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La pension d'invalidité du metalleux suédois, une histoire vieille de près de 8 ans

Publié le

par Théo Chapuis

La belle histoire du Suédois qui reçoit une pension d'invalidité pour addiction au heavy metal date en fait de 2007. Et on n'est même pas certain qu'elle soit vraie jusqu'au bout. On décrypte.

Un site brésilien, sur lequel nous trouvons cette photo de Roger, notre héros, s'est fait avoir en 2013 (Crédits image : <a href="http://mundoestranho.abril.com.br/blogs/contando-ninguem-acredita/sueco-ganha-aposentadoria-por-ser-viciado-em-heavy-metal/" target="_blank">mundoestranho.abril.com.br</a>)

"Un Suédois obtient une pension d'invalidité pour son addiction au heavy metal", c'est ainsi que Metronews.fr titrait un article édifiant le 25 février 2015 : un adepte de metal, qui pousse un peu le bouchon trop loin son amour pour la musique de Satan, serait enfin parvenu à faire reconnaître sa passion comme un handicap. Roger Tullgren, 42 ans, aurait déclaré se battre depuis 10 ans pour cela, consultant "plusieurs médecins", avant que "trois psychologues" reconnaissent enfin sa passion "comme étant une véritable addiction". Laissons à Metronews.fr nous conter ce fabuleux happy end :

Tullgren percevra désormais une pension d'invalidité pour compléter son salaire de travailleur à mi-temps comme plongeur dans un restaurant. Il possède également un papier officiel qui l'autorise à s'habiller comme il le souhaite sur son lieu de travail, à partir plus tôt pour se rendre aux concerts et à écouter du heavy metal pendant qu'il lave la vaisselle.

Belle histoire, non ? Si belle que pas mal de médias s'en sont emparés, comme Oüi FM, France Info, 7sur7.be, ou encore le webzine spécialisé Horns Up, qui tonnait (à juste titre) "Le plus gros planqué de la planète !". Alors non, c'est pas bien de se moquer de ses camarades journalistes web. Mais il va tout de même falloir le faire, puisque cette news date en fait de 2007, et que personne n'a daigné le remarquer. Reprenons.

À l'origine du relais de son article, Metronews.fr cite comme source d'information News Musical Express, ou "NME", magazine musical british historique et réputé. Une publication reconnue comme sérieuse. Elle rapporterait elle-même les informations d'un site intitulé The Globalist.

C'est là que tout commence : si l'article du NME date bien du 24 février, le papier de sa source, The Globalist, date lui du 26 juillet... 2011. La "nouvelle" vient de perdre presque quatre ans de fraîcheur, d'un seul coup. Attendez, ce n'est pas fini.

Roger, l'homme qui avait toujours 42 ans

The Globalist, décrit comme un blog de news insolites d'Internet, cite comme source The Toronto Globe And Mail, qui publiait son article un jour avant, soit le 25 juillet. Il prétend reprendre la source d'un article de The Local, un magazine en ligne suédois anglophone. Et c'est effectivement au micro de cette publication que Roger a fait ses déclarations. Sauf que la nouvelle, sur le site source, date du 19 juin 2007. Si vous ne nous croyez pas, consultez cet article, datant de la même période, sur le site américain spécialisé Metalsucks.

On peut tirer plusieurs conclusions de cet événement de la presse web, qui, on l'a vu, se borne parfois bêtement à repasser les plats. La plus amusante est de constater qu'au cours du temps (entre la publication de The Local en 2007 et celle de Metronews.fr en 2015), Roger Tullgren a toujours 42 ans. On sait, le metal ne meurt jamais, mais tout de même. Selon nos calculs, il devrait en avoir aujourd'hui quasiment 50. Mais passons ! Il y a mieux encore...

Un psychologue sceptique

Si le téléphone arabe ne semble pas vraiment agir puisque les informations, déclarations et blagues sur les metalleux (en même temps, quelle piètre image de la communauté Roger donne-t-il là...) restent les mêmes, dès la reprise de cet article sur d'autres sites, les rédacteurs qui l'ont écrit ont omis de mentionner un témoignage crucial, présent uniquement au sein de l'article source (The Local, vous suivez ?).

Dans la suite de l'article, jamais reproduite par The Globalist ni par The Toronto Globe And Mail, un psychologue faisait état de son scepticisme quant à cette information insolite. En 2007, il déclarait ceci à The Local :

Je trouve que c'est très étrange. À moins qu'il y ait un diagnostic sous-jacent, il me paraît absolument inepte que l'agence pour l'emploi lui paye des indemnités. Si quelqu'un a un problème de jeu, on ne l'envoie pas sur les champs de course ! On essaye de guérir une addiction, pas de l'encourager.

En juin 2007, cette histoire est donc remise en cause par un psychologue, au sein même de l'article source. En 2015, Metronews.fr fait plus de 22 000 partages Facebook, 188 partages Twitter et 44 partages Google+ en affirmant sa véracité. Chapeau la presse web.

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