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Syrie : témoignages de la jeunesse d'un pays en guerre

Publié le

par Paloma Clement Picos

Grâce à Instagram, nous avons pu entrer en contact avec des jeunes Syriens et discuter avec eux. Des témoignages honnêtes, durs et poignants sur leur quotidien dans un pays en guerre.

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En passant par la localisation de l’application Instagram, il est très facile de voir les photos postées par la population syrienne à Homs, Alep, Hama ou Damas. Alors que, trop souvent, les seules images qui nous viennent en tête lorsque l’on parle de la Syrie sont des scènes d’horreur, de guerre, de désolation et d’exode, ici ce sont des selfies, des photos de bâtiments enrichies par de filtres, des citations et des clichés de nourriture qui défilent sous nos yeux, accompagnés de multiples hashtags : un flux qui nous rappelle que dans ce pays qui comptait 21 millions d’habitants en 2013, la vie, la jeunesse et le quotidien existent toujours.

Après quelques messages expliquant notre démarche, une petite dizaine de jeunes répondent rapidement. Dans un anglais parfait, tous expliquent qu’ils font des études de médecine, d’ingénierie, de droit ou de commerce. Ils sont fans du Real Madrid, de Tupac, d’Harry Potter ou d’Emilia Clark. Ils prennent les transports en commun et se baladent en mangeant des falafels. Ils aiment 9GAG et sont aussi accros que nous aux réseaux sociaux. Ceux qui peuvent se le permettre sortent au restaurant, dans les cafés, parfois en boîte. Et pourtant, ils vivent au rythme des bombardements, des mauvaises nouvelles, des coupures d’électricité et d’une terrible inflation. Les mots leur appartiennent et toutes les photos sont les leurs. Bienvenue en Syrie.

Ce sont des jeunes comme nous, mais ils vivent dans un pays très différent du nôtre

Depuis des millénaires, la Syrie est un carrefour de civilisations. Passé successivement sous l’égide de multiples empires et dynasties au cours des siècles, puis sous mandat français, le pays est devenu indépendant en 1946. Les différentes influences méditerranéennes, turques, arabes, perses ou encore égyptiennes ont forgé une culture et un patrimoine unique. Composée à 73 % de musulmans, la Syrie compte aussi de très nombreux chrétiens. La grande loterie d’Instagram nous a fait rencontrer des jeunes aux religions différentes mais aux histoires et aspirations similaires.

Ils ont 14, 18 ou 24 ans. Ils viennent de Qousseir, Deraa ou Latakia et vivent désormais dans les villes "sûres" de Homs et Damas. Ils étaient encore enfants ou adolescents quand la guerre a commencé. Entre nostalgie et optimisme, ils se sont confiés, nous répétant "merci, merci de vous intéresser à nous plutôt qu’au conflit".

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D’abord, il y a Rita, belle brune de 24 ans aux sourcils parfaits, étudiante en médecine à l’université al-Baath de Homs. Originaire de Qousseir, une ville touchée par différentes offensives militaires en 2013 et détruite à 80 %, Rita est chrétienne.

"La pharmacie de ma mère a été totalement détruite, alors on a dû déménager à Homs dès 2011. En 2013, quand les bombardements sont devenus encore plus violents, c’était invivable. Tout le monde est parti, sauf les combattants. C’était très dur de quitter Qousseir, ma mère n’arrêtait pas de pleurer."

Il y a quelque temps, quand la situation s’est calmée, Rita et sa famille sont retournés à Qoussir, découvrant avec joie et soulagement que leur maison était restée miraculeusement intacte. "C’est la première chose que font les gens quand ils apprennent que leur village n’est plus une zone de combat. Aller vérifier si leur maison a résisté aux bombardements et aux voleurs."

Mary, elle, a 14 ans. Elle vit également à Homs, mais elle est originaire de Damas. Derrière son selfie flanqué d’un filtre Snapchat se cache une fan de K-pop et de death metal qui rêve de devenir chanteuse. Son père a émigré en Allemagne "parce qu’il était musulman et s’est converti au christianisme pour [sa] mère", car "ça, en Syrie, c’était totalement inacceptable". Avec la guerre, son père a décidé de rester là-bas, et il lui "manque terriblement".

Bassel étudie la médecine à Damas. L’université de Homs où il était inscrit a fermé, et il a dû déménager dans la capitale. Il vit dans la partie de la ville contrôlée par le régime de Bachar el-Assad. Sa plus grande peur était que les bombardements atteignent son quartier de Damas. Il rêve d’aller étudier la cardiologie en Allemagne. En ce moment, il apprend d’ailleurs l’allemand dans l’un des nombreux instituts de langue de la ville. "C’est la condition pour avoir un visa étudiant : parler la langue, et avoir des fonds." L’Allemagne propose l’un des meilleurs cursus dans son domaine d’étude et, une fois son diplôme en poche, il reviendra "évidemment" en Syrie.

Abudi, 17 ans, est fan de parkour. Il rêve de se rendre en France pour rencontrer David Belle, le "père" de la discipline. Il aimerait monter un club de parkour à Homs, "mais tant qu’il y a la guerre, c’est impossible ". Du coup, pour l’instant, Abudi et ses amis s’entraînent dans la rue à l'aide de vidéos YouTube. Mouaz, 20 ans, nous a aussi répondu. Il est étudiant en architecture. Avec un petit groupe de jeunes, il fait partie d’une association laïque non-gouvernementale qui organise des week-ends de camping et randonnée pour faire découvrir la Syrie et sa culture aux jeunes de tous horizons.

#parkour #bakeflip Tb: @uday.agha My bro..

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Il y a aussi Lilyan, 20 ans, étudiante en littérature anglaise. Elle est née au Liban, a grandi au Koweït et fait désormais ses études en Syrie, le pays de sa mère, dont elle possède la nationalité. Quand on lui demande si elle se présente comme syrienne, elle répond : "C’est ce que je fais, oui, mais tout le monde me dit que je ne ressemble pas à une Syrienne, que je ne parle pas comme une Syrienne ! Alors, je ne sais pas trop, je crois que j’ai une crise identitaire ! Maintenant, je dis que je suis libano-syrienne."

Et puis il y a encore Elias, Reemi, Morhaf, Sally… Des jeunes comme les autres, mais qui ont vu leur quotidien bouleversé. Ce qui frappe le plus dans leurs témoignages, ce sont les raisons qui ont motivé leurs choix de vie. Alors que l’on pourrait penser que la guerre décide pour eux, influant sur chacune de leurs décisions, la réalité est bien loin de cette impression. Certes, plusieurs d’entre eux ont rallié Damas parce que leur ville a été détruite par les bombes, comme Rita, mais d’autres, comme Bassel, sont venus dans la capitale pour faire leurs études supérieures, tout simplement.

Lorsqu’elle est arrivée à Damas, Mary n’a pas spécialement souffert d’être dans une zone dangereuse. Elle a surtout appréhendé d’arriver dans une nouvelle école "et de devoir [se] faire des nouveaux amis parce qu'[elle] n’est pas une personne très sociable. Mais maintenant ça va". S’ils ne fréquentent pas tant que ça les boîtes de nuit, c’est surtout parce que la société est encore très conservatrice. Très vite, on remarque que leurs angoisses sont, finalement, les mêmes que les nôtres : l’absence des êtres chers, la peur d’un premier jour dans un nouveau collège, l’agacement de devoir quitter trop tôt une fête.

"On vit avec la mort"

Derrière ces récits du quotidien se cachent pourtant des blessures de guerre, invisibles en surface mais bien présentes. Rita se confie :

"Pour être honnête, 'peur' est un mot faible pour décrire ce que j’ai vécu. Il y a eu des moments où j’ai vu la mort venir. Un jour, quand on habitait encore à Qousseir, j’étais dans la voiture avec mes deux sœurs, un homme a surgi de derrière un mur et a pointé son arme sur nous. Le chauffeur l’a vu et a accéléré, le tireur nous a ratés, mais c’était un miracle ! Plus tard dans la journée, ce même chauffeur s’est pris une balle dans l’abdomen mais, Dieu merci, il est encore en vie.

Et puis, je n’en finirai jamais de parler de toutes les fois où on était coincés chez nous sans électricité, sans eau, avec seulement le bruit des avions et de toutes sortes d’armes lourdes. Mais mon pire souvenir, c’est quand une voiture a explosé devant une école primaire à deux pas de chez moi, à Homs. Moi, je marchais dans la rue juste à côté. J’ai entendu un gros boum, puis des enfants crier, alors j’ai commencé à courir. Ensuite, j’ai vu des enfants courir et pleurer. C’était horrible."

Quarante-huit écoliers ont perdu la vie ce jour-là, à l’école élémentaire de Makhzoumi. "En gros, à chaque fois que je quitte ma maison, je sais qu’il y a une possibilité que je ne rentre pas", conclut Rita.

Esraa s’est elle aussi trouvée plusieurs fois sous le feu des tirs et des bombes. "Mais tout ça m’a rendue plus forte et m’empêche d’avoir peur. Parce que je sais que la mort est avec moi à chaque pas. Ce que je veux dire, c’est que j’habite dans un endroit très dangereux. Quand un tir va-t-il me tomber dessus ? Ou une bombe ? Ou une explosion ? Je n’en ai aucune idée. Alors, je vis avec la mort."

Les étudiants en médecine qui nous ont parlé ont tous vécu des scènes terribles lors de leurs permanences aux urgences. Et pourtant, en dépit des nombreuses histoires qu’ils ont à raconter, beaucoup avouent avoir presque oublié que le pays était en guerre, tellement cela fait partie de leur quotidien. "La vie est extrêmement normale mais, voilà, on apprend de temps en temps qu’il y a des accidents", confie Rita. Lilyan renchérit : "Les coupures d’électricité sont devenues normales. Trois heures avec, trois heures sans. C’est comme ça."

Nostalgie du passé et envies d’ailleurs

"Je ne sais pas trop comment expliquer cela, mais on vivait dans la beauté et le progrès. Il n’y avait aucune forme de violence." Voilà les mots qu’utilise Abudi pour décrire son pays avant les premiers affrontements en 2011. Mouaz poursuit : "Avant, la Syrie était connue pour être un endroit sûr. En fait, c’était même le quatrième pays le plus sûr au monde ! C’était nous qui accueillions des réfugiés, d’Irak et du Liban par exemple." Les commentaires sont tellement élogieux sur ce passé perdu qu’on en vient à leur demander pourquoi, selon eux, le pays s’est soulevé. Là, forcément, le discours se crispe et les mots viennent plus difficilement. "Je n’aime pas trop entrer dans les détails politiques", avoue Bassel. "Quand on a vu ce qui se passait en Tunisie et en Égypte, on a eu peur que ça arrive en Syrie ; et c’est ce qui s’est passé." Ceux qui sont de confession chrétienne expliquent timidement, en demandant qu’on ne cite pas leur nom :

"Le problème n’est pas entre musulmans et chrétiens, il est entre les musulmans eux-mêmes. Avec tout ce qui s’est passé, je pense que, maintenant, ils se rendent comptent qu’ils s’y sont mal pris dans leur manière de protester. Enfin, là, je parle de la situation au début. Parce que, après, Daech est arrivé et le monde entier a décidé de venir régler ses comptes en Syrie."

Depuis le cessez-le-feu, tous le disent, la situation s’est nettement améliorée. "La situation est nettement meilleure, comparée aux années précédentes. Le pire, ce fut en 2011-2012, les combats étaient quotidiens. Aujourd’hui, ça va mieux mais les dégâts sont colossaux. Damas n’a pas beaucoup souffert, hormis quelques tirs de mortier. C’est pour cette raison que beaucoup de gens sont venus dans la capitale. Du coup, aujourd’hui, la population de Damas est d’environ 9 millions de personnes, plus du double qu’auparavant."

Aleppo's old cinema

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Alors que la communauté internationale condamne fermement l’offensive du président Vladimir Poutine, la plupart d’entre eux se réjouissent de l’intervention russe. "Honnêtement, je préfère ça plutôt que de vivre dans un état islamique ou dirigé par Daech !", raconte Rita. Certains y voient un pas encourageant et espèrent que cela va finir bientôt. Mais la plupart ne sont pas dupes et savent qu’une véritable issue au conflit n’est pas proche d’être trouvée.

"La vérité, c’est que le conflit devient de plus en plus compliqué. Avec tous ces pays qui essayent de nous contrôler, et tous les jeunes qui partent…", nous explique l’un de ces jeunes. "Cette guerre est purement politique en fait, précise Muaz, de confession musulmane, ils ont utilisé la pauvreté et la religion pour arriver à leur but. Il y a tellement de choses sur lesquelles on s’est trompés… Mais on ne peut qu’apprendre de tout cela et devenir forts à nouveau. À mon avis, et c’est celui de pas mal de Syriens désormais, le gouvernement est le bon côté. Au moins, ce côté-là est organisé, il y a des lois. Quand tout ça sera fini, ce sera à nous de réorganiser chaque aspect de notre société. Nous devons établir nos lois d’après une morale, pas d’après une religion."

Mouaz est un bénévole très actif de l’association Syrian Exploration and Documentation Society. Quasiment tous les week-ends, ils organisent des excursions ayant pour but d’aider les jeunes Syriens à se réapproprier leur pays par la culture et la nature. "Parfois, on part quatre jours sur des sites anciens, en pleine nature. Ça vous prouve bien que la vie continue !", nous écrit Esraa, également bénévole pour cette association.

"Avec le recul, je peux vraiment le dire, le pire dans tout ça, ce n’est pas la guerre ou les explosions, mais la situation économique. Elle est tellement mauvaise… 1 dollar, c’est 600 livres syriennes !" Pour donner une idée, 1 dollar s’échangeait contre 47 livres syriennes en juillet 2011. Avec une telle inflation, tout est forcément cher : les sorties, la nourriture, les vêtements… "Les usines, les magasins, les chantiers ont tous fermé. Soit parce qu’ils ont été détruits, soit parce que les propriétaires ont été tués ou ont quitté le pays", détaille Abudi. Ils espèrent que les investisseurs reviendront une fois le conflit terminé, pour relancer l’économie de la Syrie.

L’enfermement dans lequel la guerre les a plongés, exacerbé par ce besoin d’ailleurs que l’on ressent lorsqu’on a 20 ans, leur donne des envies de découverte. La plupart veulent partir étudier à l’étranger ou voyager à travers le monde, comme Mary, comme beaucoup de jeunes, en fait. Cependant, c’est toujours dans l’optique de mieux revenir. Car ils savent qu’il faudra reconstruire le pays. "Reconstruire." Le mot revient beaucoup. Chez Bassel, entre autres : "Ce que j’espère pour mon pays, c’est la reconstruction de ce qui a été détruit, retrouver notre place de centre économique, éducatif et touristique du Moyen-Orient. Et le retour des réfugiés." Rita tient à peu près le même discours : "J’espère que les pays développés nous aideront à reconstruire le pays."

Un message pour nous

Tous nous ont demandé de transmettre un message à l’Europe : les laisser venir étudier chez nous, faciliter les rendez-vous dans les ambassades au Liban et en Jordanie, laisser entrer les réfugiés et arrêter de penser que toute la Syrie est un no man’s land chaotique et désert. Rita a une demande très claire : "Je comprends que vous fermiez les frontières parce que vous ne voulez pas de terroristes, mais regardez-moi, par exemple, je suis une jeune étudiante ambitieuse. Qu’ils aident les jeunes éduqués à poursuivre leurs études. Je veux pouvoir, une fois rentrée, aider les pauvres et ceux qui n’ont plus leur maison."  Tout est dit.

Malgré un moral rudement mis à l’épreuve, leur optimisme est une véritable leçon. Ils le répètent : avoir connu le pire vous fait encore plus aimer la vie, chaque jour est un cadeau. Le bonheur se calcule par journée. Tous disent être heureux et surtout aimer leur pays d’un amour démesuré.

La conclusion, c’est Lilyan qui la dira. Elle qui, pourtant, s’est retrouvée à devoir étudier en Syrie parce qu’elle s’est inscrite trop tard auprès des universités de Jordanie et du Liban et a dû déménager à Damas en plein conflit.

"Vraiment, en Syrie, tout ne tourne pas autour de la guerre. Les gens sortent, s’amusent. Je suis allée à des concerts, à l’opéra, je suis sortie pour le Nouvel An. C’est un pays magnifique. Je suis allée camper deux fois, et la deuxième fois c’était à Tartous, un endroit merveilleux sur la côte. Quand on est revenus de notre randonnée, les gens ont été tellement généreux, ils nous ont proposé de nous reposer dans leur maison, nous ont offert de l’eau et nous ont même proposé de nous ramener chez nous parce que la nuit était tombée. La guerre ne définit pas la Syrie, parce que c’est plus que ça. Tellement plus que ça."

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