En pleine enquête, des journalistes de France 2 suivis par les services secrets chinois

Enquêter sur les déchets polluants des entreprises qui fabriquent les téléphones portables en Chine : challenge relevé pour Cash Investigation sur France 2. Récit d'une filature entre la sécurité du Parti et deux journalistes qui connaissent leur catalogue de romans d'espionnage.

De la galère de deux journalistes qui se rendent en Chine pour (tenter d')enquêter. Le travail de Martin Boudot et Pedro Brito Da Fonseca s'inscrivait dans un dossier de Cash Investigation, l'émission de France 2, qui promettait de percer à jour la communication des fabricants de téléphones portables. Il s'intitulait "Les secrets inavouables de nos téléphones portables" et s'en prenant à de grands fabricants comme Samsung ou Apple.

Leur partie s'intéressait plus précisément à l'industriel chinois Baogang, dont les activités sont sises à Baotou : celui-ci détient la quasi-exclusivité de la production du néodyme, un élément rare mais indispensable à la fabrication des aimants que contiennent les téléphones portables. Un problème toutefois : son traitement est très polluant et menace la région et ses habitants.

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Corruption

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À peine arrivés à Baotou, Martin Boudot et Pedro Brito Da Fonseca se font arrêter par la sécurité de Baogang avant de se faire prendre en filature, à l'ancienne, par les services secrets de la République populaire de Chine. Entreprises, police, pouvoir politique... à elle seule, cette enquête sur les déchets polluants des entreprises qui contribuent à la fabrication des téléphones illustre la corruption ordinaire de l'appareil social chinois.

Les images du reportage, à voir en replay total par ici, le montrent assez clairement : les reporters mettaient leur nez dans quelque chose de délicat. Découvrez comment ils ont réussi à filer entre les doigts des barbouzes du Parti dans l'extrait ci-dessous, sélectionné par Télérama :

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Cash_Investigation_Extrait_Chine

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par Telerama_BA

Les deux journalistes montrent dans leur reportage à quel point il est compliqué de s'approcher du lac Baotou, là où les déchets polluants de Baogang sont déversés. Les reporters finissent par recueillir l'eau d'un puits non loin, protégé par des dizaines de caméras de vidéosurveillance et un mirador, avant de pouvoir la faire analyser par un laboratoire français indépendant... qui constatera sa haute teneur en éléments polluants et dangereux pour la santé.

Revenant sur l'épisode de cette véritable course contre les autorités chinoises pour Télérama, Martin Boudot raconte en détail les bâtons qu'on leur a mis dans les roues et le récit de cette enquête où il a fallu déjouer la sécurité intérieure chinoise, oui, comme dans un bon vieux James Bond... les Martini au shaker en moins.

Menaces et filatures

Quelques jours avant de recueillir l'échantillon, dès l'approche du lac, ils se faisaient repérer et arrêter par la sécurité privée de Baogang. Craignant qu'une enquête à charge de la télévision française soit mauvaise pour les affaires, l'entreprise fait fonctionner son réseau d'influence à plein régime :

Les agents nous ont emmenés dans leurs locaux, et tout s'est enchaîné très vite : ils ont appelé la police locale, qui a appelé le parti communiste local, qui a lui-même appelé la sécurité intérieure... Ça montre bien la proximité qu'il peut y avoir entre les entreprises et le pouvoir chinois, l'immense problème de corruption dans un pays où les élus sont parfois eux-mêmes dirigeants de grandes sociétés

Confiscation des passeports et des rushes vidéo, intimidation de la traductrice à qui on promet sept ans de prison si elle continue à travailler avec les deux Français... Selon Martin Boudot, la filature par les services secrets a commencé dès le lendemain matin : "Il fallait tous les jours trouver une nouvelle solution pour les semer !"

Alors qu'on surnomme Baotou "la ville du cancer", les deux reporters finissent par fouiner du côté de l'hôpital de la ville. Sans surprise, la sécurité de l'Etat chinois les arrête, avant de les conduire à signer "une charte d'autocritique", soit un document "assez commun en Chine, disant 'si je diffuse ce reportage, je serai poursuivi en justice'. On s'est assurés que ça n'avait aucune valeur en France, et on a signé".

Martin Boudot et Pedro Brito Da Fonseca ont fini par exfiltrer leurs échantillons d'eau du lac du pays avec difficulté, utilisant "une mule" – soit un passeur moins soupçonnable que les deux reporters, déjà complètement grillés – pour faire le trajet Pékin-Paris. Le reporter de Cash Investigation, qui peut être fier de son boulot, conclut son témoignage à Télérama par cette phrase pleine de sagesse :

C'est la deuxième fois que je vais en Chine et je ne suis pas sûr de pouvoir y retourner un jour...

L'émission de Cash Investigation "Les secrets inavouables de nos téléphones portables" est à revoir en replay par ici

Par Théo Chapuis, publié le 05/11/2014

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