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Monero, la cryptomonnaie préférée des bandits

Publié le

par Pierre Schneidermann

Pourquoi les activités illégales, jadis réservées au bitcoin, ont-elles déménagé ?

Le bitcoin n’est pas anonyme

Quand la plus célèbre des cryptomonnaies a commencé à se faire connaître, ses détracteurs entonnèrent à l’unisson la même chanson : "Le bitcoin est une monnaie anonyme", "Le bitcoin est la monnaie des dealers de drogue", "Le bitcoin est le joujou dont les criminels n’auraient même pas osé rêver".

Quand il fallait étayer par l’exemple, une plateforme sulfureuse revenait en refrain : SilkRoad, l’ancien grand marché noir du darknet, fermé définitivement par le FBI en 2014. Effectivement, le bitcoin y était l’unique monnaie d’échange et c’était donc avec cette toute première cryptomonnaie que l’on pouvait se fournir en ecstasy, fausses plaques d’immatriculation ou armes à feu.

Cet argument de l’anonymat a toujours beaucoup fait rire les défenseurs du bitcoin. Toutes les transactions en bitcoins étant inscrites sur la fameuse blockchain, n’importe qui peut les consulter (ici par exemple). S’il est vrai que chaque transaction, prise à part, est anonyme, des analyses sur des quantités de données plus élargies peuvent mener à une personne physique.

Quiconque effectue une transaction en bitcoin le fait avec une "adresse bitcoin" publique. Cette seule adresse, brute, ne permet pas de remonter à la source. Mais les cyberenquêteurs ont, à la longue, trouvé des moyens d’associer des personnes physiques à ces adresses bitcoin. Car, en manquant de prudence, on peut facilement laisser des traces, comme une adresse IP. D’ailleurs, des sociétés comme Chainalysis se sont spécialisées dans cette cyberchasse organisée par les cybertraqueurs.

Monero, si

Pour préserver sa vie privée et son anonymat, il a donc fallu imaginer autre chose. Monero naît en 2014. Son ADN est plutôt simple : monero a pour volonté de protéger votre vie privée, bien mieux qu’avec bitcoin et d’autres compétiteurs connus comme ethereum. Sur monero, trois technologies combinées permettent de masquer les adresses de destination, les adresses d’origine et la valeur des montants.

"Monero est la plus libertaire des cryptomonnaies car elle protège complètement notre vie privée", confirme Adli Takkal Bataille, jeune entrepreneur dans les cryptomonnaies et auteur du livre Bitcoin, la monnaie acéphale. "Je pense même que si on avait inventé le monero avant le bitcoin, il aurait pris le dessus", conjecture-t-il.

Arrivée cinq ans après le bitcoin, monero a quand même réussi à se faire des épaules solides. En termes de capitalisation – l’un des indicateurs permettant d’indiquer la santé et la crédibilité d’une cryptomonnaie – le Monero arrive en onzième position. Comme le bitcoin, le monero a, globalement, pris beaucoup de valeur jusqu’à fin 2017 (beaucoup plus vite, cependant) avant de connaître une dégringolade importante, mais non dramatique. Aujourd’hui, un monero vaut environ 160 euros (un bitcoin en vaut environ 6 400).

Monero et l’illégalité

Monero, acceptée par beaucoup de grandes plateformes du darweb, en est devenue la coqueluche. Si bien qu’en octobre 2017, Europol, l’agence européenne spécialisée dans la répression de la criminalité, publiait un rapport alertant sur la montée en puissance de monero et quelques-unes de ses consœurs, comme Zcash, aussi sollicitée pour les activités illégales.

Ce n’est pas tout. Depuis quelques mois, un nouveau fléau touche Internet : le cryptojacking, qui consiste à faire "miner" (fabriquer) des cryptomonnaies – principalement sur un site Web – à l’insu d’une personne. Et quelle est la monnaie sous-jacente au cryptojacking ? Le monero, quasi tout le temps. D’une part, parce que l’anonymat est bien pratique. Et d’autre part, pour son extrême décentralisation : même un tout petit ordinateur peut contribuer à la fabrication de moneros, contrairement au bitcoin. Nous avions tout expliqué ici.

Nuances

Pour autant, gare aux caricatures. Si monero semble être aujourd’hui la cryptomonnaie idéale pour les activités illégales, il convient de nuancer. Tout d’abord, parce que les activités illégales ne représentent qu’une fonction infime des transactions effectuées. Mais surtout, il y a le revers de la médaille du cryptojacking. Si tout un chacun peut miner du monero et se faire quelques sous, on peut donc solliciter qui veut pour la bonne cause.

Ainsi, en janvier dernier, l’Unicef lançait une campagne innovante à l’attention des gamers, proposant aux bonnes âmes de fabriquer de l’ethereum, les bénéfices étant directement versés à l’ONG. Autre exemple, avec le projet Bail Bloc qui propose également aux personnes volontaires d’installer sur leur ordinateur un petit programme pour fabriquer des moneros. Le butin de guerre est ensuite reversé au Bronx Freedom Fund qui, à New York, propose une aide financière aux détenus provisoires issus des quartiers défavorisés en réglant leur caution.

Enfin, monero pourrait très bien devenir une monnaie fort utile dans les sphères de l’activisme politique. Le 24 janvier dernier, on apprenait par exemple qu’une entité administrative américaine, l’OFAC, envisageait de blacklister certaines adresses bitcoin. Une grande première. Un site comme Wikileaks, qui mise énormément sur les cryptomonnaies pour ses campagnes de dons, pourrait en pâtir. Monero, avec d’autres cryptomonnaies, constituerait, sur le long terme, un renfort précieux.

Failles futures ?

Mais exactement comme cela a été le cas avec le bitcoin, les bandits (ou les activistes, c’est selon) pourraient un jour bouder le monero. Le 17 mars dernier, une équipe de chercheurs pointait deux petites failles dans le système d’anonymisation de monero. Ces failles étaient connues depuis longtemps, certes, mais chaque nouvelle publication, comme celle-ci, expose un peu plus médiatiquement les vulnérabilités de la cryptomonnaie.

Petites failles car elles ne disent pas beaucoup de choses pour le moment. Mais des investigations très poussées, bien plus que pour le bitcoin, pourraient mener vers des émetteurs et des récipiendaires de moneros. Il serait même possible de décrypter un certain nombre des transactions ayant eu lieu par le passé. On ne sortira décidément jamais du jeu du chat et de la souris, même dans les cryptomonnaies.

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