Femmes SDF : le grand tabou des agressions sexuelles

"J’ai été violée 70 fois en 17 ans de rue" : une enquête de France Info dénonce l’ampleur du tabou entourant les agressions sexuelles dont les femmes SDF sont victimes.

(© page Facebook du Fonds Lecordier - Agir pour les femmes SDF)

D’après les derniers chiffres de l’Insee, 38 % des personnes SDF étaient des femmes en 2012. Et si "aucune étude n’a été faite sur le sujet", Agnès Lecordier, présidente du fonds de dotation homonyme, explique qu'"environ une femme SDF sur trois a été agressée". Selon l’association Entourage, ce serait une femme sans-abri qui est agressée toutes les huit heures en France.

Si les chiffres varient selon les appréciations, tous les spécialistes contactés par France Info sont formels : le site rapporte que les femmes SDF sont "très fortement exposées aux agressions sexuelles et aux viols". Une situation déjà dénoncée par une enquête du Point en 2015, qui ne semble donc pas connaître d’améliorations.

Cette "indifférence au sort des SDF qu’on a accepté dans le paysage"

Le 6 août dernier, cette réalité était douloureusement rapportée par Elvire, après avoir été témoin d’un viol en plein après-midi, alors qu’elle buvait un verre avec deux amies sur une place du premier arrondissement de Marseille. Elle n’a pas tout de suite réalisé la teneur de la scène : "Parce qu’ils semblaient SDF, personne n’y prêtait attention." Agnès Lecordier souligne "une indifférence au sort des SDF qu’on a accepté dans le paysage", tandis que ces femmes vivent un véritable calvaire quotidien.

Cette indifférence et ce calvaire ont été explorés par France Info, qui a interviewé des spécialistes et des femmes en errance. Anne Lorient, une ancienne sans-abri qui a raconté son calvaire dans Mes années barbares (éditions La Martinière, coécrit avec la journaliste Minou Azoulai), a ainsi confié : "J’ai été violée 70 fois en 17 ans de rue." Une expérience qui ne ferait pas figure d’exception, comme l’a confirmé au site Quentin Le Maguer, le responsable d’un centre d’hébergement d’urgence au Samu social de Paris : "Ici, toutes les femmes ont été confrontées à ce type de violences."

Un abandon général

Et les agresseurs sont de tous les milieux, il ne semble pas y avoir de profil type : "Cela va du père de famille qui essaie de vous violer pendant que vous dormez, au réseau mafieux qui monnaye un coin de trottoir", souligne une ancienne SDF, qui raconte avoir subi une dizaine d’agressions sexuelles dans la rue. Et ces agressions se produisent jusque dans les centres d’hébergement d’urgence mixtes, sans que les victimes n’aient vraiment les moyens de se défendre.

Difficile en effet de porter plainte : Anne Lorient explique que "les SDF ne sont pas les bienvenues dans les commissariats". Défiance vis-à-vis des policiers, peur de ne pas être crues, manque de considération générale… France Info rapporte en outre l’analyse de Samuel Coppens, le porte-parole de l’Armée du salut, pour lequel "une personne ne peut pas parler de ses souffrances quand elle a perdu confiance dans la société".

La seule solution résiderait en des centres d’accueil réservés aux femmes, qui sont encore trop peu nombreux et dont les potentiels groupes de parole et soutiens psychologiques dépendent de financements de l’État et de dons. Ces centres d’hébergement sont en effet gérés par des associations. Pour Samuel Coppens, "tous les efforts ont été faits sur le bâti au détriment du cadre humain".

Par Mélissa Perraudeau, publié le 18/09/2017