Crédit: Proteus Digital Health

Le premier "médicament connecté" sera bientôt commercialisé aux États-Unis

Abilify MyCite, une pilule neuroleptique qui indique à votre médecin quand vous l’avez ingérée, vient d’être approuvée par l’agence américaine de la santé.

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Le 14 novembre 2017 a marqué l’aube d’une nouvelle ère dans le domaine de la médecine, et plus généralement dans notre rapport à la biomédecine : aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA), qui régule la commercialisation des médicaments sur le territoire américain, a donné son feu vert à la vente d’Abilify MyCite, le tout premier exemple de "médicament connecté", qui instaure un suivi permanent entre patients et professionnels de la santé… mais interroge aussi sur les possibles abus éthiques d’un tel système de surveillance. Dans tous les cas, une décision historique sur laquelle il convient de s’arrêter un peu, car l’Europe ne va pas manquer de débattre à son tour de la question dans un futur plus ou moins proche.

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Tout d’abord, qu’entend-on par l’expression "médicament connecté" ? Dans le cas du système Abilify MyCite, voilà comment ça fonctionne : Abilify, une pilule neuroleptique utilisée pour traiter entre autres la schizophrénie, le trouble bipolaire et la dépression, est équipée d’un senseur de la taille d’un grain de sable, composé de cuivre, de magnésium et de silicone. Lorsque le patient avale la pilule, celle-ci se dissout dans ses sucs gastriques, jusqu’à dévoiler le senseur qui s’active à leur contact et transmet un signal.

Le signal est capté par un patch placé près de la cage thoracique du patient, à remplacer toutes les semaines, qui transmet à son tour l’information à un smartphone via Bluetooth. Une application dédiée permet au patient, à son entourage et surtout à son médecin de savoir si la pilule a été prise, à quelle heure, quelle dose a été ingérée, etc., du moins s’il le souhaite. Pour le moment encore. Et c’est bien là que les questions surgissent.

Le signal est capté par un patch placé près de la cage thoracique du patient. (© Proteus Digital Health)

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Car si l’idée derrière les médicaments connectés part d’un constat à la fois économique – les patients prenant mal leur traitement coûtent 100 milliards de dollars par an aux États-Unis, selon un rapport de l’IMS Institute of Healthcare Informatics de 2013 obtenu par le New York Times – et réellement pratique, ce dispositif connecté permettant réellement d’améliorer le suivi (et par conséquent l’existence) des malades. Sauf que d’un autre côté, la première commercialisation d’un tel système pose immédiatement une série de questions éthiques à résoudre pour éviter des abus futurs.

Un formidable outil de surveillance ?

Car les risques liés à l’éventuelle démocratisation de la médecine connectée sont terribles. Premièrement, comment assurer la sécurité des données médicales, trop sensibles et privées pour pouvoir être piratées ? Quel organisme public pourra vérifier si les entreprises privées derrière ces systèmes de pilules connectées ne font pas affaire avec, disons, Google, Facebook ou des régies publicitaires afin de vous proposer des publicités liées à votre état de santé ? Deuxièmement, d’un point de vue légal, que se passerait-il si les assurances vous conseillaient "activement" de choisir la version connectée de votre traitement afin de pouvoir suivre l’évolution de votre condition et, par exemple, conditionner votre police d’assurance à votre assiduité à vous soigner en vous surveillant au quotidien ? Enfin, la prise de cette pilule particulière peut-elle conditionner la remise en liberté après internement en hôpital psychiatrique ?

Autant de scénarios auxquels la FDA et les pouvoirs publics américains devront bientôt répondre, car la "surveillance médicale" est avant tout un formidable outil de… surveillance. À croire que la pilule passe mieux sous cette forme que, disons, sous celle d’un bon vieil implant traqueur placé sous la peau, alors que les nanotechnologies font encore généralement peur au grand public. Le résultat serait pourtant le même : un dispositif coercitif, développé et exploité sans aucun garde-fou législatif, qui réduirait potentiellement l’autonomie décisionnelle des patients sous traitement. D’autant que, rappelle la FDA, les études cliniques préalables effectuées avant la commercialisation d’Abilify MyCite n’ont pas montré d’amélioration dans le suivi des traitements par les patients.

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De fait, la technologie est déjà là, précise le New York Times : d’autres systèmes virtuels non soumis à approbation par la FDA, comme le senseur comestible ID-Cap, sont également testés. En Europe, les Français de BodyCap commercialisent une pilule-thermomètre, e-Celcius, depuis 2015. La compétition pour le marché de la médecine connectée ne fait que débuter.

Par Thibault Prévost, publié le 15/11/2017

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