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Ma chère France, c’est si dur d’être loin de toi en ce moment

Publié le

par Anaïs Chatellier

Je n’étais pas à Paris lors des attentats qui ont eu lieu vendredi soir. Mais même à des milliers de kilomètres de mon pays, ma tristesse est énorme. Je n'ai qu'un mot à la bouche : solidarité.

Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’étais tranquillement en train d’assister à un spectacle de danses traditionnelles boliviennes. Il était à peu près 20 heures, soit 1 heure du matin en France. Un des animateurs de la radio communautaire où je travaille m’appelle pour fixer l’heure de notre prochain rendez-vous. Avant de raccrocher, il m’informe qu’un attentat dont le but était de tuer le président a eu lieu près d’un stade en France.

Un exemple de danses traditionnelles lors des jeux plurinationaux qui se sont déroulés il y a quelques semaines à Tarija.

Je n’ai pas internet sur mon portable donc impossible de vérifier ses informations et à vrai dire, à ce moment-là, je n’étais pas tellement préoccupée. J’ai d’abord pensé à une tentative d’attentat qui aurait échoué. C’était impensable d’imaginer que de telles horreurs se produiraient à Paris. Une demi-heure plus tard, je reçois un texto d’un membre d’Interpol avec qui j’avais sympathisé lors de mes démarches pour obtenir mon visa : "Être loin de sa maison doit être difficile, surtout après ce qui vient de se passer. J’espère que tes proches vont bien. Prends soin de toi Anaïs, si je peux t’aider pour quoique ce soit, n’hésite pas."

C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu'une chose gravissime venait d’arriver. J’ai couru vers le cybercafé le plus proche, mes mains moites ont tremblé en écrivant "attentats Paris" dans la barre de recherche. En ouvrant Facebook et plusieurs sites de médias, tout a d’abord été flou dans ma tête. Quarante morts au Bataclan, près du Stade de France, au Carillon, à la Belle Equipe, au Petit Cambodge... Tout se mélangeait, je n’arrivais pas à me concentrer pour comprendre réellement ce qui s’était passé, les larmes qui ont commencé à couler à flux torrentiel sur mes joues m’empêchaient de lire les informations.

J’ai essayé de contacter tous mes proches pour être sûre que tout le monde allait bien. Plutôt critique envers les réseaux sociaux en tant normal, je ne sais comment remercier l’initiative de Facebook avec le "Safety Check". J’ai vérifié la liste de mes amis qui se sont signalés en sécurité, mais nombreux étaient ceux qui ne s’étaient pas encore manifestés, et quelques-uns de mes proches ne sont pas actifs sur les réseaux sociaux. De retour chez moi, impossible de dormir, j’attends que la France se réveille et commence à écrire quelques lignes pour Konbini sur la solidarité qui, à peine quelques heures après les atrocités, commence à émerger sur les réseaux sociaux.

Je m’attends au pire. Devoir prendre un vol de toute urgence pour rentrer en France et enterrer un membre de ma famille ou un ami. Ma gorge est nouée, ma bouche est pâteuse d’avoir trop fumé alors que j’étais sur le point d'arrêter. Les larmes continuent de couler. Il est quatre heures du mat' quand j’arrive enfin à communiquer avec mes proches, qui me conseillent de me calmer et d’essayer de dormir. A priori tout le monde va bien, je finis par m’endormir devant un dessin animé.

Plaza Luis de Fuentes, place principale de Tarija où je vis depuis deux mois.

Il y a quelques années, les policiers et l'armée jouaient tous les dimanches au nom de la sécurité nationale. Désormais, ils jouent sur la place principale lorsqu'un événement va avoir lieu, toujours pour rappeler aux habitants qu'ils sont là pour leur sécurité.

Ce terrible sentiment d’impuissance et de solitude

Quatre heures plus tard et après un sommeil bien agité, mon réveil sonne. Mes yeux sont gonflés d’avoir trop pleuré la veille. Je pense d’abord à un horrible cauchemar. Je me précipite sur mon ordi et non, tout ça est bien réel. Le nombre d’innocents tués augmente au fil des heures. J’arrive à m’extirper de mon lit, descends péniblement les marches et parle de ce qu'il s'est passé avec les Boliviens chez qui je vis. Impossible de mentionner les atroces attentats sans éclater en sanglots.

Doña Felisa prononce quelques mots de solidarité envers la France lors de l'émission spéciale que nous avons organisée pour informer les Boliviens des attentats en France. Dans nos modestes locaux, Evo Morales nous accompagne tous les jours.

J’annule la réunion que j’avais prévue, le cœur et l'esprit sont ailleurs. Lorsque j’évoque Daesh, je fais face à l’incompréhension des Boliviens. Avant que je ne leur en parle, la plupart n’en avait jamais entendu parler. On ne peut pas leur en vouloir, c’est une réalité qui n’est pas la leur. J’essaie tant bien que mal de leur expliquer ce qu’est Daech, cette organisation terroriste qui, au nom d’une religion qui n’est pas la leur, sème la terreur. J’essaie également de parler à mes hôtes, tous de fervents catholiques, de l’Islam et du Coran. Je leur explique également que j’ai des amis musulmans et qu’ils n’ont rien à voir avec les terroristes.

Je leur raconte que les attentats ont eu lieu tout près de mon ancien appart dans le Xe arrondissement de Paris, que je fréquentais avec mes amis les lieux qui ont connu l’horreur, je leur parle du Petit Cambodge où j’allais régulièrement raviver mes papilles de saveurs asiatiques auxquelles j’avais goûté trois ans plus tôt en vivant six mois au Cambodge. J’essaie de tout leur expliquer et de me confier mais rien n’y fait. Et malgré toute leur bonne volonté pour me démontrer leur soutien et me changer les idées, je pense que je ne me suis jamais sentie aussi seule et impuissante dans cette petite ville du sud de la Bolivie où peu de Français résident. Ma chère France, c'est si dur d'être loin de toi en ce moment.

Que viva Francia !

Maintenant, j’ai peur. Peur que des atrocités encore plus innommables frappent la France ou un autre pays. Peur que le Front national remporte les élections de 2017. Je m’inquiète pour tous les musulmans de France qui vont malheureusement souffrir d’amalgames, je m’inquiète pour l’avenir de notre pays. Une de mes amies me disait hier : "Ça fait clairement un choc d’entendre les ministres et le président dire officiellement que tu habites dans un pays en guerre. Notre petit confort européen commence un peu à s’effriter". Les termes "pays en guerre" me font froid dans le dos.

Voici le vin que produit la famille chez qui je vis et que je bois à la santé de tous les français. Il est tellement sucré et fort (20 degrés d'après mes hôtes). Ici on le boit cul sec et avec un peu de soda...

Petit à petit, les récits de mes proches et les témoignages dans les médias me permettent de reconstituer les choses. Je ne peux qu’imaginer la détresse des personnes qui étaient près des sites touchés, la tristesse des familles qui ont perdu un des leurs. Mais s’il y a une chose que je sais, c’est ceci. Que l’on soit à Paris, ailleurs en France ou à l’autre bout du monde, on se sent tous concernés et on est tous unis, tous solidaires. Comme l'a écrit mon collègue Louis, nous devons continuer à profiter de la vie, à boire, à s’amuser et à faire la fête. J’étais en France lors des attentats contre Charlie Hebdo. Je me remémore cet élan de solidarité en France et à travers le monde, malgré certaines récupérations insupportables de politiques.

Ma tristesse paraît bien futile par rapport à ceux qui ont véritablement vécu les attentats. Je m’avance peut être, mais je pense que comme la plupart des Français qui vivent à l’étranger, j’aimerais à l’heure actuelle être en France, j’aimerais pouvoir participer aux rassemblements, j’aimerais chanter "Imagine" avec d’autres Français, j’aimerais respecter une minute de silence avec mes compatriotes, j’aimerais déposer une bougie place de la République, j’aimerais donner mon sang pour sauver les victimes et j'aimerais boire un verre en terrasse et me balader dans les rues de Paris...

Car malgré les 10 000 kilomètres qui me séparent de la France, je me sens encore plus française. Dans la région où je vis, connue pour ses vignobles cultivés en altitude, je lève donc mon verre de vin tarijeño pour trinquer à la vie et à un futur meilleur pour la France. Parce que comme on dit ici : Que viva Francia !

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