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Aux États-Unis, Iggy Azalea relance le débat du "white privilege"

Publié le

par François Oulac

Le statut nouvellement acquis de superstar d'Iggy Azalea n'est pas du goût de tous. Dans un contexte sociopolitique tendu, le succès de la rappeuse, blanche et australienne, réactive aux États-Unis le débat autour de l'appropriation culturelle et la définition de l'authenticité dans le hip-hop.

En quelques mois, Iggy Azalea s'est imposée comme la reine du pop-rap.

"I'm so fancyyy, you already knooow !" est sûrement le refrain rap que vos amis-qui-n'aiment-pas-trop-le-rap ont le plus chanté en 2014. Et pour cause, l'année dernière a incontestablement été celle d'Iggy Azalea. En l'espace de quelques mois, la rappeuse d'origine australienne, encore inconnue du grand public il y a deux ans, s'est hissée au sommet de la pop culture.

Cinq Grammys (autant que Lauryn Hill en 1999 avec The Miseducation), deux American Music Awards, un MTV Video Music Award... En tout, l'auteure de "Fancy" a raflé pas moins d'une vingtaine de récompenses en 2014 pour son premier album studio, The New Classic, certifié platine.

Mais comme disait Biggie, "mo money, mo problems". La trajectoire stratosphérique d'Iggy Azalea n'est pas sans susciter la polémique parmi certains défenseurs de la culture hip-hop. L'Australienne est-elle, comme le disent ses détracteurs, en train de piller le hip-hop ?

"Elle manque d'âme parce qu'elle est blanche"

Iggy Azalea, née Amethyst Amelia Kelly, a 16 ans lorsqu'elle arrive aux États-Unis en rêvant de percer dans la musique. Son séjour devait durer deux semaines, elle restera finalement cinq ans. Comme elle le raconte dans une interview pour la chaîne MTV, elle parcourt le Sud du pays et apprend le rap au contact de différents artistes. Son clip "Pu$$y" lui apportera le buzz qui lui permettra de signer chez Grand Hustle (le label de T.I.) en 2012.

Depuis ses débuts, plusieurs observateurs soulignent le décalage entre la façon d'être "au naturel" et l'alter ego musical d'Iggy Iggs. Il y a trois ans, une contributrice de Gawker remarquait un certain manque de naturel dans la manière de rapper de la jeune femme  :

Elle sonne vraiment comme quelqu'un qui a appris à rapper en écoutant d'autres rappeurs (noirs, masculins) et en les imitant. [...] Dans une conversation sa voix est fluette et aigüe, son accent australien immédiatement reconnaissable. Quand elle rappe, sa voix baisse de près d'un octave. Elle grogne, elle prend un timbre nasillard et un accent indiscutablement non-australien.

La journaliste cite également Cocaine Blunts, le blog du critique rap Noz :

Sa diction est forcée et travaillée jusqu'à être agaçante [...] En bref, elle manque d'âme. Parce qu'elle est blanche.

La rappeuse est régulièrement décrite comme revêtant tous les clichés - négatifs - de la femme noire américaine : son image hypersexualisée, son accent sudiste prononcé, ses mimiques renvoient immanquablement aux stéréotypes de la culture ratchet. Sauf qu'Iggy Azalea est blanche et australienne.

Est-ce à dire qu'en 2015, quinze ans après l'avènement d'Eminem, les rappeurs blancs sont encore mal vus dans le hip-hop ? C'est un peu plus compliqué.

Miley, Taylor, Iggy

Les critiques d'ordre esthétique et musical qui visent Iggy Azalea participent en fait d'un débat plus large : jusqu'où peut aller l'appropriation culturelle ?

Un article des Inrockuptibles, paru en septembre dernier, décrit les polémiques survenues ces derniers mois impliquant des pop stars blanches taxées de récupérer les traits d'une culture, vidée de sa substance, afin de s'en faire un accessoire de coolitude : Taylor Swift et son utilisation du twerk dans le clip "Shake It Off", Sky Ferreira qui glamourise la violence des ghettos dans la vidéo de "Blame Me", ou encore Miley Cyrus pour, disons, l'ensemble de son œuvre post-Hannah Montana.

Ce mimétisme, mal vu par les membres des minorités, est symptomatique du white privilege, que l'ethnomusicologue Emmanuel Parent, contacté par Konbini, définit ainsi :

Le « privilège blanc » aux États-Unis, comme toutes les questions liées à la couleur de peau, renvoie à la période de l’esclavage où la pensée raciale est née et s’est développée, un système de pensée dans lequel seuls ceux qui sont du mauvais côté de la barrière raciale ont à se préoccuper de celle-ci.

En gros, les Noirs sont tenus de rester cantonnés dans un espace, respecter des attitudes envers les Blancs, se comporter de telle manière, accepter tels emplois après l’abolition, etc., alors que les Blancs, eux, peuvent ignorer les tabous liés à la frontière raciale.

En reproduisant la façon de rapper, l'argot et le comportement des Afro-Américaines - bref, en se faisant le pendant blond de Nicki Minaj -, Iggy Azalea jouerait donc de ce privilège blanc.

Azalea contre Azealia

Avec la domination récente d'Iggy Azalea c'est donc, selon une partie du rap game, le même drame qui se rejoue inlassablement, celui des culture vultures ("vautours culturels"), de Vanilla Ice à Macklemore, venus jouir de la musique afro-américaine sans en subir les inconvénients.

Ajoutez le climat sociopolitique tendu suscité en 2014 par les affaires Michael Brown et Eric Garner : vous obtiendrez des réactions à fleur de peau comme celle de la rappeuse Azealia Banks. Jamais à court de commentaires sur le sujet, la Harlemite est peut-être l'artiste la plus sensible à l'appropriation culturelle.

Sur Twitter, elle a vertement reproché à Iggy Azalea son silence lors de l'acquittement du policier responsable de la mort d'Eric Garner :

C'est marrant de voir des gens comme Igloo Australia silencieux lorsque ces choses arrivent... La culture black c'est cool mais pas les problèmes qui vont avec, hein ?

"Tout le monde veut être noir mais personne ne veut être noir" Paul Mooney

Cela fait déjà plusieurs années que les deux artistes se crêpent le chignon indique Complex. Tout a commencé en 2012, lorsque Banks a taclé Iggy à propos d'un freestyle, dans lequel cette dernière se décrivait comme un "maître d'esclave".  La rappeuse d'Harlem avait alors dénoncé un usage irresponsable de cet aspect de l'histoire américaine.

"The wrong side of the line"

Emmanuel Parent explique ce genre d'attaque par le décalage entre l'influence du hip-hop, devenu culture mondiale et accessible à tous, et la condition de ceux qui l'ont créé, toujours victimes de discriminations :

Tout cela est réactivé dans la culture populaire aujourd'hui, car les problèmes raciaux n’ont évidemment pas disparu. Et la musique crée ce malaise particulier parce qu’elle a toujours énormément circulé de part et d’autre de cette « color line » alors que les individus qui la créaient, s’agissant de musique afro-américaine, sont eux cantonnés « on the wrong side of the line ».

Le décalage entre le succès du hip-hop dans les milieux blancs américains et la violence raciale perçue et vécue au quotidien crée une amertume énorme, qui se retourne contre des artistes blancs qui deviennent malgré eux les représentants de leur « race ». C’est un jeu biaisé.

Une amertume que l'on retrouve dans la réaction d'Azealia Banks (encore elle), émue aux larmes, lorsqu'on lui demande pourquoi elle s'acharne tant sur Iggy Azalea :

Quand ils refilent ces Grammys [à Iggy Azalea], ça dit aux gamins blancs : "Vous êtes géniaux, vous pouvez accomplir tout ce que vous voulez". Et ça dit aux gamins noirs : "Vous avez que dalle. Vous possédez que dalle, pas même ce que vous vous êtes créé pour vous", et ça me bouleverse.

Dans une tribune publiée sur la version américaine de Vice, la rappeuse Angel Haze souligne le prix de l'appropriation culturelle :

Lorsque quelqu'un qui ne fait pas partie d'une culture la prend de force et en fait ce qu'elle veut, ça fait comme un coup de poing dans le ventre. C'est putain d'irrespectueux. [...]

Tu veux faire du rap ? Super, vas-y, mais fais-le en utilisant ton histoire, pas la nôtre. Tu veux rouler avec nous ? Roule avec nous également dans les moments critiques. Tu veux te comporter comme nous ? Alors mets-toi à notre place lorsqu'un drame se déroule - surtout à ce moment-là. Je n'ai rien contre quiconque fait ce qui l'inspire. Mais j'ai horreur des gens qui ferment les yeux sur les choses dont on doit parler.

Finalement, dans une Amérique fortement marquée par les discriminations, on n'accuse pas Iggy Azalea d'être née blanche ou de ne pas aimer sincèrement le rap. Juste d'embrasser la culture afro-américaine dans ses aspects les plus clinquants sans en accepter une partie du fardeau. Le risque de se faire tuer par un policier au coin d'une rue, par exemple.

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