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Rencontre avec le cofondateur de Jooks, le site provoc' destiné aux mecs

Le site masculin Jooks n'est pas que le guide spirituel du branleur qui vit en chacun de nous. C'est aussi un livre depuis une semaine et peut-être bientôt une série. Rencontre avec l'écrivain Fabien Prade, cofondateur du site qui veut devenir notre meilleur pote.

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Fabien, cofondateur de Jooks, dans les locaux de Konbini. (Crédit image : Karl Schaeffler)

Dans la paysage de la presse masculine, Jooks occupe une place à part. Depuis deux ans, les articles viraux de ce site, ni blog ni vraiment site d'information, parlent avec humour du quotidien des jeunes urbains.

"Gênant : quand tu es trop bourré pour baiser" ; "Est-ce que la muscu c'est pour les beaufs ?" ; "Dégueulasse : le pull sur les épaules"...  Les sujets sont décalés, le ton couillu voire trash, le second degré omniprésent. Jooks entend être un site masculin de proximité, une sorte d'aperçu du juste milieu entre les femmes nues d'Entrevue et le dandysme quasi-snob de Lui ou GQ.

Lu mensuellement par près de 2 millions de personnes et décliné en appli mobile, Jooks s'attaque aujourd'hui aux livres avec Dans la tête des mecs (éd. Allary), un best-of du site enrichi de quelques textes inédits.

Mais qui se trouve derrière les posts de Jooks ? L'écrivain Fabien Prade, 33 ans, rédige à visage couvert la totalité des contenus du site. On a rencontré ce dernier et on lui a demandé ce que ça fait d'être le meilleur pote des douchebags du XXIème siècle.

Konbini | Comment est né Jooks ?

Fabien Prade | J’ai fondé Jooks il y a deux ans avec mon cousin Nicolas Reynaud. On a eu l’idée ensemble. Lui s’occupe du développement de la marque et de la gestion, et moi du contenu. On voulait faire un site pour les keums parce qu’on trouvait qu’il y avait un manque sur Internet et dans la presse écrite.

K | Tu trouves donc qu'il y a un vide dans la presse masculine ?

F | Bien sûr ! Autant les femmes ont toute une gamme de magazines qui parlent de mode, de société, de psycho et de trucs du genre, autant pour les hommes, soit c’est des trucs beaufs, soit des trucs métrosexuels, ultra-preppy genre GQ, Balthazar etc. On s'est dit qu'il y avait tout un pan de gars à qui il fallait parler et qui ne se retrouvaient pas dans ces trucs.

K | Du coup, vous vous adressez à qui ?

F | Que tu sois livreur de pizzas, trader à la Défense ou fumeur de oinj', t’es pas dans le même délire mais il y a un socle de problématiques qui intéressent tous les mecs. Jusqu’à quel âge peut-on porter un sweat à capuche, peut-on niquer sa cousine… Il y a un truc commun pour le keum normal, c'est-à-dire 95% des mecs qui ne sont ni chébran, ni gros beaufs. L'idée c'est de s'adresser à eux.

Capture d'écran du site Jooks.

Capture d'écran du site Jooks.

K | On reconnaît facilement le style de Jooks : les titres qui parodient la presse à scoops, le ton ironique, les posts qui finissent toujours par "bonne chance"... Ça vous a pris du temps pour mettre au point cette formule ?

F | Ça s’est mis en place doucement. On s'est dit que le mieux c’était de faire une marque, pas un blog trop personnalisé. Le postulat de départ, c’est de se poser une question, pensée pour être virale (on existe uniquement via Facebook), afin que les mecs aient toujours un pote que ça concerne qui le foute sur son wall.

On ne signe pas les articles, on ne veut pas que les gens sachent pas si on est 10, 20, 1… On ne réagit jamais aux commentaires, on reste dans un truc mystérieux, pas incarné. On parle jamais d’actu, on est totalement hors-sol. On ne veut parler que de trucs dont tu discutes avec ton poto, qui t’intéressent et te font golri.

K | Est-ce que tu considères Jooks comme du journalisme ?

F | Nooon... C’est de l'humour d'observation. Du journalisme sociétal, à la rigueur. Le principe c'est de se dire : OK, t’es dans le métro, tu te fais chier, plutôt que d’aller voir l’Équipe tu lis ça, tu mets ça dans tes favoris et tu le partages au bureau.

Nous, on croit à la lecture. Sur Internet t’as énormément de flux, mais sur les centaines de merde que tu vois passer, y’a pas beaucoup de trucs écrits avec un début, une fin et un ton, comme le fait So Foot par exemple. C’est pour ça que je mets jamais de vidéo, de lien ou d’image.

K | Tes sujet sont fédérateurs mais ton écriture déchaîne les insultes dans les commentaires. Tu réagis comment quand tu lis les réactions à tes articles ?

F | La façon dont j’écris c’est très second degré, un peu provoc. On se rend vite compte qu'Internet c'est comme la vraie vie :  y'a les gens second degré qui rigolent et qui likent, et les gens premier degré qui s'énervent dans les commentaires. Nous on les kiffe, ce sont les plus drôles ! À l'arrière du bouquin, j'ai mis que des insultes qu'on nous a adressées. Y'a "facile d'écrire des merdes pareilles", "J'espère que c'est de l'humour"... Et tout en bas : "Enculé" (rires).

"Il y a moyen d'intéresser les mecs autrement qu'avec le foot et les meufs à poil !"

K | J'imagine que tu te fais souvent traiter de misogyne.

F | Je faisais une interview pour Elle y'a une semaine. Dès le début la meuf commence à me dire que Jooks c’est misogyne, etc. Mais je me dis, il y a tellement de magazines féminins qui se permettent d'avoir un propos, de donner des injonctions aux meufs, genre "Cet été, libérez votre libido !" Y’a pas ça pour les keums.

Alors effectivement, Jooks c’est choquant mais c’est d'abord un espace d’expression des mecs pour les mecs. On peut pas dire que c'est sexiste puisque les meufs ne sont même pas censées nous lire. Et malgré tout 50% de nos lecteurs sont des meufs, parce qu’elles aiment aller voir dans la tête des mecs, lire des propos sans filtre. Derrière toute cette déconne, c’est aussi un endroit où on dit la vérité.

K | Les problèmes de sexisme sont très débattus en ce moment. Est-ce que tu évites certains sujets sensibles ? Par exemple, on parle pas mal du harcèlement de rue.

F | Ben j'ai déjà fait « Peut-on draguer dans le métro » (rires). Mais oui, il y a des trucs golri où je me suis dit "je peux pas". Une fois, j'ai senti qu'il fallait que j'enlève un article : "La drogue du violeur est-elle une légende urbaine". Ça fait 15 ans que je sors, j'ai jamais vu un mec mettre de la drogue dans le verre d'une meuf ! Des meufs m'ont écrit des pavés en message privé, c'était très chargé émotionnellement... J'ai viré l'article. Jooks c’est un truc de fumeurs de bédots. À partir du moment où ça peut vraiment blesser les gens, ça ne vaut pas le coup.

K | Tu as entendu parler de cet article de Lui, "Comment ne pas reconnaître son enfant" qui a fait polémique  ? Tu en penses quoi ?

F | Ils sont carrément dans la provoc' mais je trouve ça golri, au moins ça change des éternelles problématiques. Il y a moyen d’intéresser les mecs autrement qu’avec le foot et les meufs à poil ! Toute initiative pour libérer cette parole-là est bonne.

Capture d'écran du site Jooks.

Capture d'écran du site Jooks.

K | Est-ce que tu parviens à monétiser Jooks ? Il n'y a pas de pub sur le site.

F | Il y en a eu... On a épuisé trois régies (rires). Mais c'est compliqué de mettre des pubs, les mecs réagissent au contenu un peu trash.  C’est pas la marque qui gueule, c’est le mec de la régie publicitaire qui nous dit « Je veux pas d’histoire sur vos contenus là, les pets vaginaux etc ». Mais la pub sur l’appli rapporte un peu. On réinvestit tout sur le bouquin, le site et le reste.

K | Après le livre, as-tu l'intention de décliner Jooks sous d'autres formes ?

F | Pas mal de gens sont venus nous voir. On a discuté avec Canal+ pour adapter Jooks en programme court mais ça ne s’est pas fait. C'est dur d'illustrer littéralement Jooks. Ce qui me ferait marrer c'est un talk-show, avec des spécialistes un peu perchés. Le simple fait de soulever les problématiques chelou qu'on aborde dans Jooks c'est déjà golri. J'imagine bien un truc façon Taddeï. Sinon on essaie aussi de faire traduire Jooks en anglais. Y'a même pas besoin de changer le propos, c’est universel !

Par François Oulac, publié le 28/11/2014

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