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Émeutes de 2005 : les critiques de la presse étrangère, miroir déformant du malaise français

Publié le

par Théo Chapuis

"Apartheid", "intifada", Paris incendié et hordes d'islamistes assoiffés de sang... Il y a 10 ans, les journaux du reste du globe fantasmaient les émeutes en banlieues et donnaient des leçons au système d'intégration républicain. Mais sous les critiques parfois gratuites se planquait alors la caricature d'un certain malaise français, lui, bien réel. Une décennie plus tard, on fait la revue de presse.

Ce bandeau, Fox News l'a bien vite déprogrammé – jugé trop scandaleux (<a href="http://www.hyscience.com/archives/2005/11/on_the_12th_day.php" target="_blank">Source</a>)

Vous le savez, les journalistes aiment en rajouter. Or lors des émeutes qui ont secoué les quartiers des banlieues en France en 2005, la loupe grossissante de la longue distance n'a fait qu'exciter la presse étrangère à propos d'événements qui seront bientôt décrits comme les prémisses d'une guerre civile ou encore d'une guerre de religions en France.

Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, mais aussi en Allemagne, en Espagne, en Israël ou ailleurs, de nombreux reporters n'hésitaient pas à écrire des descriptions au vitriol de la colère des cités alors qu'ils n'y avaient jamais mis un pied.

Or sous la titraille scandaleuse et les moqueries anti-froggy, on relevait parfois des critiques justes et écrites avec le recul. Soudain, les journaux étrangers semblent alors se rendre compte de l'échec de l'intégration à la française, des ghettos grisâtres, de l'apartheid social, du racisme et de la brutalité policière. Par le prisme des événements de banlieue se brise l'illusion d'un si paisible royaume fait de camembert et d'escargots au beurre. Regardez.

"Guerre civile" plutôt qu'émeutes

Très vite, c'est une tornade de titres incendiaires : "Pourquoi Paris brûle", questionnait le TIME le 2 novembre 2005 pendant que CNN évoquait le même jour des risques de "guerre civile" : à la télévision américaine ce soir-là, on parle d'une possible instauration d'un "couvre-feu" et de "l'envoi de troupes". Un reporter de CNN souligne "le climat de peur" régnant dans les banlieues... Très vite, après les dépêches, les éditorialistes dégainent leurs analyses à l'acide : en Espagne, par exemple, El País titre tout en finesse "L'intifada française". Dans les rédactions, il faut réagir vite. Emportées par l'événement, certaines n'ont qu'une hâte : se "payer" la France, comme l'explique un article de Presse et Cité.

Mais quel était l'élément déclencheur ? Si les journaux français s'orientent d'abord sur la face visible de l'iceberg et le décès tragique de Zyed et Bouna, très vite les journalistes entendent la généralisation du malaise des cités. Pain béni pour les médias étrangers, qui se concentrent dès lors sur les inégalités et l'opposition entre les populations des banlieues pauvres et le reste du territoire. Ainsi, on lit même dans le conservateur Fox News que "les émeutes ont mis en exergue la division entre les grandes villes de France et leurs banlieues pauvres".

(Crédits image : Tab, publié dans le Calgary Sun)

Un article du très sérieux New York Times lui emboîte le pas et tente de prendre lui aussi un peu d'ampleur. Il réalise que les banlieues françaises, majoritairement habitées par "une population d'immigration issue d'Afrique du Nord et d'Afrique sub-saharienne", s'embrasent à cause du peu de perspectives pour les jeunes qui y vivent :

La persistance de l'agitation semble être alimentée moins à cause de la brutalité policière que par la frustration des jeunes qui n'ont pas de travail et voient très peu d'espoir pour leur avenir.

Dans un sujet vidéo à revoir ici, CBS insiste très vite dans son commentaire sur "la colère de jeunes hommes d'origines africaine et nord-africaine" et ajoute que "dans certains quartiers, deux personnes sur trois n'ont pas d'emploi". Le téléspectateur étant avant tout friand de spectacle, les images montrent la violence, crue : des carcasses de voitures calcinées, des jeunes furieux et des flics en tenue anti-émeute progressant en quinconce sous la pluie de projectiles. La dernière info fournie par la reporter à la fin de son commentaire : à 15 kilomètres des murs de Paris, un commissariat vient d'être incendié. A vous les studios.

"Ça n'a rien à voir avec la religion. Il s'agit de justice"

Loin du cœur de l'action, une journaliste dénonce la mauvaise volonté de l'Etat français, responsable, d'après elle, de cette triste situation. Dans un éditorial pour USA Today, Souhelia Al-Jadda soutient que la crise française est "une leçon" pour les politiques migratoires européennes. Dès le deuxième paragraphe, elle tire à balles réelles sur notre système d'intégration tant vanté :

Pendant plus de 50 ans, la France n'a accompli que très peu pour assimiler ses près de six millions d'individus issus des minorités africaines et musulmanes. Elle les a laissés oubliés de tous dans des ghettos paupérisés où règne 21% de chômage, peu de services aux citoyens et à peu près zéro représentation de l'Etat.

Aussi, pour elle, le gouvernement français a pris parti pour "une approche de ligne dure", traitant avec "les émeutes comme elle le fait avec le crime organisé". Elle est également fondamentalement convaincue que ceux qui pointent ces émeutes comme le signe d'une radicalisation extrémiste ont tout faux. Un raisonnement qu'elle mène jusqu'au bout : "Le fait est que la plupart de cette jeunesse ne s'identifie pas à l'Islam ni aux leaders religieux dans cette situation car leur mécontentement n'a rien à voir avec la religion. Il s'agit de justice."

"Burn Bébé Burn"

Jon Stewart n'est pas journaliste à proprement parler, mais plutôt humoriste. Or il y a souvent dans le rire davantage de vérité qu'on le croit. Le comédien a consacré l'un de ses pastiches de journal TV au sujet – lui qui commentait l'actualité internationale dans le Daily Show avec le piquant qu'on lui connaît sur Comedy Central. Dans son commentaire sur images (intitulé "Burn Bébé Burn"), il envoie une pique bien sentie sur la plaie du refus de la France de s'engager en Irak : "Après tout, pourquoi faire toute la route jusqu'au Moyen-Orient alors que vous pouvez affronter des musulmans dans votre propre quartier ?"

Quelques blagues sur les nouvelles places de parking sur fond de voitures brûlées et un peu d'humour anti-France tout ce qu'il y a de plus bas du front et l'animateur à la satire plus rapide que son ombre donne déjà une couleur plus sympa à l'ensemble.

Non, on ne connaissait pas cette ville non plus (Capture d'écran)

Kassovitz, un prophète ?

Rayon culture, d'après Slate US, un film préfigurait pourtant bel et bien cette situation dramatique : La Haine de Matthieu Kassovitz, sorti pile 10 ans plus tôt et devenu un succès surprise au box office. Le journaliste rappelle le fameux "Jusqu'ici tout va bien...", qui fait référence à "la situation explosive dans les grands ensembles urbains" ; même si selon lui, Matthieu Kassovitz n'a dépeint le malaise de banlieue que par chance – et non pas par flair.

A l'issue de 1200 mots menés par l'esprit de contradiction du critique (estimant que La Haine est un film largement surestimé), il rappelle que sur son site, Kassovitz expliquait alors à l'époque qu'il avait tourné ce long métrage "avec la conviction que la brutalité policière devrait cesser"Si le journaliste relativise l'aspect prophétique du film, il termine sur un commentaire tout en clichés qui s'avère surprenamment intéressant :

Comme base pour prédire le bouleversement social que la France traverse, [La Haine] laisse de côté un certain nombre de choses importantes. Pas uniquement la rigidité et l'avarice du secteur du travail en France, ni même sa culture politique tout sauf avenante ; mais la question la plus importante reste en suspens : même s'ils chérissent leur comportement obstiné, sont-ils capables de changer cela ?

(Crédits image : Aria)

Ramallah-sous-Bois

Rassurez-vous, il n'y a pas que les médias américains pour s'en payer une bonne tranche. En Allemagne, c'est dans le Spiegel qu'on pouvait lire l'éditorial le plus dépressif, signé par pas moins de cinq journalistes.

Dans leur papier, les reporters signalent d'abord les actions de la ville dans les domaines de la culture et de l'éducation, notant que le thème du concours d'écriture de la bibliothèque municipale à ce moment-là était "Je viens de loin, j'aime mon pays", et que le maire Claude Dilain "a tout fait dans le bon sens"... et pourtant, qu'aujourd'hui, "la télévision transforme Clichy en Ramallah-sous-Bois, un lieu où les jeunes en baskets et sweats à capuche se taillent leur propre révolution". Bigre.

Malgré son pessimisme, cet article marque quelques points, notamment lorsqu'il déclame, sentencieux : "Clichy-sous-Bois montre avec assez de preuves que la voie française de l'intégration a échoué lamentablement. Car à quoi sert l'éducation quand il n'y a pas d'emploi ?". Là est sans doute la question-clé, à laquelle ne répondait pas le ministre de l'Intérieur de l'époque, un certain Nicolas Sarkozy, qui n'a fait "que rajouter de l'huile sur le feu" en insultant les populations des banlieues. Les journalistes allemands soulignent d'ailleurs la lenteur de la riposte du tandem Chirac/de Villepin, tétanisés par les réactions à l'emporte-pièce de l'ex-maire de Neuilly.

Toujours dans ce même registre, sombre vision d'une société uniquement marquée par ses déséquilibres, les éditorialistes prophétisent le déclin du vivre-ensemble au profit d'une exacerbation du communautarisme. De la défaite de la laïcité française, qui n'a eu pour autre effet, hélas, que de dériver la population des banlieues vers la violence. Snif, snif, vous sentez ? Il y a comme des relents de Marine Le Pen dans le texte :

Les divisions sociales de la société française courent le long de lignes ethniques, religieuses et révèlent aussi de profonds clivages culturels. L'idéal de la République française, la nation comme une communauté de citoyens volontaires qui jouissent de l'égalité des droits, peu importe leurs origines ethniques ou leurs croyances religieuses, cède face à une coexistence volatile entre communautés qui veulent conserver leur identité et vivre selon leurs propres règles.

Inquiétant ? Le lecteur allemand n'en est pas au bout de ses peines. Ils continuent en balayant la "sacro-sainte séparation de l'Eglise et de l'Etat" en France, devenue "une illusion" selon eux. La suite est encore pire, imaginant carrément une guerre contre "des milices islamistes". Car bien que les émeutes de Clichy ne soient pas connectées au terrorisme, il faut tout de même que les journalistes agitent l'épouvantail... du terrorisme : "cette violence urbaine pourrait facilement devenir un terrain fertile pour des organisations terroristes telles Al-Qaïda ou d'autres groupes extrémistes." Hum.

"Muslim riots"

Aux Etats-Unis, l'un des temps forts de la couverture médiatique des émeutes des banlieues françaises fut le malencontreux bandeau titre de Fox News : "Muslim Riots" ("émeutes musulmanes", capture d'écran en tête de l'article).

Si le titre est effroyable, la suite de l'histoire est savoureuse. S'il est difficile de mettre la main sur cet extrait vidéo qui a scandalisé dans le monde entier, c'est parce qu'un prince saoudien actionnaire de Fox News a fait savoir son indignation à Rupert Murdoch lui-même, propriétaire de la chaîne. Le prince Alwaleed bin Talal bin Abdulaziz Al-Saud aurait même réussi à faire changer le titre de Fox News dans la demi-heure, selon le Guardian britannique :

J'ai décroché le téléphone pour appeler Murdoch. Je lui ai dit que je ne parlais pas en tant que partie prenante dans les affaires de Fox News, mais comme simple téléspectateur. Je lui ai dit que ce n'étaient pas des émeutes musulmanes, mais seulement des émeutes.

Un simple téléspectateur n'aurait cependant sans doute pas eu accès aussi facilement au numéro de Rupert Murdoch.

Les jeunes de banlieue, "fascinés par la culture des ghettos américains"

Et chez nos voisins espagnols ? El País titre "L'apartheid français" (tout en finesse) et rappelle que si la diversité est la bienvenue dans la sélection de l'équipe de France de football, elle est invisible "au Parlement, au gouvernement ou dans les boards des grandes entreprise". Joaquin Prieto, l'éditorialiste du titre espagnol, ne serait sans doute pas d'accord avec ses confrères allemands.

D'après lui, il ne faut pas chercher les causes de l'ire des banlieues dans un quelconque terreau extrémiste, qu'il soit religieux ou carrément terroriste ; le malaise vient de ces "ghettos" dans lesquels la société française a enfermé toute une partie de sa population – et également de l'étincelle Sarkozy qui, en parlant de "racailles", a rangé tous les habitants des cités dans la même boîte sémantique pathétique... qui est encore d'actualité, 10 ans après.

L'éditorial revient sur la création, dans les années 60, des grands ensembles qui entourent Paris et toutes les métropoles de France. Forte d'un dynamisme économique rare, elle bâtissait 600 000 logements par an (!) 50 ans avant que la phrase la plus entendue par les médiateurs de la banlieue d'Aulnay-sous-Bois soit : "Pour nous, il n'y a aucun avenir". Le journaliste ibère relève aussi la politique de logement HLM, aujourd'hui "débordée", ajoutant que "dans la lutte pour les rares emplois disponibles, presque inévitablement, entre François et Mohamed, l'employeur embauchera François".

Basé sur les propos d'une enseignante d'Aubervilliers, il tente un portrait des "jeunes de banlieue", grands insaisissables aux yeux des journalistes étrangers, sauf lorsqu'on les envisage en "meute", en "bande", voire organisés "en gang". Il les décrit comme "fascinés par la culture des adolescents des ghettos américains", enfermés dans "un monde virtuel avec des valeurs proches d'une forme de hooliganisme". Voilà pourquoi ces gamins de leur époque ne collent radicalement pas aux comparaisons avec "l'intifada" que la presse leur met sur le dos.

"La France va bientôt autoriser des couvre-feux localement", titrait le Herald Tribune le 8 novembre 2005

Un traitement parfois jugé "bâclé"

Analyses, reportages, interviews, tentatives d'explication, rencontres... Entre fin octobre et mi-novembre, les violences des cités françaises faisaient la une des bulletins du monde entier. Mais ces événements ont-t-ils été couverts avec autant de sérieux qu'ils auraient dû l'être ? Au lendemain des événements, dans Presse et Cité, Simone Mastrangeli, journaliste au quotidien italien La Stampa, estimait tout simplement que "c'était bâclé". Ce qui justifie un tel jugement s'explique par le développement qui suit :

Il n’était pas rare de voir débarquer une poignée de journalistes à Clichy-sous-Bois qui posaient quelques minuscules questions avant de repartir dans la foulée. Pourtant, ces émeutes en banlieue, c’était un événement très important, même si ce n’était pas celui du siècle.

Un journaliste de CNN basé à Paris confie anonymement son amertume : "Ça reste une expérience mitigée. La direction n’a pas forcément bien géré le dossier en faisant notamment appel à des journalistes sans aucune expérience sur le sujet. Le spectaculaire a, par moments, pris le pas sur l’informatif". Il ajoute qu'on lui a préféré "certains collègues alors en poste en Irak"… C'est dire avec quel ton guerrier on souhaitait transmettre les informations à la tête de la chaîne d'infos américaine.

Dans le même article, Paul Georgiev, un journaliste russe indépendant, admet que si les éditions du monde entier se sont fait piéger à la course au sensationnel, c'est sans doute aussi parce que "c’était une période relativement calme où l’actualité manquait de piquant au goût de quelques responsables éditoriaux". A l’image de son homologue américaine, la presse russe a donné l’impression que la France était sous le coup d’une vraie guerre civile alors que, en réalité, on était loin du compte". Il ajoute cependant une phrase qui restera en suspens – mais qui révèle bien des choses d'un traitement médiatique en 2005... et sert d'avant-goût à l'actualité en 2015 :

On m’a d’ailleurs reproché de ne pas en avoir fait "assez" dans mes différents sujets. Mais c’est propre à notre époque...

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