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La génération Y se met-elle trop la pression pour aller bien ?

Pour le jeune entrepreneur et consultant britannique Emerson Csorba, spécialisé dans les questions intergénérationnelles, le défi de notre génération est de se détacher de la comparaison systématique avec les autres, ce que l'hyperconnexion ne favorise pas.

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Après une centaine d'entretiens menés auprès de millennials (des gens d'une vingtaine d'années) au Royaume-Uni, Emerson Csorba publie les résultats de son enquête dans la revue américaine Harvard Business Review. Membre du réseau de contributeurs Global Shaper rattaché au Forum économique mondial, il s'interroge sur sa génération et lui donne la parole à travers cette nouvelle série de rencontres.

Emerson Csorba décrit le défi majeur de la génération Y à travers la remarque de l'un d'entre eux :

"Nous sommes une génération qui se compare impitoyablement, tant entre nous qu'avec nos modèles. Et si nous ne faisons pas quelque chose d'exceptionnel, ou si nous ne sous sentons pas importants et épanouis dans ce que nous faisons, nous le vivons mal."

Pour le jeune consultant, trois facteurs sont liés à cette pression qui nous pousse à en faire toujours plus et toujours mieux que les autres pour atteindre un sentiment de satisfaction : l'image de la réussite déformée par les réseaux sociaux, les quelques milliardaires de vingt ans érigés en modèles et dont les médias raffolent, et enfin la multiplication du champs des carrières possibles (le fameux vertige face au monde de l'hyperchoix).

Les réseaux sociaux comme miroirs déformants

Selon Emerson Csorba, cette "comparaison impitoyable" évoquée par l'un de ses interlocuteurs n'est pas, comme on pourrait le croire, le vecteur d'une compétition saine. Au regard de tous ses entretiens, ils invoque, a contrario, un mélange d'anxiété et de doute.

L'une des causes principales de ce sentiment de dévalorisation par rapport aux autres serait la vision biaisée de la réussite sur les réseaux sociaux. En effet, nos "posts" relatent rarement les difficultés et les épreuves par lesquelles nous passons avant d'accomplir telle ou telle chose. Les réseaux sociaux mettent en lumières nos succès, même si nous avons dû passer par des défaites au préalable.

C'est le résultat qui est visible et non le chemin parcouru pour y arriver, donnant une impression de facilité et d'immédiateté de la réussite à laquelle il est difficile de se mesurer. Et même si une étude de 2013 tendait à montrer (et nous en avons tous probablement fait l'expérience personnelle), que plus nous passons de temps sur Facebook, plus nous nous sentons tristes et insatisfaits, nous passerions paradoxalement 18 heures par jour connectés aux médias (de manière collective).

Les millennials passent en moyenne 18h/j à consulter les médias et réseaux sociaux (©Statista)

(© Statista)

Le modèle destructeur du millennial milliardaire

De Mark Zuckerberg (que l'on ne présente plus) à Evan Spiegel (cofondateur de Snapchat) en passant par Nathan Blecharczyk (cofondateur d'Airbnb), les médias s'enthousiasment pour une poignée de jeunes entrepreneurs ou fondateurs de start-up de la Silicon Valley, devenus milliardaires en quelques années et ce, à peine sortis de l'adolescence. Si cela devrait nous ouvrir la voie façon "sky is the limit", placer la barre trop haut peut paradoxalement être néfaste, dévalorisant ou décourageant.

À coups de classements Forbes, ces personnalités sont érigés en modèles pour notre génération, nous offrant une vision irréaliste de ce qu'est l'accomplissement d'une carrière professionnelle et plus globalement d'une vie réussie. Selon Emerson Csorba, les interviewés de son étude sont étouffés par ces "mythes" placés sur un piédestal, notamment par l'entremise des médias. Alors que ces derniers devraient plutôt nous rappeler que de tels parcours sont rares, qu'ils sont autant le fruit d'années de travail que de la chance ou de bons réseaux. Bref, qu'ils sont l'exception et pas la norme à atteindre à tout prix.

L'incertitude face à l'hyperchoix

Nous sommes la première génération à avoir grandi dans une société de l'hyperchoix. Nous avons un choix infini, en tant que consommateurs, mais aussi en termes de choix de carrière. Un "problème" de riche peut-être, mais qui ne nous rend pas plus libres face à nos décisions pour autant. Quel choix faire face à un tel champ des possibles ? Trop de choix signifie aussi autant de possibilités de se tromper.

Nous souffrons d'un syndrome chronique d'indécision, de peur de passer à côté de notre véritable potentiel. Ce que le psychologue britannique Adam Phillips, cité par Emerson Csorba, avait résumé ainsi : "Nous sommes toujours hantés par le mythe de notre potentiel." Autrement dit, le fameux syndrome FOMO (Fear of missing out) ou la peur de rater quelque chose, nourrie particulièrement par la technologie moderne.

D'un côté, les conférences comme TEDx donnent la parole à notre génération, ouvrant le champ des possibles et rendant nos rêves accessibles, suggérant que nous possédons tous les cartes pour nous réaliser, et que la réussite se trouve en chacun de nous. De l'autre, l'infinité des portes qui s'ouvrent à nous nous suggère que notre potentiel pourrait s'épanouir encore plus ailleurs ou autrement.

Les outils pour prendre de la distance face à la pression

En étant trop dure envers elle-même, la génération Y est finalement insatisfaite et manque d'épanouissement dans le travail. Emerson Csorba préconise trois remèdes à cette pression constante que nous nous mettons nous-mêmes : identifier nos véritables passions, prendre du recul et faire l'expérience de la solitude.

Selon le consultant, la multiplicité des choix ne doit pas nous éloigner de nos passions et de nos hobbies. Ce sont eux qui doivent nous guider dans nos choix de carrière et nous aider à identifier ce qui nous meut vraiment. Il explique également l'importance de porter son regard vers l'avenir au lieu d'avoir constamment le nez dans le guidon, la course au succès fulgurant étant l'apanage d'une minorité. Se rappeler en somme, qu'une carrière ne se construit pas en cinq ans mais que cela prend plutôt une vie entière.

Alors que la plupart des interviewés confirmait être épuisés par le fait d'être connectés 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, Emerson Csorba suggère de prendre le temps pour passer en mode "off". De façon à contempler nos vies et prendre conscience de notre bien-être. Peut-être alors qu'en prenant le temps de nous poser les bonnes questions, nous trouverons en nous-mêmes une ébauche de bonnes réponses.

Essayez de passer une heure sans regarder votre téléphone (© Lookout)

Essayez de passer une heure sans regarder votre téléphone. (© Lookout)

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Par Jeanne Pouget, publié le 20/05/2016

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