L'enfer des migrants : Carlos Spottorno a photographié ceux qui rêvent d'Europe

Afin de mieux saisir la catastrophe humanitaire vécue par des millions de personnes aux portes de l'Europe, Carlos Spottorno est allé photographier ces migrants qui ont tenté la traversée d'un continent à l'autre. Un travail nécessaire et primé par le World Press Photo award.

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(Crédit Image : Carlos Spottorno)

Chaque année, une considérable vague de réfugiés pénètre l'Europe à la recherche d'une existence plus joyeuse et plus sûre. Beaucoup d'entre eux le font pour améliorer leur situation économique ou afin de poursuivre leur éducation. D'autres quittent leur pays natal pour fuir les violations faites aux droits de l'homme, la torture, la persécution, les conflits armés, le dénuement ou même la mort.

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En octobre 2013, 366 personnes se sont noyées en tentant de traverser la Méditerranée pour atteindre l'Italie. Peu après, le gouvernement italien lançait une opération de sauvetage impliquant cinq navires militaires et d'autres ressources maritimes. À bord de l'un de ces vaisseaux se trouvait le documentariste et photographe Carlos Spottorno. Accompagné de l'écrivain Guillermo Abril, il a été dépêché par le quotidien espagnol El Pais pour en faire la couverture. Les photographies que Carlos a rapporté sont bouleversantes.

Ce projet a remporté un World Press Photo award, une surprise quand on sait que les photos ont été soumises par le photographe lui-même. Mais pas si surprenant que ça lorsqu'on se rappelle que ce genre d'histoires ne sont pas si couvertes, les publications craignant d'être taxées de "trop d'empathie pour les migrants".

Mineo, le bout du monde

Carlos a passé quelque temps au centre de réfugiés de Mineo, en Sicile. Ce n'étaient que quelques heures, mais c'était assez pour se rendre compte de l'atmosphère de dévastation laissée comme conséquence de cette tragédie. Plus vaste camp de réfugiés en Europe, Mineo est la destination où atterrissent ceux qui ont été sauvés, parfois pour des mois, parfois pour des années :

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Je n'ai pas été autorisé à pénétrer la maison de qui que ce soit. En gros, j'ai vu des gens ne rien faire du tout. Ils attendaient, ils traînaient dans les rues et surtout ils s'ennuyaient beaucoup. Lorsqu'ils arrivent au centre, ils se sentent reconnaissants, parce que leur vie est à nouveau en sécurité. Ils ont un toit, de la nourriture et un lit... Ils se sentent bien accueillis, comparé à l'endroit d'où ils viennent. Mais au bout de quelques mois, ils sont toujours autant désœuvrés et n'ont aucune perspective.

Une fois que leurs besoins vitaux sont assurés, ils ont naturellement envie d'autre chose. Un travail, des plans d'avenir... Ils doivent penser au futur, ils ont forcément des projets. Je n'en ai pas été témoin, mais on m'a raconté que la prostitution, le deal de drogue et d'autres problèmes criminels avaient cours ici – des soucis normaux qu'on peut associer à l'inactivité et au manque d'horizon.

Que ce soit dans son documentaire ou ses clichés, Carlos utilise ce bon vieux noir et blanc pour créer l'illusion d'inertie. Selon lui, ce qui se passe en Méditerranée en ce moment n'est pas nouveau... et ne s'arrêtera pas de sitôt.

(Crédit Image : Carlos Spottorno)

(Crédit Image : Carlos Spottorno)

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Marco, janvier 2014: des migrants originaires du Mali et d'autres pays d'Afrique subsaharienne attende depuis des mois et même des années avant de traverser une frontière qui les amènera à la ville espagnole de Melilla. Les conditions de vie sont très dures (Crédit Image : Carlos Spottorno)

Maroc, janvier 2014 : des migrants originaires du Mali et d'autres pays d'Afrique subsaharienne attendent depuis des mois et même des années avant de franchir la frontière qui les amènera à la ville espagnole de Melilla, située côte nord-ouest de l'Afrique, face à l'Europe. Les conditions de vie sont très dures (Crédit Image : Carlos Spottorno)

Orestias, en Grèce, février 2014 : les migrants illégaux qui se sont fait arrêter restent dans ce centre. Selon la loi grec, ils peuvent être accusés d'être des criminels.

Orestiás, en Grèce, février 2014 : les migrants illégaux qui se sont fait arrêter restent dans ce centre cernés de clôtures. Selon la loi grecque, ils peuvent être accusés d'être des criminels (Crédit Image : Carlos Spottorno)

Le noir et blanc donne aussi au propos une forme d'unité, cruciale dans la plupart du travail de Carlos. Il veut rendre évident aux yeux des spectateurs que ce qui se passe en Bulgarie ou en Italie est directement relié avec ce qui se produit à Lampedusa ou bien au Maroc.

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Je ne suis pas un analyste politique, mais il m'apparaît évident que nous ne ciblons pas ce qu'il faut. On ne résout pas les problèmes des réfugiés simplement en conduisant une opération d'envergure. Tant que les inégalités, la pauvreté, les guerres, la famine et la terreur existera dans leurs pays d'origine, des gens continueront de fuir leurs propres maisons afin de trouver une meilleure vie – même quelque part où on leur fait bien comprendre qu'ils ne sont pas les bienvenus.

Si je puis me permettre, l'UE et le reste du monde dit "développé" doit arrêter d'encourager les économies coloniales. Nous devons arrêter de vendre des armes aux dictateurs, arrêter de les soutenir, arrêter de leur offrir des abris et de la place dans des paradis fiscaux.

Nous devons arrêter de faire comme si nous ne savions pas que tous les groupes armés en Afrique bénéficient du soutien indéfectible des entreprises multinationales et des gouvernements occidentaux. Il me semble que les États-Unis ne peuvent plus envahir des pays, envoyer des drones militaires partout où ça leur chante et espérer que personne ne réagira.

Mars 2013 : l'activiste Giacomo Sferlazzo a créé un musée des migrants qui rassemble des objets trouvés dans les bateaux provenant de Libye.

Mars 2013 : l'activiste Giacomo Sferlazzo a créé un musée des migrants qui rassemble des objets trouvés dans les bateaux provenant de Libye (Crédit Image : Carlos Spottorno)

À qui la faute ?

Pour Carlos, ce projet est le fruit d'années de travail et de dévouement. Le résultat est un livre de photos saisissant et un documentaire primé (à voir ci-dessous). Vous vous en doutez, c'est poignant, c'est bouleversant et c'est difficile à regarder. Quand on lui demande qui est à blâmer, la colère de Carlos est palpable :

Oui, c'est ça, continuons de rejeter la faute sur les individus et les militaires au lieu de demander aux politiciens d'utiliser les leviers des institutions ! Ces problèmes ne peuvent pas se résoudre à l'échelle de l'individu. Mais continuons d'être les témoins de ces gens qui périssent ou meurent de faim aux portes de l'Europe, en espérant que d'un coup de baguette magique, tout disparaisse et que les pauvres se rappellent de leur place dans ce bas monde...

Et il est injuste de blâmer la police des frontières qui reçoit des ordres contradictoires de la part de l'Union : d'un côté, on lui ordonne de fermer les portes au continent, d'un autre côté on leur demande de le faire "proprement" – ce qui n'est pas toujours possible. L'agent de police aux frontières locales n'est que le bouc émissaire de la politique d'immigration absurde de l'Union Européenne.

L'intégralité du travail photographique de Carlos Spottorno, ainsi qu'un autre montage de son film, est à voir sur son site Internet.

Article de Jordan Gold traduit de l'anglais par Théo Chapuis. 

Par , publié le 30/04/2015

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