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"Exploite un jeune", le site qui permet d'exploiter en toute légalité

Fausse plateforme de vente, le site "Exploite un jeune" se moque bien opportunément du recrutement des jeunes. Sauf que ce n'est pas son but premier... et qu'en plus une trop grande "ressemblance" avec un autre site l'a condamné à la fermeture. Explications.

(Capture d'écran  exploiteunjeune.fr)

(Capture d'écran exploiteunjeune.fr)

"Exploite un jeune en toute légalité", c'est la promesse séduisante d'un site interactif mis en ligne tout récemment, à l'URL sans équivoque de exploiteunjeune.fr. Avec ses allures de plateforme de vente pro et léchée, on y croirait presque : "Mon Compte", "Panier", "Collection", un catalogue fourni en stéréotypes de "jeunes" (parmi lesquels les roux, les benêts, les joyeux, etc.). Pas de doute : tous les codes du e-commerce sont là – jusqu'au hashtag #ExploiteUnJeune.

Il y a jusqu'à la rubrique "À propos" pour tenter de nous faire tomber dans le panneau :

Exploiteunjeune.fr est la premiere plateforme offrant aux entreprises la possibilité de déterminer en quelques clics le profil idéal afin d’exploiter un jeune en toute légalité. [...] Désormais grâce à notre base de données et à nos multiples propositions votre satisfaction sera totale et votre gain de temps appréciable. Le luxe du sur-mesure vous garantit une marge d’erreur nulle.

Bigre. Serait-ce la plateforme rêvée pour tout recruteur dénué du moindre scrupule ? On remarque surtout la véritable feature du site qui réveillera le RH sans pitié qui sommeille en vous : une configuration sur-mesure du "jeune" qu'il vous faut.

Pour ce faire, quelques étapes : est-il un homme, une femme, autre chose ? Son contrat dure-t-il un mois, deux mois, six mois... ? Le payerez-vous sur la base du SMIC français ? Du SMIC chinois ? De quelques tickets restau ? Est-il plutôt docile, ou dominateur ? Enfin, quelles taches lui confierez-vous ? La taille des crayons, l'écoulement du café ou la chasse aux papillons ?

(Capture d'écran exploiteunjeune.fr)

(Capture d'écran exploiteunjeune.fr)

"Surfer sur l'actualité"

Evidemment, tout ça, ce n'est qu'une grosse blague. Mais le canular est tout sauf gratuit : "J'ai créé ce site dans le but de me démarquer des autres", nous confie Térence Dumartin, 23 ans. Étudiant en dernière année de bachelor chef de projet multimédia à Digital Campus Bordeaux (il se destine à travailler dans les métiers du digital), il a surtout mis exploiteunjeune.fr en ligne pour trouver le contrat d'alternance qui lui manque : "Il devrait mettre ma créativité et mes compétences en avant aux yeux des recruteurs". La créativité, c'est d'ailleurs pour lui la qualité la plus décisive à l'embauche.

Encore jeune, Térence sait pourtant parfaitement avec quels codes il joue. Celui qui se décrit comme "provoc' de nature" a décidé de jouer avec les codes de l'exploitation professionnelle des jeunes "pour surfer sur l'actualité". Il cite notamment un article de Madame Figaro qui subissait l'opprobre du web début avril, intitulé "Le stagiaire roi : ce monstre de la génération Y" - Konbini en grinçait des dents par ici.

Je me suis efforcé de me baser sur les codes du e-commerce, et c'est tout naturellement que l'idée du catalogue m'est venue. Puis je voulais reprendre les différentes missions que les stagiaires sont amenés à remplir (le café, les photocopies, etc.) [...]. Cela afin d'imager grossièrement la manière qu'ont certains recruteurs de percevoir le stagiaire.

Déjà assez réaliste, Térence se revendique d'un regard critique "non pas sur l'embauche en général, mais sur l'image que les gens ont sur les stagiaires : je la trouve négative, j'ai l'impression que lorsqu'un employeur recrute un stagiaire, il va lui faire ressentir que c'est surtout une "fleur" qu'il lui fait".

Térence ne veut pas jouer les porte-étendards : son site est avant tout une plateforme pour montrer ses compétences et rigoler un bon coup. Mais il sait de quoi il parle : passé par quelques petits boulots, notamment au Canada et en Nouvelle-Zélande où il a voyagé, Térence a fait l'amère expérience d'un stage à la con : alors qu'il devait effectuer un stage en "marketing", le jeune homme déchante vite : 

Je devais passer l’aspirateur, nettoyer le trottoir, faire le café, changer les ampoules… je l’ai très mal vécu.

Exit le combat militant...

Un truc nous chiffonne, tout de même : là où nous, journalistes, sommes attirés par ce site pour sa vision sans merci du recrutement, où le jeune n'est qu'une marchandise comme une autre dont on peut choisir dimensions et coloris comme le plus vulgaire des meubles Ikea, l'auteur de cette farce a surtout créé ce site afin de mettre ses propres qualités en avant, d'être remarqué, et d'être recruté. Il le dit lui-même : s'il a créé cette plateforme, c'était pour "surfer sur l'actualité". Pas pour militer, ça c'est clair.

D'ailleurs lorsqu'on demande à Térence pour quelles raisons, selon lui, on doit recruter des stagiaires, voilà sa réponse : "cela permet de mettre en application ce que l’étudiant a appris dans sa formation. Cela permet aussi bien entendu d’aider l’entreprise. C’est du win/win". Rien à dire : le vocabulaire franglais corporate est là, les aspects "aide à l'entreprise" et "application des acquis de cours" aussi. Mais dans la tête de Térence, 23 ans, la dimension de formation qu'est censée dispenser une entreprise à une jeune recrue a complètement disparu.

... et exit le site internet

Mais aussitôt en ligne que le site ne l'est déjà plus : de nombreux internautes ont fait remarquer de troublantes similitudes entre "Exploite un jeune" et la plateforme "Plume un vieux". Du catalogue de choix aux modalités proposées, jusque dans l'interface générale et aux boutons, il faut admettre que la ressemblance existe. Tant et si bien que sous la pression de menaces judiciaires, exploiteunjeune.fr s'est retiré et n'affiche désormais qu'une page où il annonce son retrait "dû à une ressemblance non justifié [sic] avec la campagne #PLUMEUNVIEUX".

(Capture d'écran plumeunvieux.com)

(Capture d'écran plumeunvieux.com)

Sauf que si Plume un vieux proposait d'arnaquer fictivement une personne âgée, c'était dans le cadre d'une campagne de l'assosication Action contre l'isolement des personnes âgées (ACIPA), afin de dénoncer l'escroquerie dont sont victimes certains de nos vénérables aînés chaque année.

Par Théo Chapuis, publié le 12/05/2015