Emma Watson : la menace était presque parfaite

Les menaces contre Emma Watson ont enflammé la sphère web. Ces avertissements ne sont en réalité que du vent ; mais trop tard, la tempête provoquée par les prétendues menaces a emporté tous les médias sur son passage. Retour sur cette histoire, son traitement précipité et maladroit par certains médias, et un (presque) dénouement inattendu.

Emma Watson en mission en faveur de la cause féministe pour l'ONU le 17 septembre, à Montevideo, en Uruguay (Crédits image : Xinhua/Nicolas Celaya

Emma Watson en mission en faveur de la cause féministe pour l'ONU le 17 septembre, à Montevideo, en Uruguay (Crédits image : Xinhua/Nicolas Celaya

Derrière les menaces visant Emma Watson se cache en réalité une impressionnante opération marketing... qui est loin d'être celle que pensaient avoir démasqué la plupart des médias. Non, ce n'est pas une agence de webmarketing qui est derrière tout cela. Non, ce n'est pas un groupe de trolls visant à discréditer 4chan non plus. La réalité est tout autre. Le Monde nous a aiguillé vers la véritable identité de la personne derrière toute cette opération : ce serait un rappeur inconnu de Miami se faisant appeler Joey Nuova.

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Retour sur les faits : Emma Watson tient un discours sur l'égalité des sexes devant l'ONU dimanche 21 septembre, dans le cadre de la campagne "He for She". Peu après viennent les menaces : un mystérieux site nommé "Emma you are next" (disparu depuis) apparaît dimanche, jour du discours. Dessus, un unique compte à rebours destiné à prendre fin mercredi 24 septembre, et la promesse d'une publication de photos de nu de l'actrice d'Harry Potter une fois le temps écoulé, volées sur son iCloud de la même manière que cela avait été fait avec Jennifer Lawrence ou Kate Upton. Le site est signé d'un logo 4chan, forum sur lequel avaient justement été publiées les photos piratées d'actrices dénudées.

Les médias tombent une première fois dans le panneau, relayant ces menaces alors qu'elles paraissent sans fondement. Tout d'abord, il est très peu probable que des photos d'Emma Watson nue circulent : pourquoi ne pas les avoir diffusées au même moment que celles de Jennifer Lawrence, ou plus récemment Kim Kardashian et Rihanna, si des tiers mal intentionnés les avaient en leur possession ? Comment auraient-ils pu anticiper le discours féministe porté par l'actrice devant l'ONU pour ensuite, et seulement ensuite, la menacer de la sorte ?

La coquille vide Rantic

Retour sur "Emma you are next". Jour J, heure H : à l'heure-dite de l'ultimatum, pas de photos dévoilées. En se rendant sur le site en question, on est alors redirigé vers une autre adresse : Rantic.com. Un site appartenant à une présumée agence de webmarketing nommée Rantic qui annonce sur sa page avoir monté cette opération dans le seul but de dénoncer 4chan et de provoquer sa chute, après avoir été mandatée par des célébrités. "Emma you are next" n'appartenait donc pas à 4chan, mais au contraire, aurait été destiné à faire couler le forum, si l'on en croit Rantic.

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L'agence adresse même sur son site une lettre ouverte au président Barack Obama, prétendant avoir été contactée par les agents de plusieurs stars pour limiter la fuite de photos nues :

Cher Barack Obama. La diffusion des photos de célébrités nues par 4chan ces deux derniers mois a constitué une invasion de la vie privée et montre qu’Internet doit être censuré. Tous les 'like' Facebook, les partages, les mentions sur Twitter compteront comme des signatures de notre pétition, et constitueront un pas de plus vers la fermeture de www.4chan.org.

Rantic appelle également un maximum de personnes à se joindre à son combat contre 4chan en signant une pétition adressée à la Maison Blanche... dont le lien ne renvoie vers : rien.

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On le comprend vite, Rantic Marketing est en réalité une agence fantôme. L'entreprise n'existe pas, ce que les médias ont fini par remarquer une fois qu'ils se sont tous retrouvés à ce niveau du jeu de piste. Plusieurs preuves de son non-existence, ont été relayées par le Nouvel Observateur, qui s'est appuyé sur des articles de presse outre-Atlantique et sur des forumssur lesquels se trouvent finalement les enquêteurs les plus aguerris – pour étoffer son enquête, dont voici les conclusions :

En plus du lien inexistant de la pétition destinée à la Maison Blanche, Rantic dispose d'un compte Twitter biaisé, comme le soulignent le Nouvel Observateur et d'autres médias. Plus de 220 000 followers, dont 84% sont des robots, achetés à des sociétés fournisseuses de likes et autres followers sur les réseaux sociaux.

L'étrange site FoxWeekly

Le Monde remarque également que la prétendue société n'a jamais travaillé avec la NASA, Sony, Universal ou encore McDonalds et la Warner Bros. comme elle se targue de l'avoir fait sur une ancienne version de son site. Il a suffi au  Monde quelques coups de fil à ces sociétés pour qu'elles nient toutes ces fausses informations.

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En plus de ne pas avoir de siège, l'indice le plus frappant concerne le directeur de Rantic, homme fictif à la tête d'une entreprise fictive. C'est l'utilisateur d'un forum qui l'a remarqué. Sur son site, Rantic prétend que son fondateur est un certain Brad Cockingham. Aucune information sur cette homme, si ce n'est une seule, sur un site nommé FoxWeekly.

Sur ce dernier, une image de ce Brad Cockingham est hébergée ; et vous pouvez la voir ici. Mais si l'on recherche cette image sur Google, en deux clics, on se rend compte qu'elle provient d'un autre contexte, représentant homme tout autre que ce "Brad Cockingham" et une tout autre société nommée Kobie Marketing qui, elle, existe vraiment : des éléments qui n'ont rien à voir avec toute cette affaire.

Notre enquête s'écarte un moment de Rantic Marketing pour commencer à se concentrer sur le site FoxWeekly, qui s'avère être... l'arme secrète de Rantic. Étonnant, non ?

Tout d'abord, un fait marquant : FoxWeekly a publié un article datant d'une semaine, supprimé depuis mais disponible ici car enregistré sur la Toile, qui fait la promotion de Rantic Marketing, "une entreprise en plein essor".

Pour établir un lien entre Rantic et FoxWeekly, il suffit d'effectuer une recherche sur Internet sur la société de webmarketing qui n'existe pas. Son nom est cité dans une affaire datant de fin août, sur un article annonçant la possible annulation de la version PC du jeu GTA V. Une rumeur traitée en premier par FoxWeekly, avec à l'appui une interview d'un président de Rantic Marketing nommé cette fois-ci John Hoffenberg, qui prétend travailler sur le jeu édité par Rockstar. Rockstar justement, qui a rapidement démenti ces informations. De l'intox, donc, suite à laquelle le site de Rantic est victime d'un piratage revendiqué par 4chan.

L'ombre des trolls SocialVEVO

Ce n'est pas la première fois que FoxWeekly manipule l'information, uniquement dans le but de générer des clics et des revenus. Et bizarrement... c'est aussi FoxWeekly qui a été le premier média à relayer l'affaire du site "Emma you are next", supprimé depuis mais hébergé sur le net ici, et ce le jour-même du discours féministe de l'actrice. Une réactivité étonnante pour un site parfaitement iconnu, et qui met encore plus le doute sur FoxWeekly.

Ce doute, le Daily Dot l'a amplifié au terme d'une enquête concluant au fait que les créateurs de FoxWeekly sont derrière une organisation de trolls connue sous le nom de SocialVEVO, ou encore Swenzy. Des sortes de spammeurs YouTube, dont le procédé est simple : provoquer des phénomènes viraux, basés sur de l'intox, dans l'unique but de générer du trafic, se donner de la visibilité et remplir leur porte-monnaie grâce aux revenus publicitaires.

C'est le même système qui a été employé avec "Emma you are next". Ses créateurs se vantent sur le site-même d'avoir généré "48 millions de visiteurs uniques, 7 millions d'actions Facebook et 3 millions de mentions sur Twitter", suite à la promesse de la publication de photos nues de l'actrice.

Un rappeur derrière tout ça ?

Les médias ont péché par impatience, que ce soit en relayant d'abord les menaces proférées par le site "Emma you are next" et en les déclarant crédibles, puis en se focalisant sur Rantic... qui n'existe finalement pas. De longues spéculations ont suivi, qui ont toutes mené à FoxWeekly après des enquêtes plus approfondies. Mais l'affaire ne s'arrête pas là.

La personne qui se cache derrière cette opération n'est ni "Emma you are next", ni une agence de webmarketing, ni le site FoxWeekly... Mais une (ou plusieurs) personne(s) qui possède(nt) ces trois plateformes, hébergées sur le même serveur, et créées uniquement dans le but d'avoir de la visibilité sur le web et de dégager des revenus. Une équipe de l'ombre, agissant sur Internet.

Le blog Pixels a poussé l'enquête plus loin pour découvrir que ce serait un rappeur de Miami qui se cache derrière tout ce mic-mac. Un plan promo d'un "artiste" méconnu du grand public, simplement. Voici ce que déclarent les journalistes de Pixels :

Nos propres recherches font en effet apparaître le rôle central que semble avoir joué un jeune chanteur de hip-hop, qui prévoit de lancer un album fin 2014. Avant d'être une « agence marketing », le nom de Rantic était en effet celui d'un label indépendant. Parmi les artistes s'en réclamant, figure un rappeur de Miami. Encore inconnu du grand public, l'artiste a fait l'objet d'un seul article de presse – publié sur Fox Weekly. Un site sur lequel son nom est listé parmi les contributeurs réguliers. Il a utilisé l'un de ses pseudonymes – lié à son groupe de musique – sur plusieurs sites ou pages liés à Rantic.

Toutefois, Pixels ne nomme pas le rappeur. Selon nos informations, recoupées entre ce forum, une information du quotidien allemand Der Spiegel et nos propres recherches, il s'agirait du rappeur Joey Nuova, illustre inconnu, en fait, dont la chaîne YouTube est curieusement alimentée d'une unique vidéo... qui affiche étrangement près de 4 millions de vues. Son adresse Twitter ne renvoie à rien, son site Internet ne renvoie à rien ; et le seul site faisant mention de ce rappeur est... la coquille vide Foxweekly, dans cet article. Il semblerait donc qu'il faut privilégier la piste du coup marketing qui profite au rappeur.

Article écrit en collaboration avec Théo Chapuis

Par Rachid Majdoub, publié le 25/09/2014

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