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L'image du voile à travers l'art

Publié le

par Aline Cantos

Le voile fascine et révolte, passionne et insurge. Tout naturellement, il a suivi le chemin de bon nombre d'éléments subversifs et est devenu une source d'inspiration récurrente pour les artistes de ces dernières années. 

Le support d'inspiration visuelle est vaste puisque le voile recouvre une multiplicité de déclinaisons. Hijab, Niqab, Hayek, Foulard et bien d'autres types de voiles sont utilisés tant dans la pratique de la religion musulmane que dans les cultures locales du Maghreb et du Moyen-Orient. Tous différents, marqués par des esthétiques particulières, ils laissent aux artistes nombre de possibilités artistiques.

Qu'ils soient prétexte à dénoncer la condition des femmes ou celle des musulmans dans les sociétés occidentales, les projets autour du voile foisonnent et rencontrent un accueil mitigé. Ils rencontrent bien souvent la critique, que ce soit par leur manque de réalisme, par les images qu'ils véhiculent ou par l'incompréhension générée par l'exposition des œuvres à un public de culture différente.

Quand l'art devient politique

"<a href="http://cargocollective.com/Maya-InesTouam/Reveler-l-etoffe" target="_blank">Révéler l'étoffe</a>" © Maya-Inès Touam - Thomas Echegut

L'art apparaît désormais comme une pièce maîtresse dans les conflits culturels. À défaut de poids physique, ce dernier comporte une dimension morale et une visibilité non-négligeables. Il n'y a qu'à voir le tapage médiatique autour des nouvelles œuvres de Banksy. L'artiste britannique dont l'identité reste encore à ce jour inconnue s'est invité à Gaza le temps de laisser une trace de son passage sur les pans de murs encore debout.

Profitant de la médiatisation propre à chacune de ses actualités, le graffeur a tenu à faire entendre son point de vue sur la question et dénoncer les conditions de vie des habitants de la ville palestinienne, qu'il qualifie de "plus grande prison à ciel ouvert du monde". Il ajoute que cette définition est "injuste pour les prisons" car elles "n'ont pas l'électricité ou l'eau potable coupées sans raison pratiquement tous les jours".

Le poids du monde artistique permet de rendre accessible des messages politiques divers. Cependant, leur portée varie selon la société à laquelle ils sont confrontés. Le voile est un sujet à manier avec des précautions différentes dans les pays de culture musulmane et dans les pays de culture judéo-chrétienne. C'est bien là toute la problématique du positionnement artistique et la source de la majorité de la critique qui lui est destinée.

Le voile, perçu comme une oppression par beaucoup d'occidentaux et par une partie des populations du Moyen-Orient ou du Maghreb, est très souvent utilisé dans les productions artistiques afin de dénoncer la condition féminine dans les pays de culture musulmane, ignorant parfois le consentement de bon nombre de femmes qui choisissent de l'arborer.

La transposition des valeurs occidentales et le rapport au corps féminin est bien souvent la clef de l'incompréhension de ces travaux. Maya-Inès Touam prend le contrepied de ces initiatives trop manichéennes en accompagnant ses photos de témoignages de femmes algériennes qui parlent de leur décision d'arborer ou non un type de voile ou un autre.

Déconstruire les stéréotypes

Chahrazed "<a href="http://cargocollective.com/Maya-InesTouam/Reveler-l-etoffe" target="_blank">Révéler l'étoffe</a>" © Maya-Inès Touam - Thomas Echegut

Avec son projet, "Révéler l'étoffe", l'artiste franco-algérienne Maya-Inès Touam vient laisser libre cours aux points de vue des femmes. Elle a choisi la ville d'Alger pour trouver ses modèles qu'elle photographie avec une grande sobriété dans leurs tenues les plus habituelles. Afin d'accompagner les photos qui mettent en scène ces femmes assises ou debout, sans artifices, dans une pièce carrelée de noir et blanc, elle dévoile les témoignages de celles qui ont bien voulu expliquer leur choix. La plupart des modèles, dans la plus grande honnêteté, confessent avoir choisi de porter l'étoffe, qu'elle soit religieuse ou traditionnelle.

"Je ne suis pas convaincue par la légitimité du voile dans l'islam, une femme peut vivre en accord avec sa religion sans le porter", lui explique la modèle répondant au nom de Chahrazed. "Si j'ai décidé ici de porter le hayek, c'est parce qu'il représente la tenue traditionnelle du pays" continue-t-elle. Face à son scepticisme, d'autres femmes associent directement leur voile à la pratique religieuse alors que plusieurs modèles affirment être pratiquantes sans voir la nécessité de se voiler d'une quelconque manière.

Déconstruire les clichés et les stéréotypes, c'est là tout l'objet de l'engagement de Maya-Inès Touam. L'artiste, contactée par Konbini, explique sa démarche :

Le point de départ de mes recherches plastiques se sont articulées autour de l’affiliation féminine musulmane qui fait partie de mon identité culturelle d’origine.

Le débat médiatique de la fin des années 90 autour du port du voile à l’école ainsi que mes lectures, en particulier celles de G.G De Clérambault, m’ont conduite à repositionner l’iconographie de cette femme longtemps instrumentalisée par les orientalistes. Il était alors essentiel à mes yeux de redéfinir ce vêtement sociétal et religieux pour en déstigmatiser son sens.

Pourtant, si cette dernière n'est pas la seule a avoir pris pour objet ladite étoffe, d'autres artistes tendent parfois à assimiler le voile à un seul but d'oppression et de négation de l'identité des femmes. C'est le problème de certains artistes peu familiers du sujet en question qui peuvent parfois porter un avis biaisé sur l'étoffe.

Je ne pense pas qu’on puisse avoir un avis non-biaisé lorsqu’on est pas lié à la culture musulmane, confie Maya-Inès Touam, mais cela n’est évidement pas un problème. L’artiste musulman n’a pas plus de légitimité dans l’exploration des questions identitaires liées a cette culture, l’art ne doit pas s’autocensurer.

Voir au-delà des normes occidentales

Série Hide and Seek © <a href="http://www.daubal.com/index.php/produit/hide--seek/" target="_blank">Daubal</a>

Dans sa série "Hide & Seek", Frédérique Daubal met en scène des personnages dont le visage est masqué et remplacé par le visage d'une autre, extrait de magazines découpés, placé sur la tête des modèles dont l'identité apparaît ainsi annihilée par le masque de papier glacé. L'expression faciale est invisibilisée comme elle l'est derrière une burqa. Cependant, cette interprétation rencontre des limites qui commencent par la notion de consentement de la personne qui choisit de se voiler. Alors que le voile est une privation de liberté et une atteinte à la libre disposition du corps lorsqu'il est imposé, il est difficile de le voir de la sorte quand le port de l'étoffe n'a rien d'obligatoire.

C'est ce que démontre le projet "#DamnIlookgood". Ses deux instigateurs, un homme et une femme américano-pakistanais, ont décidé d'affronter directement l'islamophobie en lançant ce projet. Qinza Najm et Saks Afridi de leur état civil, ont demandé à des femmes qui portaient le hijab, si elles voulaient bien se joindre à l'expérience en prenant un selfie où elles portent un voile indiquant le moto du projet "Damn I look good !". Cette initiative se veut être une ouverture sur une beauté ne répondant pas aux critères occidentaux classiques.

Dans mon travail comme à travers la campagne "#DamnIlookgood", nous cherchons à montrer qu’une étoffe n’en reste pas moins un tissu, un drapé qui orne la silhouette féminine. La part esthétique qu’attribue la femme à ce voile a été mise de côté et reprise à tort par les médias et la politique occidentale, explique Maya-Inès Touam.

Dans un contexte occidental assez peu favorable au port du voile, comme en atteste la loi française de 2010 interdisant le port de la burqa, les prises de position artistique sur le sujet prennent une dimension politique sans équivoque. Cependant, la dimension subversive du voile le rend attirant d'un point de vue marketing et les dérives ne se font pas attendre.

Les dérives de la subversion

Campagne Diesel "I am not what I appear to be"

C'est notamment le cas de Diesel, qui a pris le parti d'utiliser pour l'une de ses campagnes publicitaires le symbole du voile tout en le détournant de manière à le sexualiser et le faire correspondre aux critères de la mode occidentale. Matière de type jean, clous, échancrure laissant deviner la poitrine, cet ersatz d'étoffe s'affiche comme un outil marketing destiné à séduire le public par son caractère sensuel.

Cette campagne de 2013 met en scène une modèle tatouée sous ledit voile, jouxtée par la légende "I am not what I appear to be" ("Je ne suis pas ce que je semble être"), sous-entendant que sa véritable identité se cache derrière le tissu. Cependant, la pub, provocante et surfant sur l'actualité du sujet, s'est attirée les foudres des internautes qui n'ont pas tardé à vivement critiquer les publicités de la marque et les travers de son marketing.

La sexualisation de l'objet ainsi que son association aux politiques de communication de l'entreprise italienne vont à l'encontre du respect des croyances et sont utilisées dans un contexte inapproprié et soumis aux règles des sociétés judéo-chrétiennes. Bien loin du message politique, la provocation gratuite et intéressée laisse un goût amer à ceux dont les croyances sont affectées. Maya-Inès Touam confirme :

Je pense effectivement que sexualiser à outrance ce voile peut offenser les musulmans, cette étoffe est avant tout liée à l’Islam, ce que l’on doit respecter.

L'art en pays de culture musulmane

© Mohammad Reza Sharifzadeh

Cependant si l'appropriation culturelle donne lieu à de telles dérives, les objectifs de ceux qui œuvrent dans les pays de culture musulmane sont tout autres. L'iranien Mohammad Reza Sharifzadeh a pris le parti dans ses travaux de montrer des femmes fortes dont le corps, même voilé, n'est pas objectivé. Des héroïnes badass, des femmes qui s'approprient les codes masculins dont le visage est empli de mousse à raser et dont la main tient fermement un rasoir, ses réalisations sont bien loin de montrer les femmes voilées comme des victimes opprimées.

L'artiste Afshin Pirhashemi, de la même nationalité, vient quant à lui découvrir un côté sensuel au vêtement afin d'en détourner les codes. La démarche apparaît cependant plus comme un calcul économique que comme un engagement politique puisque les pays du Moyen-Orient seraient, selon France24, friands de ces icônes sexualisées qui apportent à leurs créateurs une gloire exponentielle.

Je conçois que l’art soit un moyen de bouleverser les codes surtout dans les contextes politiques et sociétaux de certains pays du Moyen-Orient où la sexualité de la femme reste encore un sujet sensible, mais je n’ai jamais été partisane de la provocation. Sexualiser le voile à mes yeux est un manque cruel de subtilité, confie Maya-Inès Touam à ce sujet.

Le voile, au delà de sa symbolique culturelle apparaît ainsi comme un support de création artistique à part entière. Tant par son esthétique que par son histoire, il inspire les artistes de la nouvelle génération, en bien comme en mal. L'étoffe est subversive et entretient la réflexion autour du symbole qu'elle représente. Cependant, si l'inspiration est au rendez-vous, les dérives marketing et économiques sont faciles. Si l'engagement de certains artistes sert le dialogue et l'ouverture, d'autres ont encore bien des travers qui portent atteinte aux croyants.

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