(© United International Pictures)

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Les États-Unis généralisent l’obligation de fournir ses comptes Facebook aux douanes

En 2019, demander un visa américain inclut l'obligation de renseigner ses comptes de réseaux sociaux. Les Français sont exemptés.

"Veuillez indiquer les renseignements relatifs à votre présence en ligne." Voilà, nous y sommes : désormais, lorsque vous souhaiterez entrer aux États-Unis, vous devrez fournir vos identifiants de réseaux sociaux (afin, on s’en doute, que les services douaniers procèdent à une vérification de vos activités en ligne).

La proposition de loi du député américain Jim Banks, proposée en 2017 et entérinée par le département d’État en mars 2018, est donc entrée en vigueur pour l’immense majorité des demandeurs de visas, y compris touristes, aux États-Unis, rapporte The Hill le 2 mai.

Dans le cadre de ces nouvelles directives, près de 15 millions de demandeurs de visas annuels devront désormais renseigner leurs comptes Facebook, Twitter, Instagram et autres, ainsi que leurs adresses email et numéros de téléphone passés et présents.

La France et les partenaires ESTA exemptés

Jusqu’ici, rappelle Associated Press, cette mesure de contrôle additionnel était réservée aux demandeurs de visa en provenance de zones spécifiques, notamment celles gouvernées par des groupes jugés terroristes par le gouvernement américain. Environ 65 000 personnes étaient concernées, soit 1 % des voyageurs annuels. Selon The Hill, ceux qui décideraient de dissimuler leurs identifiants aux douanes américaines pourraient s’exposer à "de sérieuses conséquences" s’ils venaient à être démasqués (même si on voit mal les douaniers prendre le temps de parcourir les Internets à la recherche de comptes cachés).

Et la France dans tout ça ? Pour le moment, notre pays, partenaire du programme d’exemption de visa obligatoire pour les voyages de tourisme ESTA (Electronic System for Travel Authorization, ou "Système électronique d’autorisation de voyage"), en est encore exempt, comme les 38 autres nationalités concernées. Selon Politico, depuis le 20 décembre 2016, les étrangers voyageant aux États-Unis via la procédure de visa en ligne avaient la possibilité "optionnelle" de renseigner leurs identifiants (sans le mot de passe) Facebook, Twitter, Google+, Instagram, YouTube et autres, en choisissant parmi un menu déroulant lors du remplissage du formulaire. Pour eux, donc, le statu quo perdure.

Le département de la Sécurité intérieure avait discrètement réclamé l’ajout de cette option en juin 2016, non sans provoquer l’ire des associations de défense de la vie privée en ligne, dont l’Internet Association (le lobby des géants de la tech) qui y voyaient là un mécanisme de ciblage mis au service d’une politique d’immigration discriminatoire. Le 19 décembre, l’administration Obama avait néanmoins approuvé la mise en place de l’option, qui a été déployée dès le lendemain.

Ledit formulaire, en français. Crédit: Numérama

Ledit formulaire, en français. (Via Numerama)

Discrimination au nom, au faciès, à la profession…

Pour l’American Civil Liberties Union, cette orientation du système d’évaluation des candidats à l’entrée est problématique désastreuse, notamment car aucun garde-fou ne semble avoir été établi pour superviser l’utilisation des données récoltées : "Il existe très peu de règles sur la façon dont cette information est collectée, conservée et disséminée vers d’autres agences, et aucune ligne directrice pour limiter l’utilisation que fera le gouvernement de ces informations. Le gouvernement a tout à fait le droit de collecter des informations… mais ce serait sympa s’il pouvait se concentrer sur les problèmes liés à la vie privée que les lobbies ont depuis longtemps identifiés."

Autre motif d’inquiétude : la discrimination à l’entrée, particulièrement envers les noms à consonance arabe, sans parler de la discrimination au faciès. Une inquiétude qu’exprimaient déjà plusieurs associations via une lettre ouverte, en juin dernier. Une discrimination qui pourrait également s’appliquer aux journalistes, aux opposants politiques, ou à tous ceux dont les préférences culturelles, hobbies ou opinions déplairaient au gouvernement américain. Pour le gouvernement, en revanche, l’analyse des profils des réseaux sociaux permettrait "d’identifier des menaces potentielles". Louable… si l’on oublie que ceux qui prévoient de perpétrer des attentats terroristes le précisent rarement dans leur profil Facebook ou LinkedIn.

Modifiez vos paramètres de confidentialité

Autre effet secondaire de la nouvelle procédure : les voyageurs souhaitant se rendre aux États-Unis sans laisser les douanes américaines farfouiller allègrement dans leurs données personnelles vont désormais devoir prendre des mesures radicales, en "blindant" la confidentialité de leurs profils.

Car ne vous y trompez pas : si vous indiquez aux douanes votre nom d’utilisateur Facebook, par exemple, en ayant pris soin d’anonymiser votre photo de profil, votre photo de couverture et vos informations personnelles, et en ayant ensuite fixé tous les niveaux de confidentialité au maximum, il sera quand même excessivement simple à quiconque le souhaitant de débusquer vos autres profils.

C’est donc la confidentialité de tous vos comptes qu’il faut revoir – en passant, ça ne vous fera pas de mal. Quoi qu’il arrive, le système vous entraîne dans le cercle vicieux de la suspicion et du doute légitime : si vous refusez d’indiquer votre identifiant (après tout, c’est encore une option), vous avez quelque chose à vous reprocher ; si vous l’indiquez mais que vous protégez efficacement vos profils, c’est que vous avez quelque chose à vous reprocher. Et ainsi de suite… En 2015, les États-Unis ont reçu 77,5 millions de visiteurs. Ça fait beaucoup de suspects.

Article mis à jour le 3 juin 2019.

Par Thibault Prévost, publié le 03/06/2019