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Entretien avec les fondateurs de L214, l’asso qui infiltre les abattoirs

Publié le

par Jeanne Pouget

Connue pour révéler au public des vidéos chocs tournées en caméra cachée dans les abattoirs, l’association de défense des animaux L214 milite pour l’abolition de la consommation et de l’exploitation animale. On s’est entretenu avec Brigitte Gothière et Sébastien Arsac, le couple fondateur de L214, dont les méthodes parfois controversées ont permis de faire bouger les lignes.

Brigitte Gothière et Sébastien Arsac, fondateurs de l’association L214. (© L214/montage Konbini)

Vous en avez certainement entendu parler : L214 éthique et animaux, c’est cette association française végane et de défense des droits des animaux qui, depuis fin 2015, balance au grand jour des images tournées en caméra cachée dans les abattoirs de l’hexagone. L’association, qui existe sous ce nom depuis 2008, est aussi à l’origine d’une vidéo très médiatisée, diffusée en 2014, qui montrait des poussins enfermés vivants dans des sacs en plastique et jetés dans un broyeur alors qu’ils étaient encore conscients.

De plus en plus active sur la Toile, avec à son actif des dizaines de vidéos insoutenables révélant les violences infligées aux animaux (bovins, moutons, cochons, chevaux, lapins, poulets, poules pondeuses et autres poussins), L214 a progressivement gagné en popularité, si bien que l’asso compte aujourd’hui plus de fans sur Facebook que des organisations comme Greenpeace France, par exemple.

L’équipe, désormais composée de 35 salariés, infiltre les établissements pour en dénoncer les dysfonctionnements et faire avancer le débat public sur la cause animale. Une de leurs actions a notamment provoqué la tenue du procès, inédit, de quatre salariés de l’abattoir du Vigan (Gar) et de son gestionnaire en avril dernier pour "cruauté envers les animaux". À l’origine des méthodes parfois décriées de L214, à l’instar de son message abolitionniste radical, Brigitte Gothière et Sébastien Arsac, un couple qui milite de longue date pour la condition animale. On a échangé avec eux au sujet de leur combat, afin d’y voir plus clair sur ces notions de plus en plus populaires en France que sont le véganisme, l’abolitionnisme ou l’antispécisme.

Konbini | Comment sont nées vos convictions personnelles sur l’abolitionnisme ?

Sébastien Arsac | Je suis petit-fils d’éleveurs. Chez mes grands-parents, on tuait le cochon et c’est quelque chose qui marque : on peut difficilement ignorer ce genre de cri. Déjà à l’époque ça me mettait mal à l’aise, même si le reste de la journée se passait bien et que c’était convivial. Le déclic, ça a été la BD Le Lama blanc d’Alejandro Jodorowsky. Sans être dans la spiritualité, ça m’a fait prendre conscience qu’il y a ou a eu des civilisations, ailleurs, dans l’espace et dans le temps, qui ne consommaient pas de produits animaux. On a donc décidé du jour au lendemain de finir les produits animaux qu’il y avait déjà dans le frigo et de ne plus en consommer.

"On considère que ça ne sert à rien d’être végétarien seul dans son coin, de penser avoir raison et de regarder le reste de la société avec dédain"

Brigitte Gothière | Quand on a arrêté de manger des animaux, on était tout seuls en Auvergne, on n’avait pas de bouquins sur le sujet (cela remonte à 1993) et on n’avait personne avec qui confronter nos idées. C’est en 1998, lorsque l’on a croisé l’équipe des Cahiers antispécistes [une revue française née en 1991 qui s’inspire des courants philosophiques antispécistes développés dans les pays anglo-saxons, ndlr] à Lyon que l’on s’est rendu compte que l’on n’était pas tout seuls. On a découvert des auteurs qui s’intéressaient à la question animale et donnaient un cadre et une structure aux pensées que l’on défendait. Ça a marqué pour nous le début du militantisme.

Comment votre militantisme s’est-il structuré, justement ?

S.A. | Notre engagement a rapidement pris une dimension politique dans le sens où on considère que ça ne sert à rien d’être végétarien seul dans son coin, de penser avoir raison, d’être "pur" et de regarder le reste de la société avec dédain. Le débat sur la place que l’on accorde aux animaux, on doit vraiment l’avoir ensemble. La question que l’on s’est posée très vite c’est : "Jusqu’où on peut aller dans notre discours tout en restant audibles ?". À l’époque, je me souviens de m’être demandé : "Faut-il aller jusqu’au végétalisme ?" Même si c’est ça qui est cohérent, est-ce que c’est vraiment audible ? Le végétarisme n’est-il pas déjà assez fort symboliquement, en particulier par rapport à notre culture gastronomique ?". Aujourd’hui, ça a changé : ce serait difficile pour nous, en tant que militants, d’être végétariens sans être végétaliens. On nous accuserait – à raison – de ne pas être cohérents.

Quelles méthodes, quels textes ont inspiré vos combats ?

S.A. | Ce sont clairement les Anglo-Saxons qui ont posé les bases. Même si ce n’est pas forcément sur tout, on est très en accord avec ce qu’a écrit Peter Singer dans La Libération animale. Peter Singer était un philosophe de la morale qui, un jour, s’est posé la question de "la sphère d’égalité". Il s’est demandé quels critères permettaient de la définir : la couleur de peau, le sexe, l’intelligence, etc. Sa conclusion fut que le critère le plus important est la capacité à ressentir le plaisir et la souffrance, à avoir des émotions. On se retrouve dans la continuité des mouvements de libération. On se revendique de l’antispécisme ce qui signifie que l’on ne revendique pas le critère de l’espèce pour revendiquer la sphère de l’égalité mais celui de la "sentience" [le fait de ressentir les émotions, ndlr]. Le véganisme n’est alors plus qu’une mise en application de l’antispécisme, une conséquence concrète. Ensuite, la question de la sphère morale devient scientifique, pour savoir quels individus ressentent des émotions. Et là, il y a un consensus scientifique sur le fait que les animaux que l’on consomme sont doués de conscience.

"On se revendique de l’antispécisme ce qui signifie que l’on ne revendique pas le critère de l’espèce pour revendiquer la sphère de l’égalité mais celui de la 'sentience'"

B.G. | Ça va même plus loin avec la Déclaration de Cambridge sur la conscience, qui spécifie que les animaux (incluant les mammifères, les oiseaux, poissons, poulpes et les pieuvres) ont les substrats neurologiques favorables à l’émergence de la conscience. Ça va même beaucoup plus loin que ce que l’on pouvait imaginer au départ.

Comment vous est venue l’idée des caméras cachées ?

S.A. | À l’époque, en regardant ce que faisaient les associations sur le foie gras on est tombés sur des images en Belgique et aux États-Unis. Mais il n’y avait pas d’images en France alors que l’on produit 75 % de la production mondiale de foie gras. C’était très pauvre en termes de ressources vidéo. Il faut noter qu’en parallèle, les filières essayent de faire l’inverse : Jean-Paul Bigard, l’un des plus gros industriels de la viande, interrogé devant une commission d’enquête parlementaire, a dit lui-même qu’il dépensait des millions d’euros pour mettre une distance, afin de déconnecter la viande de la mort.

B.G. | Et puis il y a aussi le fait que lorsque l’on distribuait des tracts dans la rue, les gens nous disaient "ah oui, c’est horrible" mais sans vraiment réaliser. Ou des remarques très fréquentes comme "mais ça ne se passe pas comme ça en France !". Donc il fallait que l’on apporte la preuve ici et maintenant. On a commencé avec le caméscope familial, on est allés chez les éleveurs et on a réussi comme ça, dans un premier temps, à filmer dans les élevages. Et on s’est vite rendu compte de l’importance d’avoir des images.

Et c’est efficace ?

B.G. | Non seulement c’est efficace, mais c’est surtout indispensable. Parce que si on n’a pas d’images, on n’a pas les preuves. Aujourd’hui, les preuves passent par l’image. Le fait d’apporter des images a quelque chose d’indiscutable. Même si la filière essaye de nous décrédibiliser, on a les preuves et on les présente à la justice, qui peut vérifier. On aurait pu dire que les écrits suffisent, mais on n’a ni la légitimité ni la crédibilité qu’ont un Jonathan Safran Foer [écrivain américain, auteur du best-seller Faut-il manger les animaux ?, ndlr] ou d’un Matthieu Ricard [moine bouddhiste et docteur en génétique français, ndlr].

"Il n’y a que les filières qui communiquent, on veut toujours nous faire croire que l’on mange de la viande heureuse. Le décalage avec la réalité est monstrueux"

S.A. | Cela permet d’avoir une trace, tout comme les historiens ont besoin d’avoir des documents sur lesquels s’appuyer. Quand on veut dénoncer un scandale il faut des preuves, et les seuls à s’exprimer aujourd’hui sur les produits animaux sont les filières, les marques et l’industrie agroalimentaire, avec des budgets faramineux, notamment pour la publicité. Il n’y a qu’eux qui communiquent, on veut toujours nous faire croire que l’on mange de la viande heureuse. Du coup, le décalage est monstrueux. Eux n’ont aucun intérêt à montrer des images d’abattoir, à révéler comment sont élevés les animaux : aujourd’hui, 95 % des cochons sont élevés en bâtiment, sur un sol en béton, sans accès à l’extérieur. S’il y a un consensus sur l’idée qu’on ne doit pas maltraiter les animaux, dans les faits la réalité est complètement différente.

Que cherchez-vous à montrer à travers vos vidéos ?

S.A. | On s’attache à montrer ce qui est le plus représentatif de la réalité dans la limite des difficultés d’investigation rencontrées. Avec des exceptions quand on juge que c’est utile. L’abattoir du Vigan, par exemple, est l’un des plus petits de France. Sur le papier, ça représente l’idéal de l’abattoir. Et on a montré ce qu’était cet "idéal" donc, parfois, il y a aussi des vertus à montrer des lieux plus petits. Sinon les gens vous disent : "Oui, mais ça c’est parce que c’est industriel, ailleurs ce n’est pas comme ça." Même s’il y a des cadences plus ou moins fortes, la violence est inhérente à l’abattage. Ce sont des choses difficiles à percevoir pour les gens car il y a un écart entre ce que l’on a envie de voir et ce qu’il se passe.

Quels sont vos objectifs, dans l’idéal ?

B.G. | Que l’on reconnaisse directement que les animaux sont doués de sensibilité et qu’on se comporte vraiment de façon injuste vis-à-vis d’eux, et qu’on change du coup complètement de modèle de société. Qu’on s’achemine vers ce que Will Kymlicka et Sue Donaldson [philosophe et auteure canadiens ndlr] ont appelé "zoopolis", c’est-à-dire une société qui cohabite avec les animaux et ne les considère pas comme des ressources à sa disposition. Ça change complètement nos rapports avec les animaux : on ne les mange plus, on ne fait plus d’expérimentation sur eux. C’est une vision à long terme d’une société qui sort de l’appropriation des animaux pour vivre.

Donc quand les filières vous taxent d’être abolitionnistes, ils ont raison…

B.G. | Ah oui, bien sûr, c’est la vérité, ils ont raison. On n’a pas d’agenda caché par rapport à ça. Là où ils ne sont pas justes, c’est quand ils disent que l’on est contre eux. Nous, on est contre personne, on est contre des pratiques, pas contre des individus. Pour nous, c’est un peu comme la révolution numérique : il y a tout un tas de métiers qui disparaissent parce qu’ils sont remplacés par d’autres choses, comme il y a eu la révolution industrielle qui nous a conduits à changer de modes de fabrication. Là, on est également dans une mutation, sauf que celle-ci n’est pas provoquée par un progrès technique mais par un progrès moral.

"Nous sommes dans une société où l’on a toujours considéré les autres animaux comme des ressources"

Comment expliquez-vous que ces questions n’intéressent pas les politiques ?

B.G. | Ça commence à venir mais, au niveau culturel, nous sommes dans une société où l’on a toujours considéré les autres animaux comme des ressources, que l’on hiérarchise entre les animaux de compagnie, les animaux sauvages, etc. D’ailleurs, des études montrent que l’on dénie des capacités aux animaux que l’on mange. Sur les petits pots de bébé, on voit des dindes qui font la farandole sur le pot en souriant, on a l’impression que les animaux se suicident pour nous. On est donc dans cette culture. Il y a aussi des ressorts symboliques : le dernier livre de Florence Burgat [philosophe française, directrice de recherche à l’INRA, ndlr], L’Humanité carnivore, développe une thèse selon laquelle on ne tue pas les animaux pour manger de la viande, mais on mange de la viande pour tuer les animaux dans une relation de domination.

Ne pensez-vous pas qu’il y a un manque de courage politique sur ces questions-là ?

S.A. | Il y a plein de freins… Il y a une filière installée, avec des intérêts colossaux. Il y a le pouvoir politique des syndicats comme la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, ndlr] qui défendent un modèle très productiviste et qui sont capables d’être très mobilisés au niveau social, alors que la proportion d’agriculteurs dans la population s’est complètement écroulée avec l’industrialisation. Aujourd’hui, 3 % de la population active travaille dans le monde agricole, mais les proportions aux niveaux financier et économique sont colossales. Tout ça est difficile à remettre en cause.

N’est-ce pas simplement parce que l’on a une vision capitaliste de la société, qui ne réfléchit que par le prisme du profit ?

B.G. | Oui, et cela ne concerne pas que les animaux. Cela touche aussi aux conditions de travail des êtres humains, aux questions d’environnement, de santé publique… On se rend compte que c’est un système qui marche complètement sur la tête et pourtant on a très peu de politiques qui s’engagent. Et ce, sans aller jusqu’à l’antispécisme ! Et effectivement ça pose beaucoup de questions sur les modes de consommation actuels : tandis qu’on nous conseille de prendre des douches à la place des bains, d’utiliser les transports en commun plutôt que notre voiture, il y a un silence assourdissant sur la question de la viande.

"La viande est une aberration économique dont les trois quarts des revenus dépendent des subventions et, au niveau environnemental, il y a les enjeux des gaz à effets de serre, de l’eau…"

S.A. | Surtout quand on sait que la production de viande est la principale cause de gaz à effet de serre avec les transports, que les médecins alertent sur notre résistance accrue aux bactéries et aux antibiotiques alors que presque la moitié des antibiotiques qui sont utilisés se trouvent dans la viande. Parce qu’avec nos méthodes d’élevage confinées, on donne des antibiotiques aux animaux en prévention de façon massive. Et aujourd’hui il y a des maladies toutes simples et des bactéries qui deviennent résistantes à plein de familles d’antibiotiques. La viande est une aberration économique dont les trois quarts des revenus dépendent des subventions et, au niveau environnemental, il y a les enjeux des gaz à effets de serre, de l’eau…

Et l’influence des lobbys ?  

B.G. | C’est évident ! On le voit au niveau européen : les propositions sont assez ambitieuses au départ et, petit à petit, les textes reculent jusqu’à se vider de leur substance. Il y a des pressions de la part de filières ayant des intérêts particuliers. Aujourd’hui, ce sont des céréaliers qui sont aux manettes de la FNSEA et ils ont intérêt à ce que l’on consomme beaucoup de produits animaux puisqu’il faut beaucoup de céréales pour nourrir les animaux, et que ça maintient les cours très haut. Tout ça n’est pas rationnel et pas du tout dans l’intérêt public.

Autre sujet : on commence à voir naître la question relative à la souffrance des poissons. Pourquoi vos vidéos ne concernent-elles que la viande ?

B.G. | Ça va venir, mais il nous manque une bonne enquête filmée ! Dès qu’on a les images, c’est indéfendable. On a vu des travaux d’associations, comme Igualdad Animal en Espagne ou Mercy for Animals aux États-Unis, qui montraient des images de pêche et de dépeçage abominables. Des images ignobles d’organes qui ressortent par la bouche des poissons, par exemple. Le problème des poissons, c’est qu’ils n’ont pas les mêmes expressions faciales, ils ne crient pas "comme nous", on les voit se débattre mais on n’y prête par forcément attention. Il est donc difficile de faire prendre conscience aux gens que ces animaux éprouvent des émotions.

S.A. | On est persuadés que si on montre des images, elles vont choquer. L’enjeu est énorme, parce que l’on tue 1 000 milliards de poissons par an, à tel point que l’on vide les océans ! Et c’est la fourchette basse. On est d’accord pour dire qu’il y a 120 milliards d’êtres humains qui sont passés sur la planète depuis le début de l’humanité. Et nous, en gros, on tue 60 milliards d’animaux terrestres par an et 1 000 milliards de poissons. Cela veut dire qu’en deux ans, on extermine un nombre d’animaux équivalent à celui des êtres humains qui sont passés sur cette planète. C’est difficile à imaginer, ça dépasse l’entendement. À tel point que lorsque l’on dit qu’on abat trois millions d’animaux par jour en France, des gens rectifient à trois millions par an. On ne se rend plus compte des chiffres, ils sont tout simplement astronomiques.

Quels sont vos prochains chantiers ?

B.G. | On a un gros travail à accomplir sur les informations nutritionnelles. Parce que, aujourd’hui en France, on a encore beaucoup de professionnels de santé qui disent des bêtises. Qui insistent sur le fait qu’il faut manger de la viande, que le végétalisme est dangereux. Il y a vraiment des idées reçues tenaces à combattre.

S.A. | Même au  niveau des recommandations officielles, cela diffère d’un pays. Comme on n’avait pas tous la même constitution biologique. L’Association américaine de diététique et des diététiciens du Canada [l’une des plus grosses associations de ce type outre-Atlantique, qui regroupe 70 000 diététiciens, ndlr], qui est par ailleurs non militante, dit bien que le régime végétalien convient à tous les âges de la vie.

À lire -> L’animalisme, le mouvement qui repense notre rapport aux animaux

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