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Quand la musique emmerdait le Front National

Depuis vingt ans, aux succès électoraux du Front National répondent des réactions musicales. Retour sur des mélodies qui ont été supports de luttes et interview de Kemar, leader du groupe No One Is Innocent. 

FNLes Bérurier Noir au Festival Noir Inquiétude (Grenoble, 1985) - Crédit Image Poisse Kaï

Les Bérurier Noir au Festival Noir Inquiétude (Grenoble, 1985) - Crédit Image Poisse Kaï 

On le sait désormais. L'élection du 25 mai 2014 clôt une période de quarante ans au cours de laquelle le FN n'a eu de cesse de toquer à la porte de la représentation politique. Une ère de "l'endiguement" qui s'est achevée avant-hier avec l'entrée massive des députés frontistes au Parlement européen – entrée qui ne peut être expliquée par le seul prisme du vote de défiance, ou de la volatilité électorale.

Cette histoire de l'accession du parti à la flamme aux postes de responsabilité est aussi l'histoire des réactions artistiques qu'elle suscite. Témoignage de la présence constante du FN dans les consciences, de son ancrage progressif dans le spectre politique, elles sont autant sources de nostalgie que bande-son du présent. Elles interrogent le silence des artistes populaires, celui que nous constatons aujourd'hui.

Car, comme le rappelle Luc Bronner dans sa tribune du Monde, si "l'encéphalogramme démocratique reste plat", il en va de même de la propension des musiciens à commenter ce tournant majeur de la vie politique française.

Les Bérurier Noir emmerdent le Front National

En 1989 déjà, le spectre du FN était déjà bien réel, surtout après 1986 et l'entrée de 35 députés frontistes au Palais Bourbon avec la proportionnelle. 14 % à la présidentielle de 1988, 9% aux législatives, 10% aux européennes, le parti de Jean-Marie Le Pen inquiète et met en ébullition une partie de la scène punk.

Le groupe Bérurier Noir alors, par la voix de son leader Fanfan, porte le ras-le-bol d'une partie de la jeunesse à l'égard du "F-Haine". Témoignage d'une époque où l'engagement anti-fasciste était une ligne de fracture dans le milieu alternatif (le superbe documentaire Antifa de Marc Aurèle Vecchione (à voir ici) montre l'importance de l'enjeu), le titre "Porcherie" est un cri de rage autant qu'un appel à l'unité de la jeunesse. Car comme le martèle Fanfan, "ensemble nous sommes de la dynamite".

Un titre dont le souvenir est encore vivace chez les nostalgiques de l'effervescence des milieux squats au début des années 1990. Et une ferveur que le groupe No One Is Innocent a essayé de raviver par le bruyant "Doggy Dead", en 1995.

Noir Désir ou les Super Saiyans du "No Pasaran"

Quand le FN passe la barre des 15% à l'élection présidentielle de 1995 (son meilleur score à l'époque), Bertrand Cantat tonne "FN souffrance, on est bien en France". Extrait de l'album 666.667 Clubs, "Un jour en France" se distingue par son écriture éliptique et la rage qui semble affleurer derrière les "pointillés" de Cantat.

Appel à la fraternité, "Un jour en France" est également animé par un appel à la tolérance. En témoigne un clip "manga" où Serge Teyssot-Gay, Denis Barthe et Jean-Paul Roy entourent Bertrand Cantat façon commando en kimono à l'attaque de ces "discussions de comptoir" où les préjugés se forment.

Une vague électorale qui se poursuit aux élections législatives de 1997 et qui coïncide avec la sortie 11'30 contre les lois racistes, album mythique et prise de parole massive du milieu rap dans l'arène politique. La révolte gronde alors dans le hip-hop : si les rappeurs celtiques de Manau affichent leur couleur, avec la compilation Sachons Dire Non (il lui sera donné deux suites en 2001 et 2003) le rap anti-FN devient un exercice de style. Et dans le genre, le titre "Niquer le Système" (Sniper feat Tandem, Bakar & Eben) est indéniablement un classique.

Au lendemain du 21 avril, Saez se fait Fils de France

Le 21 avril 2002 la France est abasourdie. Écarté du second tour de l'élection présidentielle, Lionel Jospin fait place à Jean-Marie Le Pen qui en appelle à la révolte des paysans, des petits, des ouvriers, des sans-grades dans un discours dont le lyrisme fait aujourd'hui froid dans le dos.

À chaud, comme ça, alors qu'on ne lui connaissait pas, il faut le dire, une telle qualité d'écriture, Damien Saez crache "Fils de France", une ballade désenchantée dans la France de l'après 21 avril. Un titre qui deviendra la bande-son des manifestations monstres qui ont pullulé dans la semaine qui a suivi ce coup de semonce.

Un engagement artistique que partage encore une fois le groupe No One Is Innocent, dont l'album Revolution.com et le titre "Où étions nous" sont hantés par cet évènement politique, tout comme de nombreux rappeurs (IAM avec "21/04", Diam's avec "Marine", ou encore Zebda, pour les cadors médiatiques) se font les "spectateurs engagés" de l'époque.

Yannick Noah, sa colère

Plus de dix ans après les vocalises du chanteur parisien, la colère de Yannick Noah ne passe pas. Le titre "Ma colère", dévoilé le 4 mars 2014, soit un mois et demi avant les Européennes, a plus été support d'indignation des responsables FN que vecteur efficace d'un sentiment anti-FN.

Vilipendée par la famille Le Pen, faiblement soutenue par le public (près de 6 000 pouces levés face à plus de 11 000 pouces baissés sur YouTube), la chanson de l'ancien tennisman est pourtant l'une des dernières charges grand public à l'égard du parti nationaliste. Un problème : ça ne fonctionne pas.

Le signe d'un engagement politique défaillant de la classe créative ?

Si pour Mandela, qui s'y connaît niveau engagement, "la musique a une puissance qui défie la politique", au surlendemain de la claque du 25 mai, aucune voix ne se fait entendre. Une situation inédite dans une histoire qui, comme on l'a précisé, est autant celle des percées du Front National que des réactions épidermiques qu'elles ont déclenchées.

"Parler politique n'a pas bonne presse"

Comment expliquer dès lors l'absence d'engagement, d'un tel cri comme celui que tonnèrent Les Béru', Noir Désir et les autres ? Pour Kemar, leader du groupe No One Is Innocent, contacté par nos soins, c'est avant tout à une perte d'espoir dans la politique qu'on a à faire.

Une désillusion qui explique, en partie, la désuétude de la "chanson engagée" :

Aujourd’hui, parler politique ça n'a pas bonne presse. Pour comprendre cette absence de prise de parole, il faut faire le lien, je pense, entre le peu de crédibilité dont jouissent les politiques et le fait que la musique reste vue comme quelque chose de ludique.  De nos jours, si un musicien prend la parole dans une chanson on va le traiter de démagogue.

Kemar Gulbenkian, dernier mohican de la chanson engagée - Crédit Image MTV

Kemar Gulbenkian, dernier mohican de la chanson engagée - Crédit Image MTV

Une situation qui jure avec celle des années 1990 qui ont vu des voix se faire entendre contre la montée du parti Jean-Marie Le Pen :

Dans les années 1990-2000 il y avait cette utopie que la politique allait changer et du coup, en parler en musique avait du sens. Aujourd’hui quand on regarde les groupes de rock populaires, que ce soit Shaka Ponk, Skip The Use... y’a plus de message.

Tout le monde se planque, et personne n'a le courage d'utiliser son image pour s'engager. Yannick Noah est un des seuls ! C'est un mec de conviction.

Est-ce à dire que la "jeunesse qui emmerde le front national" n'est plus ? Une question qu'il est légitime de poser quand on constate que 30% des 18-35 ans ont voté pour le parti de Marine Le Pen.

Plutôt que de verser dans le scepticisme ambiant, Kemar, quant à lui, privilégie une analyse à court terme. L'usure du pouvoir, l'érosion de la gauche en France, ainsi que le manque de crédibilité des responsables politiques ont créé cette situation morose faite d'un indéniable sursaut nationaliste et d'un désintérêt larvé pour le fait politique.

Ce qui ne veut pas dire que la réaction n'adviendra pas, juste qu'elle se fait pour l'instant un peu trop attendre. Un silence qui appelle à un retour des anciens ?

Bien sûr qu'on a envie de prendre la parole. Actuellement on est en train de travailler sur le prochain album et j'ai assez envie de parler de l'abstention, du fait que pas mal d'électeurs de gauche préfèrent regarder Roland-Garros plutôt que d'aller voter. Mais bon, tu vois, on ne sait pas trop par quel bout attaquer le problème.

Et puis tu sais, je repense souvent à Joe Strummer des Clash. Dans un documentaire, il revient sur toutes les luttes qu'ils ont portées pour conclure qu'on ne peut pas ressasser les mêmes thématiques inlassablement. À un moment, la voix de la jeunesse doit se faire entendre...  

Par Tomas Statius, publié le 31/05/2014