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Génocide rwandais : la BNP Paribas et les autorités françaises accusées de complicité

Publié le

par Astrid Van Laer

Mardi 28 juin, la revue XXI a publié un article qui s’appuie sur le témoignage d’un haut fonctionnaire accusant les autorités françaises d’avoir réarmé les génocidaires hutu en 1994. Dans la foulée, l’association française Survie a déposé plainte contre la banque française BNP Paribas pour "complicité de génocide".

Mercredi 28 juin, les autorités françaises ainsi que la BNP Paribas ont été accusées d’avoir respectivement ordonné et financé le réarmement des génocidaires hutu en 1994. Pour rappel, le génocide rwandais a occasionné la mort de 800 000 personnes, en grande majorité des personnes issues de l’ethnie tutsi, entre avril et juillet 1994. Le rôle de la France dans ce massacre est de plus en plus remis en cause et sa responsabilité régulièrement pointée du doigt. Le Président rwandais Paul Kagamé accusa même la France en 2014 d’avoir joué un "rôle direct dans la préparation du génocide [et dans] son exécution même".

La France a toujours rejeté les accusations qui la visaient, évoquant simplement des "erreurs", à l’instar de l’ancien président Nicolas Sarkozy en 2007 à l’occasion d’un sommet portant sur les questions pacifiques et sécuritaires entre Union européenne et Afrique, qui avait euphémisé : "Nous n’avons pas toujours su prévenir ou arrêter des drames innommables". L’ex-chef d’État François Hollande avait promis de déclassifier les archives de documents confidentiels concernant le génocide rwandais. Ce fut le cas, mais, d’après le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, la tentative ne fut en réalité pas effective en raison du "constat qu’a réalisé [le] haut fonctionnaire [chargé de s’occuper de cette déclassification], qui a vu des documents extrêmement compromettants".

"On m’a demandé de retenir l’attention de journalistes pour laisser passer un convoi d’armes"

Mercredi 28 juin, un édito de Patrick de Saint-Exupéry, titré "Réarmez-les" et publié dans sa revue XXI, accuse directement les autorités françaises d’avoir volontairement organisé le réarmement des Hutus. Selon le journaliste, à l’époque du génocide, "certains [soldats français] reçoivent un […] ordre, signé de l’Élysée. Un ordre stupéfiant : fournir des armes aux assassins." C’est le témoignage d’un haut fonctionnaire, qui avait été chargé d’examiner les archives déclassifiées - mais auxquelles XXI n’a pas eu accès -, qui met au jour un ordre de réarmement des Hutus, signé par Hubert Védrine, secrétaire général de la Présidence de la République lorsque François Mitterrand était à la tête de l’État. Et ce, malgré les fortes réticences des soldats français concernés.

Le témoignage de Guillaume Ancel, un ancien officier de l’armée de terre contacté par Le Monde, qui fit partie de l’opération "Turquoise", une intervention française supposée "mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force", vient corroborer ces accusations :

"Alors que je revenais d’une mission d’exfiltration qui s’était mal passée, le commandant adjoint de 'Turquoise' sur la base de Cyangugu [ville du sud-ouest du Rwanda, ndlr] m’a demandé de retenir l’attention de journalistes pour laisser passer un convoi d’armes vers le Zaïre. […] Il y avait une dizaine de camions chargés de containers.
Le soir, lors du débriefing, on m’a expliqué que nous livrions des armes pour que les génocidaires ne se retournent pas contre nous. J’étais effaré que nous fassions cela alors que nous les avions en partie désarmés et que nous savions qu’ils avaient du sang jusqu’au cou."

Complicité : "Il suffit d’aider ou d’assister en connaissance de cause"

Mercredi 28 juin, l’association Survie, qui se définit elle-même comme une association "qui dénonce toutes les formes d’intervention néocoloniale française en Afrique et milite pour une refonte réelle de la politique étrangère de la France en Afrique", conjointement avec le Collectif des parties civiles pour le Rwanda et Ibuka France, a déposé une plainte contre la BNP Paribas qui aurait quant à elle financé le réarmement des génocidaires. L’association accuse la banque française de "complicité de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre".

Le 17 mai 1994, le Conseil de sécurité des Nations-Unies avait décrété un embargo sur toute vente d’armes à destination du Rwanda. Pourtant, les 14 et 16 juin, Petrus Willem Ehlers, un marchand d’armes sud-africain, en compagnie de deux autres hommes, a acheté des armes, officiellement destinées à être acheminées en direction du Zaïre [ancien nom de la République Démocratique du Congo, pays frontalier avec le Rwanda, ndlr]. Sauf qu’une fois arrivées là-bas, ces dernières ont été emmenées par les routes jusqu’au Rwanda afin d’approvisionner les Hutus.

La plainte a été déposée après que ces associations ont examiné de très nombreux rapports et documents faisant état de mouvements suspects. D’après ces documents, la BNP Paribas savait qu’elle finançait indirectement le génocide puisque, malgré ces intermédiaires, c’est la banque nationale du Rwanda qui lui demande d’envoyer l’argent sur le compte suisse d’Ehlers, une demande faite également à son homologue belge, la Banque Bruxelles Lambert, qui l’a refusée. Nous parlons de sommes d’argent s’élevant à 1,3 million de dollars.

Pour Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda, avec cette déposition de plainte, il s’agit de "démêler les maillons d’une chaîne", comme il l’explique : "Notre association poursuit les génocidaires, mais à travers cette plainte nous voulons également démêler les maillons d’une chaîne, qui a permis que ce génocide aille à son terme".

Enfin, la plainte s’appuie sur l’extrait d’un arrêt du procès de Maurice Papon, un haut fonctionnaire français condamné pour "crime contre l’humanité" durant le génocide de la Seconde Guerre mondiale, qui est qu'"il suffit d’aider ou d’assister en connaissance de cause une ou plusieurs personnes à commettre un crime de génocide" pour être coupable. Contacté par Le Monde, le responsable de la communication de la banque, Bertrand Cizeau, n’a pas souhaité répondre, indiquant simplement : "Nous n’avons pas pris connaissance du contenu de cette plainte et il m’est difficile de réagir compte tenu de la gravité des faits."

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