sein de la Coordination des intermittents du Calvados pour deux choses : la première pour défendre l’idée que même si je dépends de la caisse assurance chômage, je travaille tous les jours et je suis salariée ; la deuxième, pour défendre le droit des salariés qui souffrent de la discontinuité de l’emploi : c’est le cas pour les intérimaires et c’est le cas pour les seniors.

J’ai envie de mener une lutte qui fondamentalement ne porte pas que la sur la question de mon régime, mais qui est plus globale et idéologique. En tant qu’artiste, je souhaite et je milite pour ramener l’être humain au sein du débat politique.

Vous l’aurez compris, les intermittents ne sont pas prêts à lâcher l’affaire. D’ailleurs, la rentrée des institutions culturelles (théâtres, salles de concert, etc.) en septembre est mise en doute selon Amélie Clément. Alors si vous croisez des petits carrés rouge lors des festivals à venir, ne soyez pas surpris : c'est que les intermittents, qui assurent le bon déroulé de nos orgies musicales ou théâtrales, ne sont pas très loin.

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