Iron Man 3 Tony Stark/Iron Man (Robert Downey Jr.) Film Frame ©Marvel Studios 2013

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"Humain augmenté" : allons-nous devenir des surhommes ?

Organes cybernétiques, implants neuronaux, prothèses amplificatrices de force : les technologies liées à "l'humain augmenté" pourront bientôt nous rendre plus forts, plus rapides, plus intelligents. Explications.

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Grâce à la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives, une nouvelle ère de la recherche a démarrée au début des années 2000. Connue sous le nom d'"humanité augmenté", cette discipline vise à amplifier bien au-delà de leurs limites naturelles nos capacités physiques et intellectuelles.

D’abord théorisé par les futurologues américains Kim Eric Drexler, Max More et Tom Morrow dans les années 1980 à l’université UCLA (Californie), ce concept s’appuie sur un courant de pensée appelé "transhumanisme". Il prédit l’apparition d'un homme nouveau, capable de maîtriser son évolution et de ne plus mourir.

Alors, allons nous devenir des surhommes mi-organiques mi-machines ?  Pour le savoir, nous avons interrogé Édouard Kleinpeter, ingénieur au CNRS et responsable du pôle "Santé connectée et humain augmenté".

Konbini | On parle beaucoup d’humain augmenté ces derniers temps. Qu’est-ce que c’est exactement ?

Édouard Kleinpeter | Il s’agit de l'amplification, grâce aux biotechnologies, d’un certain nombre de fonctions de l’individu : la force, l’intelligence, la longévité. Le but est de faire évoluer l’humain vers un nouveau stade qu’on appelle le "post-humain". Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il nous est possible de contrôler notre évolution. Le résultat sera une amélioration de la qualité de vie de chaque individu. 

On va tous devenir des super-héros ou des hommes bioniques comme Steve Austin, de la série L'homme qui valait trois milliards ?

La bionique désigne la mise en relation du vivant et de l’électronique. C’est un terme désuet que plus personne n’utilise car l’électronique a été dépassée par l’informatique. De nos jours, on parle de cybernétique. Mais en effet, comme Steve Austin, on pourra courir plus vite, soulever des poids plus lourds et avoir une super-vision.

Les exosquelettes amplificateurs de force développés par Panasonic

Les exosquelettes amplificateurs de force développés par Panasonic.

Quels sont les champs d’application de l’humain augmenté ?

La quasi totalité des technologies développées actuellement pallient des handicaps. Mais avec la même technologie, on peut réparer un membre comme on peut l’augmenter. Remplacer un bras manquant peut permettre aussi de le doter d’une force bien supérieure à la normale. La technologie embarquée est la même dans les deux cas de figure.

La question s’est posée avec l'athlète Oscar Pistorius. A-t-il été avantagé par ses prothèses ? Était-il un handicapé réparé ou un athlète augmenté ? La frontière entre réparation et augmentation reste poreuse.

Mais à terme, cette technologie servira bien à des gens qui n’ont pas besoin d’être réparés ?

Oui. L’usage médical qu’on développe actuellement ouvre la porte à beaucoup d’autres possibilités ! Militaires, par exemple, pour les soldats. Cela dit, entre les effets d’annonce de l’armée américaine et ce qui se passe réellement sur le terrain, il faut rester vigilant. La question est de savoir comment permettre à des soldats en situation de stress et de fatigue extrême de continuer à être opérationnels à un niveau de réflexion suffisamment éclairé. 

À quoi va ressembler l’homme augmenté ? Que sera t-il capable de faire qu’un homme ne peut pas effectuer actuellement ?

Ce serait plus intéressant de se demander ce qu’il ne sera pas capable de faire. Le postulat du courant transhumaniste, qui est à l’origine de l’humain augmenté, décrit l’être humain à venir comme un homme immortel, pouvant changer de sexe à sa guise, doté d’une quantité largement supérieure de connexions neuronales et d’une force physique beaucoup plus importante.

L’existence de ce post-humain suppose qu’on pourrait "hybrider" sans aucun problème l’être humain et la machine. Ce qui ne va pas de soi. Les psychanalystes savent que toute modification du corps entraîne une modification du psychisme. C’est donc potentiellement délétère pour le vécu intérieur de l’individu.

Il va y avoir de plus en plus de mouvements de résistance face à cette technologie. La pensée technicienne domine notre société mais l’homme est assez ambivalent. Il est fasciné par la technologie mais il aime aussi manger bio. La perspective de l’homme augmenté l’excite et en même temps lui fait peur. Du coup, on ne sera pas tous augmentés dans le sens ou il y aura des gens qui refuseront ces progrès. Mais peut-on facilement refuser la technologie ? On peut vivre aujourd’hui sans ordinateur et sans téléphone portable, mais ça complique quand même énormément les choses.

Cet oeil bionique, mis au point à l'École Polytechnique de Lausanne, offre une vision téléscopique

Cet œil bionique, mis au point à l'École polytechnique de Lausanne, offre une vision téléscopique.

Il y aura un fossé entre ceux qui auront accès à cette technologie et les autres ?

Il y aura de toute façon un fossé dans le sens où il y aura des gens qui n’auront pas les moyens de se payer cette technologie. Il y aura aussi ceux qui ne voudront pas y avoir accès. L’irruption de cette technologie dans le vécu quotidien des gens ne se fera pas simplement.

Est-ce que, comme pour l’intelligence artificielle, la science-fiction a été une source d’inspiration pour l’humain augmenté ?

La littérature et la culture en général sont toujours la mise en forme d’un certain nombre de fantasmes et de mythes qui existent dans une société à un moment donné. Pour l’intelligence artificielle, les trois lois de la robotique d’Isaac Asimov ont été une source d’inspiration importante. Les scientifiques sont pénétrés par l’imaginaire des écrivains et des artistes, parce qu’ils vivent dans la même société qu’eux.

Il y a également un autre facteur. La technologie augmentée doit pouvoir se vendre. Les industriels jouent sur l’imaginaire pour mettre en avant leurs créations. Il y a notamment cette société qui a sorti une prothèse robotique sur laquelle on peut faire atterrir un drone ou contrôler son téléphone portable, avec un design très proche de celui de l’armure d'Iron Man. Si l'on considère comment sont designés les exosquelettes, il y a un côté très futuriste qui n’est pas dû au hasard. Tout cela est marketé.

Est-ce que l’on peut imaginer un homme qui intégrerait toutes les capacités du monde animal, capable de voler ou de vivre sous l’eau ?

On peut tout imaginer. Sur le plan technologique, on peut aller encore beaucoup plus loin mais est-ce qu’on le veut ? Les bioconservateurs, qui ne sont pas d’accord avec l’homme augmenté, freinent des quatre fers. Il y a des interrogations éthiques.

Si demain nous avons tous les mêmes prothèses, l’humanité deviendra encore plus homogène. On perdra en diversité et en potentiel de variation du vivant. C'est ce potentiel qui nous permet de reconnaître aux autres leur droit à la différence. Cette technologie va inévitablement générer beaucoup d’inégalités. Est ce qu’on veut évoluer vers un monde ou des gens vivront quatre cents ans alors que d’autres stagneront à soixante-cinq ans d’espérance de vie ? Les transhumanistes californiens pensent qu’il est normal que ces avancées bénéficient d’abord à une élite.

Il paraît que l'on pourrait également augmenter les émotions. Cela consiste en quoi ?

C’est ce qu’on appelle "moral enhancement". Il y a des capacités cognitives que l’on peut augmenter par la prise de drogue, comme la mémoire ou la capacité de concentration, mais ça n’a rien à voir avec les émotions. Grâce à une augmentation biochimique, on peut favoriser chez certaines personnes l’empathie ou la capacité à discerner le bien du mal. Des "émotions" qui relèvent du jugement moral.

Le problème, c’est que l’on parle de morale protestante blanche américaine. La morale est toujours liée à un contexte socio-historique particulier, qui évolue avec le temps. Si on fixe aujourd’hui l’idée de ce qu’est le bien et le mal, on fixe également son potentiel d’évolution dans l’avenir. Ce qui est dangereux.

Une prothèse cybernétique mise au point par le chercheur français Nathanaël Jarrassé - Photo : E. de Montalivet

Une prothèse cybernétique mise au point par le chercheur français Nathanaël Jarrassé. (© E. de Montalivet)

Quels sont les dangers et les "effets secondaires" de l’humain augmenté ?

Le danger principal, c’est l’uniformisation et la perte de l’identité. En quoi notre état de nature biologique est-il constitutif de ce que l’on est ? L’être humain, depuis l'Homo erectus, façonne son environnement pour arriver à ses fins. Cette capacité de création lui est donnée parce qu’il est incomplet. Il n’a pas de crocs, pas de fourrures, pas de griffes, il ne court pas vite…

Si il n’avait pas son gros cerveau, ce serait l’animal le plus raté de l’évolution ! Vouloir faire de l’homme une perfection post-humaine, c’est le figer dans sa capacité à évoluer. 

L’augmentation des émotions pourrait-elle être utilisée par des gens malveillants pour augmenter la peur et la haine ?

C’est déjà un peu le cas. Par exemple, quand des terroristes prennent des drogues pour se mettre dans un état de dérégulation où la vie humaine n’a plus aucune valeur, y compris la leur. C’est un risque, en effet. Il n’y a pas de raison de penser que cette technologie ne pourra pas être utilisée par des gens malveillants.

Comment voyez-vous l’avenir de l’humanité ?

Je ne pense pas qu’on finira dans un scénario à la Skynet [dans Terminator, ndlr]. Je pense que l’humain a une capacité de résilience sur sa nature et qu’il fera en sorte de ne pas perdre le contrôle sur les technologies qu'il a mises au point.

Par Arnaud Pagès, publié le 08/04/2016

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