HOLLISTER9/B/07JUL47/MN/BP – EDDIE DAVENPORT, OF TULARE, CA, DRINKS A BEER ON HIS MOTORCYCLE IN HOLLISTER, CA. DURING THE DISRUPTION OF… Lire la suite

Comment les gangs de motards ont construit leur image de terreur

L'image du motard hors-la-loi, figure caricaturale d'un rêve américain poussé à l'extrême, a encore donné des occasions de faire parler de lui ce week-end, avec neuf morts et dix-huit blessés. L'occasion de revenir sur l'origine de la construction de l'image du biker, entre terreur et admiration.

Le tout premier motard hors-la-loi de la presse américaine, Eddie Davenport (Crédits image : Barney Peterson)

Le tout premier motard hors-la-loi de la presse américaine, Eddie Davenport (Crédits image : Barney Peterson)

Voilà probablement l'une des scènes de crime les plus épouvantables que j'aie jamais vue en 34 ans de maintien de la loi [...] Il y a du sang partout. Ce n'est pas une bande de docteurs et de dentistes en goguette qui conduit des Harleys. Ce sont des criminels qui chevauchent des Harley-Davidson.

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Le sergent Patrick Swanton est un citoyen américain, qui plus est du profond Texas. Les gangs de motards sont originaires de son pays et son État compte au moins la présence d'une dizaine de ce qu'on appelle les "outlaw motorcycle clubs", clubs de bikers qui se déclarent libres avant tout – et qui cachent en fait souvent des activités criminelles. Et pourtant, l'officier n'y va pas de main morte : un carnage, dimanche soir, perpétré à la suite d'une bataille rangée entre au moins cinq clubs, a conduit à la mort de neuf bikers à Waco, ainsi que 18 autres blessés. Par la suite, les autorités américaines ont arrêté au moins 192 personnes impliquées ou liées aux activités de ces clubs.

Alors oui, Sons Of Anarchy, c'est fini. Mais ce week-end, la réalité a rattrapé la fiction. Et il n'en fallait pas plus pour que le spectre du biker sans foi ni loi surgisse à nouveau dans l'inconscient collectif du pays de l'Oncle Sam(cro). Les médias américains, friands de faits d'armes de ces hors-la-loi juchés sur leurs motos, couvrent en fait les affres des "motorcycle clubs" (MC) depuis les années 40.

Selon Mashable, les gangs de motards font leur entrée sous les projecteurs de la société du spectacle américaine le 21 juillet 1947, lorsqu'en page 31 du prestigieux magazine Life, l'Amérique pouvait contempler ceci :

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(Crédits image : Google/Life)

(Crédits image : Google/Life)

Stupeur. Dans l'Amérique d'après-guerre, le lecteur se retrouve nez-à-nez avec un type à l'air aussi aviné que patibulaire, casquette de traviole et chemise débraillée, juché sur une moto garée au beau milieu d'un tas de bouteilles de bières. Elle a été prise à Hollister, en Californie, par le photographe Barney Peterson. La longue légende du magazine en dit ceci :

Le week-end du 4 juillet [fête nationale américaine, ndlr], 4 000 membres d'un club de moto ont débarqué dans Hollister, en Californie, pour une convention de trois jours. Ils se sont vite lassés de leurs compétences de pilotes ordinaires pour se tourner vers des occupations plus excitantes. Conduisant leurs véhicules dans la rue principale, ils se sont rués dans les restaurants et les bars, détruisant tout sur leur passage. Certains se sont arrêtés sur le trottoir, mais d'autres ont eu bien de la peine à se contenir.

La police en a arrêté un grand nombre pour ivresse ou indécence, mais n'a pu complètement restaurer l'ordre. Finalement, au bout de deux jours, les motards sont partis en donnant pour toute explication la suivante : "On aime bien frimer. On fait juste ça pour le plaisir". Mais le chef de la police de Hollister ne le voit pas de cet œil-là : "C'est juste un beau gâchis", a-t-il gémi.

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Eh oui. Qui eût cru que cet événement pacifique regroupant des motards de l'American Motorcyclist Association (AMA) prendrait cette tournure bordélique ? Pas mal de monde, en fait. Déjà parce que cette convention attirait 4 000 motards dans une ville de 4 500 habitants. Aussi parce que c'était le premier rassemblement de motards important dans la ville depuis les années 30, car la Seconde Guerre Mondiale avait vidé les États-Unis d'une bonne partie de leur jeunesse. Imaginez alors la promesse d'une telle fête : les chauffeurs de deux-roues sont venus de Californie, mais aussi de tout le reste du pays.

Déjà, à l'époque, ces fans hardcore d'engins deux-roues étaient constitués en MCs. Étaient présents sur place les hordes des Galloping Goose Motorcycle Club, les Market Street Commandos, les Boozefighters et les Pissed Off Bastards of Bloomington – dont l'un des membres, moins d'un an plus tard, sera à la base de la création d'un certain Hells Angels Motorcycle Club.

"Ils n'ont fait de mal à personne"

Malgré les 72 heures de beuverie, de rodéos motorisés et d'atteinte à la pudeur que les escadres de motards ont fait subir à la ville de Hollister (contre lesquels les sept policiers de Hollister ne purent pas faire grand-chose de plus que d'arrêter une quarantaine de motards...), le calme est revenu progressivement à mesure qu'ils quittaient la bourgade à la fin du week-end. Ni la fermeture des bars de la ville deux heures avant, ni les préconisations de boire avec modération prodiguées par les autorités n'ont empêché Hollister de rester dans les mémoires américaines comme la ville qui avait été razziée par des motards hors-la-loi ce 4 juillet 1947.

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Cependant, alors même que les médias rapportaient des scènes dignes d'un reportage aux Enfers, aucun habitant n'a apparemment été blessé. Dans le magazine Classic Bike, l'un des témoins de ces trois jours de bamboule en roue libre, Gus Deserpa, témoignait de la sorte : "Ils ne faisaient rien de méchant : ils conduisaient leurs motos, ils criaient, mais ils n'ont fait de mal à personne". Trop tard. "Chaos", "terrorisme", "dévastation"... il n'y avait pas de mots trop forts pour accabler les motards de Hollister et inquiéter les lecteurs de ce caïd post-moderne : le biker.

Quelques coupures de journaux qui ont suivi les incidents de Hollister : les gros titres hurlent "4000 touristes en moto font des ravages dans Hollister", "Les motards ont mis la ville en émoi" ou, mieux encore, "La Bataille de Hollister" (Crédits image : LA TIMES/NEW YORK TIMES/CYCLE GUIDE MAGAZINE)

Quelques coupures de journaux qui ont suivi les incidents de Hollister : les gros titres hurlent "4000 touristes en moto font des ravages dans Hollister", "Les motards ont mis la ville en émoi" ou, mieux encore, "La Bataille de Hollister" (Crédits image : LA TIMES/NEW YORK TIMES/CYCLE GUIDE MAGAZINE)

Portrait du motard en déviant

A cet instant précis, le motard hors-la-loi avait fait son entrée fracassante dans la pop culture. "L'exposition nationale donnée grâce aux incidents de Hollister par Life Magazine et d'autres publications résultèrent dans la stigmatisation d'un nouveau visage : le portrait du motard en déviant", écrivait alors Daniel R. Wolf dans son livre de 1991, The Rebels : A Brotherhood of Outlaw Bikers ("Rebelles : une fraternité de motards hors-la-loi" en français). Il poursuit :

Le propos de Life a entamé une réaction en chaîne de médias de masse qui ont vu les incidents de Hollister croître considérablement dans sa représentation sensationnaliste et, par conséquent, l'image du motard comme déviant est devenue plus définie et plus immuable.

Dès lors, les dés sont jetés. L'AMA, furieuse de se voir impliquée dans un tel trouble à l'ordre public, affirme par la voix de son président que 99% des adeptes de la moto sont des types honnêtes. Afin de s'en désolidariser, c'est à ce moment-là que les membres des clubs les plus sulfureux adoptent le sigle "1%", acte de naissance officiel des gangs de motards hors-la-loi. L'AMA n'a jamais reconnu une telle déclaration et la juge aujourd'hui apocryphe. Peine perdue, le "1%" est désormais arboré avec fierté sur les vestes de tous les gangs, même ceux qui se vouent une haine ancestrale comme les Bandidos et les Hells Angels.

En 1951, Stanley Kramer, un producteur de Hollywood, s'intéresse au phénomène après avoir lu une nouvelle correspondante dans le magazine Harper. Ce texte lui inspire un film, resté immensément célèbre : L'Équipée Sauvage, avec Marlon Brando. Avant même que les trop fameux Hells Angels n'existent, avant même que le journaliste Hunter S. Thompson ne s'intéresse au phénomène et n'en écrive un fantastique best-seller, avant même que Sons of Anarchy ne germe dans l'esprit de Kurt Sutter et devienne la série à succès qu'on connaît, les motards hors-la-loi collaient déjà la frousse à tout le monde. Hommes, femmes, et enfants.

Par Théo Chapuis, publié le 20/05/2015

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