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Collomb ne veut pas de centres d’accueil d’urgence pour les migrants à Calais

Publié le

par Théo Mercadier

Le gouvernement s’enfonce dans une politique coercitive contre les migrants, en totale violation de leurs droits fondamentaux.

Quelques mois après le démantèlement de la "jungle" de Calais, la situation est toujours aussi dramatique pour les 600 migrants qui y survivent encore, portés par l’espoir de rejoindre un jour le Royaume-Uni. Une situation intenable à laquelle le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a décidé de répondre par la force : après avoir envoyé 150 policiers et gendarmes supplémentaires sur place, il s’oppose aujourd’hui à la création de centres d’accueil à Calais. "Si nous créons un centre sur place, il sera rapidement débordé et nous ne pourrons pas faire face à cette situation", déclare-t-il dans une interview au journal local Nord Littoral.

Il répond à onze associations – dont le Secours catholique, l’Auberge des migrants et la Cimade – qui ont plaidé mercredi 21 juin devant le tribunal administratif de Lille pour la création d’un centre d’urgence. Elles demandaient aussi l’arrêt des "entraves" qui les empêchent de venir en aide aux nécessiteux. "Ces mesures permettront un apaisement, que les riverains eux-mêmes ne soient pas excédés et soient rassurés que les besoins de ces 600 personnes soient satisfaits et qu’il n’y ait donc pas de comportements regrettables", a déclaré l’un de leurs deux avocats à la sortie de l’audience.

Déni de réalité

Pour le ministre de l’Intérieur, créer ces centres générerait un appel d’air et attirerait d’autres migrants, séduits par cette perspective d’accueil rudimentaire. Sauf que ce ne sont pas les camps qui les attirent, c’est l’Angleterre, située à quelques dizaines de kilomètres de là. Vous pouvez fermer les camps, mais l’Angleterre, elle, ne bougera pas et restera l’Eldorado de ces centaines de personnes jetées sur les routes par la guerre et la misère.

La plupart d’entre eux ne souhaitent donc pas déposer de demande d’asile en France. Ils en seraient de toute façon bien incapables puisque la structure prévue à cet effet à Calais a été fermée après le démantèlement de la "jungle" et que les préfectures les plus proches se situent à Lille et Arras, à 110 kilomètres de là. Un voyage au cours duquel ils risquent à tout moment de se faire arrêter et transférer à la police de l’air et des frontières… "L’essentiel est de tarir les flux d’arrivées", déclare encore Gérard Collomb. Une politique antimigrants qui passe notamment par l’application stricte de l’accord de Dublin III, qui veut que chaque personne en situation d’irrégularité doit être renvoyée dans le pays où elle a effectué sa première demande d’asile.

Afin de rendre la zone de Calais encore plus inhospitalière (tâche ardue au regard des conditions actuelles), le ministère de l’Intérieur y fait la chasse aux ONG qui s’engagent pour améliorer le quotidien des migrants. Les distributions de nourriture, d’eau et de produits d’hygiène de base qu’elles organisent sont régulièrement interrompues par les forces de l’ordre. Elles se font donc en mode sauvage, avec la peur de voir débarquer des cohortes de CRS. "Ce matin, c’était comme d’habitude : interdiction de donner à manger, contrôle, harcèlement, moqueries, explique l’un des bénévoles à Mediapart. Les CRS ont traité les jeunes bénévoles de fainéants. Ils leur ont dit qu’ils feraient mieux de travailler plutôt que d’aider les migrants." Certaines églises parviennent parfois à obtenir que ces distributions se déroulent sur leur parvis, rares havres de paix.

Contactée par Mediapart, la préfecture répond que "les distributions de repas ne doivent pas conduire à la reconstitution de points de fixation. Elles sont, pour cette raison, limitées dans l’espace et dans le temps, afin de maintenir l’ordre public et d’éviter tout débordement". À la suite d’une décision du tribunal administratif de Lille, une seule distribution associative est tolérée chaque jour pendant une heure seulement, ce qui ne permet évidemment pas de répondre à toutes les demandes.

"On se fait frapper"

Le Défenseur des droits Jacques Toubon s’est alarmé de ces "atteintes aux droits fondamentaux d’une exceptionnelle et inédite gravité". Dans un communiqué au vitriol publié dans la foulée d’une visite de ses services sur place, il décrit la situation d’extrême précarité de ces hommes, femmes et enfants qui "dorment à même le sol, quelles que soient les conditions climatiques, parfois avec un sac de couchage donné par les associations. Ils disent être traqués jour et nuit dans plusieurs sous-bois de la ville".

Mediapart a ainsi recueilli le témoignage glaçant d’un jeune Érythréen de 23 ans : "On se fait frapper, on reçoit du gaz lacrymogène au visage, on n’arrive jamais à garder un sac de couchage, parce qu’il est détruit ou gazé. On avait à manger chez nous. Tout ce qu’on est venu chercher ici, c’est la liberté." Une liberté que le "pays des droits de l’Homme" n’est pas prêt à leur assurer.

Et pourtant, la position adoptée par Emmanuel Macron avant l’élection présidentielle laissait espérer un changement dans la politique migratoire coercitive menée par l’État français depuis les années Sarkozy, puis reprise par François Hollande.

Il y a quelques mois, Emmanuel Macron chantait les louanges de l'Allemagne d’Angela Merkel, qui a accueilli environ un million de réfugiés sur son sol depuis 2015. "La chancelière Merkel et la société allemande dans son ensemble ont été à la hauteur de nos valeurs communes ; elles ont sauvé notre dignité collective en accueillant des réfugiés en détresse, en les logeant, en les formant", déclarait-il ainsi en janvier. Six mois plus tard, son gouvernement refuse à ces migrants jusqu’à leur humanité.

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