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"Derrière l'unité d'Anonymous, il existe une cacophonie extrême"

Publié le

par Thibault Prévost

Après six ans passés à récolter les confidences de membres d'Anonymous, la chercheuse canadienne Gabriella Coleman a publié un livre magistral sur le sujet.

© Le Minuit/iStock

Pendant six ans, de 2008 à 2014, Gabriella Coleman s'est dédoublée. Anthropologue à l'université McGill de Montréal, titulaire de la chaire Wolfe de littérature scientifique et technologique, elle était aussi "Biella", confidente sur les chats IRC de dizaines d'"Anons", du nom donné aux membre d'Anonymous. De ces six ans de plongée dans l'univers du hacking et de l'activisme, la chercheuse tirera un ouvrage rare et passionnant, publié en 2014 et traduit en français en janvier sous le titre d'Anonymous : hackeur, activiste, faussaire, mouchard,  lanceur d'alerte.

Le livre, qui tente de dresser un portrait exhaustif du groupe, s'appuie sur les échanges de la chercheuse avec de grandes figures du mouvement Anonymous, aujourd'hui retirées, comme "Sabu" ou Jeremy Hammond, et offre, à travers ces conversations, une analyse unique sur l'architecture intime, les us et les codes culturels du groupe, tout en mettant de côté ses activités illégales – la protection des sources ne s'appliquant pas aux universitaires. Nous avons rencontré Gabriella Coleman à Montréal pour comprendre la progression fulgurante du mouvement Anonymous, devenu en moins d'une décennie le groupe de hackers activistes le plus puissant au monde.

Konbini | Comment en êtes-vous venue à plonger dans ce monde ?

Au début des années 2000, plusieurs de mes amis hackers s’étaient focalisés, à l’époque, sur la critique de la scientologie, via des chats d’échange d’images. Rien de vraiment important mais, en 2007, j’ai déménagé dans la province de l'Alberta, où se trouve la plus grande communauté scientologue du monde. Et j’ai réalisé que l’église de scientologie était un ennemi tout trouvé pour la communauté de hackers militants. Quand un groupe nommé Anonymous s’est mis à les troller (en 2008), je me suis dit "Oh, un nouveau groupe ! Et si je les suivais ?" Et c’est ce que j’ai fait, en m’inscrivant sur leurs plateformes.

Nous sommes alors en 2008, les choses se passaient déjà sur 4Chan ?

En fait, les opérations étaient décidées sur 4Chan, mais il fallait basculer sur IRC pour les exécuter. Quand j’y étais, Anonymous était encore un groupe de trolls et j’ai vraiment assisté à leur transformation progressive en activistes.

Combien de temps avez-vous passé à les observer pour écrire le livre ?

De 2008 à 2014, même si de 2008 à 2010, c’était plus un hobby. En décembre 2010, quand l’un des nodes (les sous-groupes du réseau Anonymous) s’est mis à soutenir Wikileaks, je me suis connectée et je n’ai plus arrêté pendant deux ans.

Avec combien de membres êtes-vous entrée en contact ?

J’ai interagi avec des centaines d’entre eux, et j’en ai interrogé environ 25 formellement. La plupart ne sont plus investis dans le réseau aujourd’hui, soit parce qu’ils ont quitté le groupe, soit parce qu’ils ont été arrêtés.

"Personne n’arrive en disant 'Regardez-moi, je suis un hacker super badass' ! Il faut le prouver"

On imagine en général les hackers comme des gens très paranoïaques. Comment expliquez-vous qu’ils se soient confiés à vous, alors qu’ils ne vous connaissaient pas ?

Sur IRC, il y avait un channel pour journalistes, sur lequel je me connectais. Et, grâce à mes travaux sur la culture hacker, j’étais capable de parler aux médias d’Anonymous, d’en dresser un portrait correct, et ils m’appréciaient seulement pour ça. Et puis, au fil du temps, ça a changé, parce que j’étais là tout le temps, je discutais avec plein de gens… C’est de cette façon qu’ils se font confiance entre eux. Personne n’arrive en disant "Regardez-moi, je suis un hacker super badass" ! Il faut le prouver.

Au début, je ne disais pas que je faisais de la recherche pour un livre. Un jour, pourtant, j’ai été exclue du channel, simplement parce que quelqu’un avait des doutes sur ce que je faisais là. Alors je suis revenue, je me suis présentée, j’ai mis un lien vers mon site et quelqu’un a dit "OK, je la connais, j’ai vu ses vidéos".

La transparence leur a plu, en somme.

Oui, et ils aiment avoir une couverture médiatique ! Et moi, je pouvais leur en offrir une convenable.

La sphère Anonymous est-elle narcissique ?

Ils aiment avoir l’attention médiatique, c’est certain. Mais ils sont assez intelligents pour le faire au nom du collectif, et pas de l’individu. C’est très dur de créer des choses et de ne pas dire "c’est moi qui l’ai fait !". Même en interne, ils ne savent pas toujours qui a fait quoi…

"Anonymous est une hydre. N’importe qui peut s’en revendiquer"

Pourriez-vous définir Anonymous en quelques mots, en termes de structure et d’idéologie ?

Anonymous est une hydre. C’est un groupe particulier parce que n’importe qui peut s’en revendiquer après n’importe quelle action. Ces cinq dernières années, il a principalement été utilisé pour des actions politiques, la plupart d’entre elles effectuées par des libéraux et des progressistes, avec une poignée de conservateurs. Un certain de nombre de nodes, de groupes et de réseaux utilisent le nom Anonymous. Certains sont connectés entre eux, d’autres non. Il y a également des groupes régionaux en Inde, en Asie, en Amérique du Sud, que personne n’a encore cartographiés.

Pour les observateurs extérieurs, le groupe n’a qu’un visage, et Anonymous fournit une iconographie unique – Guy Fawkes, les costumes, la voix-off. Mais derrière cette unité de façade, il existe une discorde et une cacophonie extrême. Parfois, certaines opérations font consensus et rassemblent tout le monde, et d’autres – comme #OpIsis ou #OpTrump – font exploser l’hydre. À vrai dire, cela fait longtemps qu’une grande opération rassembleuse n’a pas eu lieu.

Vous expliquez aussi que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, la majorité des membres d’Anonymous n’enfreint jamais la loi…

Ceux qui sont prêts à transgresser sont toujours minoritaires, tout comme ceux qui ont les capacités de le faire. Une partie des gens encourage les initiatives sans pouvoir en faire partie, l’autre encourage mais juge que le risque est trop important pour s’y joindre. L’exception, c’est le DdoS (l’attaque par déni de service, qui requiert des milliers d’ordinateurs) car techniquement, ce que font les utilisateurs est illégal. À part ça, les hackers ont toujours été en minorité.

Parmi les non-hackers, d’autres membres sont extrêmement importants : les créateurs qui imaginent les opérations, les organisateurs, les propagandistes qui gèrent la création de contenu et les sympathisants "actifs" qui mettent leurs connaissances à disposition. Il y a même des institutions : @YourAnonNews, par exemple, comptait à un moment 25 personnes... dont certaines profondément liées au journalisme par le passé. Ils ont des connexions avec Greenpeace et d’autres ONG, qui leur communiquent des infos à retweeter. J’ai souvent l’impression que les gens croient qu’il n’y a pas d’organisation : c’est faux, il y en a énormément, mais il n’y a simplement pas de coordination.

Quelles sont les valeurs fondamentales de l’idéologie Anonymous ?

L’anonymat est bien entendu LA valeur fondamentale. L’anticélébrité, ne pas chercher à attirer l’attention sur soi ; ne pas s’attaquer aux médias – même si la règle a déjà été brisée – ; enfin, l’anticorruption et l’antifascisme, apparu suite aux événements de Bruxelles, lorsque les militants nationalistes ont défilé avec des masques de Guy Fawkes.

Quel impact a Anonymous IRL aujourd’hui ?

Ils ont la capacité d’attirer l’attention du monde sur certains problèmes. Leur but n’est pas d’organiser et de proposer des alternatives, mais plutôt de rendre publiques des malversations et de faire fuiter des informations. Cette semaine, par exemple, un groupe a trouvé des preuves de fraude électorale contre Bernie Sanders en Arizona, et ils en ont fait un rapport ! Mais encore faut-il que les médias s’en emparent… Anonymous et les médias ont besoin les uns des autres.

"Je suis persuadée que certains d’entre eux travaillent pour le gouvernement"

N'y a-t-il pas un paradoxe à militer à la fois pour l’anonymat et pour la transparence ?

Pas du tout ! Ils n’exigent la transparence que pour les pouvoirs publics et les entreprises, pas pour les individus. Même si parfois, ils ont violé la vie privée d’individus, notamment en révélant les noms des membres de la famille d’un policier pour obtenir de l’attention médiatique, mais ça a énervé beaucoup de monde en interne, qui y ont vu un pacte avec le diable.

Anonymous est-il infiltré, selon vous ? A quel point ?

Oh, oui. Difficile de dire à quel point, mais ils l’ont été par le passé. Aujourd’hui, je suis persuadée que certains d’entre eux travaillent pour le gouvernement. Selon "Sabu" [hacker arrêté et utlisé par le FBI comme indic avant d’être dévoilé en 2012, ndlr], d’autres hackers ont été utilisés comme informateurs mais leurs noms n’ont pas été révélés et sont peut-être toujours actifs. Mais quand on est hacker, qu’on se rencontre et s’organise anonymement en ligne, qu’est-ce que ça peut faire qu’il y ait un informateur ? Il pourrait prévenir les autorités du plan en préparation, mais jamais révéler les identités. Et c’est une grosse différence [par rapport à l’activisme IRL].

Avez-vous senti votre sécurité menacée durant cette enquête ?

Je me suis surtout sentie menacée par les hackers anti-Anonymous, car ils auraient pu me pirater et m’exposer en une seconde. Le FBI était probablement en train d’observer mais n’allait probablement pas me ruiner la vie publiquement. Ils ont simplement un gros dossier, qu’ils gardent au cas où...

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