Photo tirée du film The Smell of Us de Larry Clark

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Après les générations Y et Z, place à la "génération K"

Après une étude menée pendant dix-huit mois auprès d’adolescentes âgées de 13 à 20 ans nées aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’auteure et économiste britannique Noreena Hertz dresse le portrait de ce qu’elle nomme la "génération K". Explications.

Photo tirée du film The Smell of Us de Larry Clark

Photo tirée du film The Smell of Us de Larry Clark

Dans une tribune publiée le 19 mars dans le quotidien britannique The Guardian, Noreena Hertz revient sur son enquête menée auprès de 2 000 jeunes filles occidentales nées entre 1995 et 2002, soit celles qu’elle considère être le dernier cru des millennials, en passe de devenir les femmes qui façonneront le monde de demain.

Pour les définir, elle utilise la métaphore du personnage de Katniss Everdeen dans la trilogie littéraire Hunger Games. Les jeunes femmes de la "génération K" sont comme Katniss, dont elles arborent l’initiale : derrière l’image de la rébellion et la défiance de l’autorité, elles ont le sens du devoir et du sacrifice. Leur statut de rebelles tient plus d’une mise en scène subie que d’un rôle véritablement choisi.

"En quoi croyez-vous ?", "De quoi vous souciez-vous ?", "Que voulez-vous ?"

... s’est enquise l’auteure à travers un questionnaire détaillé. Pour elle, ces millennials ne sont pas les inadaptés sociaux que l’on nous dépeint, à la communication limitée et qui préfèrent les écrans de leurs smartphone à une existence IRL. Portrait de l’autre côté du miroir de la "génération K".

Terrorisme et austérité

Les millennials sont nés avec la technologie dans le berceau. OK, ça on a compris, mais pas seulement. L’auteure identifie deux autres traits distinctifs qui, selon elle, caractérise cette génération : elle a grandi dans une époque de récession économique sans précédent (la fameuse crise), d’une part, et des tensions géopolitiques de grande ampleur telle que le terrorisme islamiste (al-Qaida, Daech), d’autre part.

Certes, les "K" ont grandi avec des écrans vissés au poignet, mais aussi, et surtout, avec la violence de notre société qui défile dessus en permanence. Enfants d’une période anxiogène, post-11 Septembre, précarisée, et dans laquelle le chômage atteint des sommets : l’auteure trouve ici un écho au monde auquel Katniss fait face, injuste, violent et dur.

Par conséquent, la génération K n’aborde pas vraiment le monde façon "Yes we can", comme la tranche des 20-30 ans qui l’a précédée. Le rapport au monde de ces jeunes serait en définitive plus dur que celui des générations précédentes et teinté de méfiance.

Son avenir l’angoisse

Contrairement à l’image insouciante et confiante qu’on lui prête habituellement, la génération K se définit en réalité par son inquiétude vis-à-vis de son avenir et de celle de la planète. Selon l’étude de Noreena, 75 % des jeunes filles interrogées affirment être inquiètes face au terrorisme, 66 % sont préoccupées par le changement climatique, 86 % s’inquiètent de ne pas trouver de travail et 77 % ont peur d’avoir des dettes.

Des préoccupations que l’on prêterait a priori plus à des adultes entrés dans la vie active qu’à des élèves de collège et de lycée. Génération Snapchat peut-être mais pas seulement. Derrière ces modes de communication de l'image et de l'éphémère, leur conception du monde est en fait bien ancrée dans le réel.

Elle compte avant tout sur elle-même

Ce manque de foi en l’avenir ne trouve pas de salut dans les institutions privées et publiques, dont les jeunes filles se méfient : seules 4 % des adolescentes interrogées par Noreena croient que les grandes entreprises prennent les bonnes décisions (contre 60 % des adultes) et seulement une sur dix pense que le gouvernement fait de bons choix (soit moitié moins que les millennials plus âgés).

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La méritocratie, elles n’y croient plus, et aucune des adolescentes interrogées n’est d’accord avec l’affirmation suivante : "La société est juste et chacun a les mêmes chances de réussite". La couleur de leur peau, leur sexe, la situation financière et sociale de leurs parents apparaissent comme des facteurs hautement plus déterminants de leurs chances de réussite.

Le résultat d'une vision du monde très pragmatique, centrée sur la réussite professionnelle qui passe par le travail, quitte à zapper leur vie personnelle et familiale, relayée au second plan. Quand 90 % affirment que leur carrière est primordiale, 35 % ne sont même pas sûres de vouloir fonder une famille.

Éloge de la différence et de l’authenticité

Si elle est surconnectée, la génération K n’en expérimente pas moins la solitude. D’ailleurs, 80 % affirment préférer passer de vrais moments entre amis plutôt que depuis un écran d’ordinateur ou leur smartphone. Preuve que l’hyperconnection n’équivaut pas à de vrais liens sociaux.

Lorsque Noreena demande aux jeunes femmes de son panel de se définir en un seul mot, c’est l’adjectif  "unique" qui se distingue. "Unique et fière de l’être", analyse même l’auteure. Et en matière de liberté et de droits, 80 % d’entre elles soutiennent l’égalité pour les personnes transgenres.

Leur frustration pour les inégalités hommes-femmes, notamment en termes de salaires, se matérialise aussi vis-à-vis des inégalités économiques, sociales et raciales. Les K, font l’expérience de l’injustice, ce qui les prédisposent à faire preuve d’un plus grand sentiment de solidarité envers les autres communautés.

Accro aux selfies mais pas égoïstes, connectée mais confrontée à la solitude, angoissée mais pragmatique. La Génération K définit petit à petit son cadre et se distingue de celles qui l’ont précédée.

Par Jeanne Pouget, publié le 07/05/2016