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"Vive la France !" : quand la presse espagnole défend la culture française

Publié le

par Constance Bloch

Dans un article publié il y a quelques jours, le quotidien espagnol El Pais affirme que la culture française continue de rayonner mondialement.

Les Français seraient-ils trop sévères avec leur culture ? C'est ce que semble pointer du doigt le journal espagnol El Pais, qui consacrait à la France il y a quelques jours un long article sur la "renaissance" de la culture hexagonale. Titré Vive la France !, le papier souligne que depuis des années, les Français s'auto-diagnostiquent d'une maladie appelée le "repli sur soi".

Ainsi, toujours selon les Français, après avoir rayonnée dans le monde pendant des centaines d'années, leur culture se verrait affectée par son "narcissisme et son autosatisfaction". Selon le journal, cette idée serait entretenue depuis plus de dix ans par des pensées communes telles que "la littérature française a disparu après le Nouveau roman", que les traductions de livres ne représentent que "1% du marché anglo-saxon", que "le cinéma ne connaît rien de bon depuis Godard et Truffaut" ou encore que les artistes français "ne peignent plus rien ou presque".

Patrick Modiano, prix Nobel de Littérature.

Deux prix Nobel, et pourtant

De cette manière, les habitants de l'Hexagone seraient donc d'incurables nostalgiques qui regrettent le rayonnement qu'apportaient des géants tels que Sartre, Camus, Proust ou Balzac. Pourtant, malgré toutes ces auto-critiques, pour El Pais il y a bien quelque chose qui cloche : "Pourquoi la culture française continue [...] d'être une référence dans le monde ?"

Pour nuancer ces auto-blâmes, El País souligne le fait que cette année, les prix Nobel ont été attribués à Patrick Modiano et Jean Tirole, dans deux domaines pourtant considérés comme en "déclin" par nos compatriotes : la littérature et l'économie. La revue s'étonne du fait que ces succès ne sont pas perçus à leur juste valeur et s'interroge : ces récompenses ne seraient-elles pas justement le signe d'une renaissance de la culture française, comme se le demandait Le Monde dans son article "Modiano, le pied de nez aux déclinologues" ?

En prenant à témoin plusieurs personnalités de la culture française, le journal fait s'opposer les "pro" et "anti" thèse du déclin.

Jean Tirole, prix Nobel d'économie. (Crédit Image : Lydie LECARPENTIER/REA)

Opposants versus déclinistes

Les déclinistes justifieraient leur pessimisme par la métaphore suivante : "L'arbre qui cache la forêt", histoire de dénigrer toute forme de triomphalisme. Comprendre : les deux prix Nobel seraient "l'exception qui confirme la règle", de la même manière que l'économiste Thomas Piketty et les quelque 200 000 exemplaires de Le capital au XXIème siècle vendus dans le monde entier ne seraient qu'un coup de chance. D'ailleurs, selon l'économiste : "Le problème de la France – et de l'Europe –, c'est son gouvernement, et en aucun cas sa culture."

De son côté, le philosophe Michel Onfray est tout aussi pessimiste car si pour lui, il n'y a pas de renaissance, c'est parce qu'il n'y a pas eu de mort, la décadence a bien eu lieu :

Sa racine se situe au moment où le socialisme a embrassé le libéralisme, un régime où c'est l'argent qui dicte la loi. C'est ce qui se passe aujourd'hui avec l'éducation, la santé, la défense et le travail mais aussi dans la culture.

En témoigne, selon le quotidien, la volonté rapidement écartée de Nicolas Sarkozy de supprimer le ministère de la Culture en 2007. Malgré toutes ces thèses sur le déclin de la culture française et ce "repli sur soi" des Français, certaines personnalités comptent néanmoins réfuter le déclinisme. Ainsi, pour Jack Lang :

La politique et l'économie françaises vont mal, mais pas la scène culturelle et intellectuelle, qui occupe tous les recoins de la vie française. Notre pays est ouvert et universel. Existe-t-il d'autres villes dans le monde comme Paris ? Il suffit d'observer les affiches de n'importe quel cinéma [...] ou les artistes qui sont exposés dans n'importe quel musée.

Parmi les opposants à la thèse du déclin, on retrouve également Patrick Poivre d'Arvor, qui rappelle que la culture a en France "une grande importance sur le plan symbolique", et qu'"obtenir un prix Nobel de littérature est aussi important que de remporter le Mondial de football pour d'autres pays". De quoi remonter le moral de nos troupes ?

Thomas Piketty, auteur de Capital.

De l'auto-French bashing culturel ?

Depuis 2013, le French bashing – soit dénigrer collectivement une personne ou un groupe, en l'occurrence les Français – semble être à la mode, surtout chez nos voisins britanniques et américains. En effet, outre-Manche et outre-Atlantique, se moquer de la France que ce soit au niveau économique, social, politique et désormais culturel est devenu une sorte de "jeu". Ce qui n'aide certainement en rien les Français à être optimistes.

Pourtant, El Pais dresse un portrait plutôt flatteur de l'état de la culture en France par rapport à ses voisins européens. À titre d'exemple, le ministère de la Culture français recevra 7 000 millions d'euros en 2015 alors que le Royaume-Uni a reçu 840 millions d'euros et qu'en Espagne le budget de la culture sera de 749 millions d'euros en 2015. Et c'est sans compter le nombre de places vendues dans les cinémas cette année, plus conséquent qu'au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie ou encore en Allemagne.

Ainsi, ce qui fait la force culturelle de la France pour El Pais, c'est qu'il s'agit d'une "source de richesse qui n'est pas délocalisable au Bangladesh, de la même manière que son savoir-faire reconnu sur les marchés de la mode et du luxe. C'est peut être là que se trouve son authentique soft power". En France, la culture contribue sept fois plus au PIB que l'industrie automobile, ce qui n'est quand même pas négligeable.

Selon le journal, il y a toujours cette "certaine idée de la France" – célèbre expression de Charles de Gaulle dans Mémoires de Guerre de 1954 – encore bien ancrée dans notre culture, qui stipule que "la France ne peut être la France sans grandeur". Et c'est d'ailleurs cette conception qui marque la séparation entre "pro" et "anti" thèse du déclin. Quand les premiers regrettent le rayonnement culturel français d'antan, les seconds semblent relativiser et demandent de ne pas faire l'amalgame entre politique et culture.

Et si en fait le journaliste britannique Peter Gumbel avait raison au sujet du French bashing et que nous tendions nous même le bâton pour nous faire battre ? En tout cas, pour lui, "les Français sont eux-mêmes les plus grands adeptes de l’auto-dénigrement". Alors peut-être est-ce le moment d'écouter nos voisins espagnols, et de crier avec eux : Vive la France !

Article co-écrit avec Anaïs Chatellier.

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