Egypte : le harcèlement sexuel au Caire vu par un documentaire

Deux jeunes femmes sont en train de réaliser un documentaire sur le harcèlement sexuel que subissent les Égyptiennes au quotidien. Nous leur avons posé quelques questions. 

Linne et Colette

Tinne Van Loon  et Colette Ghunim

Réalisatrice américaine, Colette Ghunim a travaillé pour le Rotary Club, Habitat International Coalition et Wataneya Society for the Development of Orphanages en Egypt. C'est lors de son année d'étude au Caire qu'elle a rencontré Tinne Van Loon, une photographe belge américaine et fondatrice de Everyday Egypt, un collectif de photographes qui travaillent en Egypte.

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À respectivement 22 et 26 ans, ces deux jeunes femmes, basées dans la Ville aux milles minarets depuis plus d'un an, ont décidé de s'attaquer à un problème de taille : le harcèlement sexuel, qu'elles désignent comme "la nouvelle épidémie en Egypte" :

Colette et moi-même avons toujours été attentives aux problèmes d'inégalité entre les sexes à travers le monde. Nous avons décidé de raconter les histories de harcèlements sexuels en Egypte, après avoir sans cesse entendu des histoires de femmes étrangères et égyptiennes qui en ont souffert. Nous voulions saisir ce sentiment d'angoisse incessant chaque fois qu'une femme marche toute seule, car nous en avons aussi fait les frais.

C'est ainsi que Tinne introduit ce à quoi la majorité des femmes font face quotidiennement. Le corps de la femme scanné de la tête aux pieds par des regards insistants, et cette vague impression de n'être qu'un bon morceau de viande que les hommes aimeraient se mettre sous la dent. Et c'est sans compter les sifflements. "C'est comme si nous étions des objets", résume Tinne.

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Alors, pour montrer au monde entier et surtout aux hommes ce que c'est que d'être une femme qui marche dans la rue, elles ont décidé de filmer la traversée d'un des ponts les plus fréquentés du Caire à travers les yeux de Colette. La vidéo "Creepers on the bridge" ne venant que confirmer la triste réalité dont nous venons de parler.

Les hommes du pont Kasr El-Nil

Vêtue, comme on peut le voir au début de la vidéo, d'une longue robe, d'un T-shirt et d'un gilet, soit rien "d'indécent", Colette arpente le pont Kasr El-Nil. Si elle ne porte pas le voile, Tinne le justifie par le fait que "l'Egypte est beaucoup plus moderne que les gens des pays occidentaux l'imaginent. Environ 30% des femmes ne portent pas de voile. Si beaucoup de femmes le portent, elles sont aussi des millions à ne pas le mettre".

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Son portable près de la bouche, Colette, qui a des origines arabes, parle au téléphone – c'est du moins ce que croient les hommes du pont Kasr El-Nil. "Elle faisait semblant d'être dans une conversation importante et regardait droit devant pendant que le portable filmait. Quand elle sentait des yeux se diriger vers elle, elle tournait le portable légèrement vers eux".

Pendant deux minutes, les regards sont insistants, pesants, gênants. Un sentiment d'autant plus accentué que la marche de Colette a été ralentie.

Nous avons également enregistré les sifflements pendant que nous filmions. Mais Colette prétendait être au téléphone et nous n'avons pas pu les inclure parce qu'on entendait surtout sa conversation en arabe. À la place nous avons décidé de mettre la musique "A3akes Ah At7rash La2" de Sadat & Fifty, qui se traduit par "Flirting, Yes, Harassment, No". Nous pensions que cela collait bien étant donné que beaucoup de jeunes hommes égyptiens écoutent ce genre de musique populaire Electro Sh3abi.

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Ainsi, au premier visionnage de la vidéo, une chose frappe particulièrement : où sont les femmes ? À y regarder de plus près, on aperçoit quelques couples sur la gauche mais la majorité des personnes présentes sur ce fameux pont sont des hommes. Tinne l'explique par le fait que c'était un vendredi, soir de match, et que les groupes de supporters se retrouvent là avant de passer la soirée à regarder du foot.

Heureusement, le jour où nous avons décidé de tourner, nous n'avons pas subi de harcèlement physique. Aucun homme ne nous a "accidentellement" frôlé, tripoté ou pire. Le harcèlement physique explicite arrive de temps en temps, et lorsqu'une femme y a affaire, cela amplifie l'angoisse qu'elle récent lorsqu'un homme la regarde, bouche ouverte et/ou la siffle.

Cet épisode ne faisait alors que confirmer, images à l'appui, ce qu'elles souhaitaient dénoncer à travers un documentaire. En effet, c'est ce sentiment d'insécurité perpétuel qu'elles ont voulu dénoncer : "Avec un simple regard, les hommes sont déjà en train de traiter les femmes comme un objet. Elles considèrent alors leurs avances comme un premier pas vers une attaque physique et doivent être tout le temps sur la défensive".

The People's Girls - Preliminary Interviews from Tinne Van Loon on Vimeo.

Le documentaire "The people's Girls"

Pour leur documentaire, les deux réalisatrices se sont d'abord tournées instinctivement vers des militantes égyptiennes comme Esraa, une comédienne de 26 ans qui remet en cause les normes sociales en traitant du harcèlement sexuel dans des pièces de théâtre, et en participant régulièrement à des événements ou manifestations en faveur du droit des femmes. Pour l'aspect juridique justement, elles ont décidé de suivre une avocate égyptienne qui défend les victimes de harcèlement sexuel.

Aussi, pour ne pas se cantonner à une vision exclusivement féminine, interviewer un homme semblait primordial. C'est pourquoi elles ont décidé d'interroger Abdullah, un conducteur de tuk-tuk :

Abdullah travaille dans un quartier populaire du Caire et comme dans 8 cas sur 10 les femmes qui se font harceler se trouvent dans les transports publics, nous avons décidé d'observer pendant plusieurs jours la ville à travers ses yeux.

C'est donc avec cette base d'interviews et de nombreux plans filmés dans les rues que les deux jeunes femmes commencent à réaliser leur documentaire dont le nom "The People's Girl" n'est pas non plus anodin. En effet, comme nous l'explique Tinne, il y a deux symboliques derrière ce titre :

La première, c'est qu'en arabe cette expression est utilisée pour décrire "une femme bien éduquée, cultivée et respectable. Quand les gens blâment les victimes de harcèlement sexuel, certains argumentent en disant : si cette fille était une “people’s girl,” elle n'aurait pas été harcelée. Il existe ainsi un phénomène de déculpabilisation des harceleurs par la société elle-même." Elle poursuit :

Dans la société conservatrice égyptienne, les relations sexuelles en tout genre ne sont autorisées qu'après le mariage. Il y a alors un grand fardeau financier qui est de devoir fournir un appartement entièrement équipé le jour de l'union.

C'est un revers majeur qui repousse l'âge du mariage des hommes. Ainsi, le harcèlement sexuel est souvent excusé par des contats tels que : "Mais il n'a pas assez d'argent pour se marier, c'est donc seulement l'expression de sa frustration sexuelle".

Des propos d'autant plus choquants qu'ils expliqueraient en partie que l'Egypte soit considéré comme "le pire pays pour les femmes dans le monde arabe". C'est pourquoi le nom du docu "The people's Girls" a une symbolique bien large puisqu'il s'adresse à toutes les femmes en Egypte. À titre d'exemple révélateur, Tinne cite un rapport de 2013 des Nations Unies qui affirme que "99% des femmes en Egypte ont été victimes de harcèlement sexuel dans leur vie". Un chiffre tellement énorme qu'il paraît inimaginable.

The People's Girls بنات الناس Teaser from Tinne Van Loon on Vimeo.

Le harcèlement des femmes, un problème mondial

Si le harcèlement des femmes est réellement problématique en Egypte, ce phénomène est loin d'être l'apanage de ce pays ou de ses voisins arabes. En effet, Tinne clarifie :

Les femmes en Egypte peuvent faire globalement tout ce que les hommes font. Elles peuvent conduire, avoir une carrière, accéder à des postes à responsabilité et plus encore. Malheureusement, les inégalités sociales existent, comme dans beaucoup d'autres pays.

Elle cite alors l'Italie, le Brésil ou l'Inde, où il existe un taux important de harcèlement sexuel. "Ce n'est pas un problème de religion, insiste-t-elle, mais un problème de société où les hommes sont davantage valorisés que les femmes". Selon elle, la solution serait d'avoir une discussion à l'international car aucun pays n'est exempté à 100% de ce fardeau :

Nous pensons que parler de ce problème à travers les médias est une première solution. Nous devons à la fois encourager les femmes à lutter et à réagir face aux agresseurs. Le changement doit venir de la société. Parce que la société patriarcale néglige souvent la violation des droits des femmes, nous espérons que notre documentaire servira de catalyseur pour un débat public, pas seulement en Egypte mais aussi à l'international.

Comme elle résume très bien, en plus de contribuer à cette sensation d'insécurité chez les femmes dès lors qu'elles marchent dans la rue seules : "Le harcèlement sexuel commence par un regard, se poursuit par des sifflements, des touchers "accidentaux" et peut finir dans le pire des cas par un viol".

Le documentaire de Tinne et Colette est encore en cours de réalisation ; elles ont récemment lancé une demande de don sur Kickstarter pour mener à bien leur projet

Par Anaïs Chatellier, publié le 10/09/2014

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