"Des stagiaires pas si mal payés" : vraiment ?

En France, les disparités d'indemnisation varient énormément d'un stage à l'autre. Une étude relayée par Le Monde lundi 17 novembre considère que les stagiaires ne sont pas si mal payés. Qu'en est-il vraiment ?

Entre angoisse et excitation, les étudiants de France sont aujourd'hui presque tous concernés par le stage (Crédits image : Centre Universitaire Jean-François-Champollion)

Entre angoisse et excitation lorsque l'heure des demandes d'entretien approche, les étudiants de France sont aujourd'hui presque tous concernés par le stage (Crédits image : Centre Universitaire Jean-François-Champollion)

Les stagiaires sont-ils "pas si mal payés", comme le prétend Le Monde dans un article paru lundi 17 novembre ? Ce papier rappelle, pour commencer, qu'à partir du 1er septembre 2015, leur gratification mensuelle sera relevée de 436 euros à 523 euros, soit une augmentation nette de 87 euros par mois. Une bonne nouvelle apportée avec la loi du du 10 juillet 2014 "tendant au développement, à l'encadrement des stages et à l'amélioration du statut des stagiaires".

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Or d'un stage à l'autre, vous le savez, la rémunération est loin d'être équivalente. L'article du quotidien se repose sur une étude (disponible ici en pdf) effectuée par AJ Stage, une entreprise qui se prétend "spécialiste du recrutement de stagiaires, alternants et jeunes diplômés". Reprenant les résultats de cette "enquête", Le Monde en arrive à la conclusion que les stagiaires français sont en moyenne payés "668 euros par mois". Sauf qu'à sa publication, cet article est loin d'avoir faire l'unanimité et a déchaîné les commentaires outrés des lecteurs. Notamment sur la page Facebook du journal.

Pour y voir plus clair, reprenons point par point.

Selon AJ Stage, 1845 personnes auraient participé à cette enquête et ont témoigné de leur expérience sur 3 078 stages. Méthodologie tout d'abord : qui sont-ils ? "Des inscrits à notre site en partie, mais aussi des données qui proviennent de déclarations récoltées via réseaux sociaux, ou par un relai effectué par des établissements scolaires qui ont joué le jeu", nous explique Amaury Montmoreau, président-fondateur d’AJ Stage. Sur la seule bonne foi des stagiaires ou ex-stagiaires sondés, donc.

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L'entrepreneur précise également que les chiffres de l'étude se focalisent sur "les stages de personnes évoluant de Bac à Bac+5, avec une majorité de profils de Bac+3 à Bac+5". De facto, l'étude ne s'intéresse pas aux stages de troisième, de CAP ou de Bac Pro par exemple.

Leurs profils, détaillés, révèlent que 45% d'entre eux proviennent d'écoles de commerce, 15% d'écoles d'ingénieurs, 30% d'universités et IAE, 5% d'écoles de communication et 5% d'écoles d'informatique.

"Cette étude ne reflète pas la réalité"

Pour Patrick, de Génération Précaire (GP), c'est déjà un premier problème, et il est de taille. Les membres de cette structure qui défend les droits des stagiaires ont découvert l'article du Monde dès sa publication. Pour eux, "elle ne reflète pas la réalité – et quand bien même ce serait le cas, 668€ par mois, ce n'est même pas assez pour payer le loyer d'un 20m2 à Paris". Certes.

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Génération Précaire démonte l'argumentation de l'étude et l'accuse d'être biaisée. En cause, l'étrange répartition des profils qui y ont répondu :

On ne compte parmi les participants de cette étude que 30% de stagiaires qui sortent d'université, contre 45% d'entre eux qui viennent d'écoles de commerce. Cette étude est difficile à crédibiliser puisqu'elle extrapole ses conclusions par rapport à une minorité d'étudiants.

Les propos de Patrick sont vérifiables : selon la base de données de l'Insee, à la rentrée 2013, sur 2 429 900 étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur en France métropolitaine et dans les DOM, 1 355 900 sont issus d'universités, soit 55,8% du total. Contre 134 200 inscrits, pour la même année, en "écoles de commerce, comptabilité, gestion et vente", ce qui représente 5,52% du total d'inscrits dans l'enseignement supérieur. Une part infime dans les faits, qui représente ici près de la moitié des sondés.

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Toujours selon les chiffres d'AJ Stage, les ressortissants d'écoles de commerce seraient indemnisés 748€, ceux d'écoles d'informatique 726€, ceux d'écoles d'ingénieurs 716€, ceux d'universités et IAE 600€ et, bons derniers, ceux d'écoles de communication 470€. Pour une indemnisation moyenne, donc, de 668€ par mois.

Ce graphique de l'étude d'AJ Stage montre

Ce graphique de l'étude d'AJ Stage montre les disparités gigantesques d'indemnités mensuelles perçues par les stagiaires (capture d'écran)

A l'aune des chiffres seuls d'AJ Stage, oui, on constate effectivement que les stagiaires seraient davantage payés que la rémunération minimum ne l'impose, soit 436€ aujourd'hui – et ce jusqu'au 1er septembre 2015, où elle passera à 523€. Bonne nouvelle ? Pas tant que ça. Cette étude révèle surtout, comme Le Monde le note, de grandes disparités. Dans le quotidien, Amaury Montmoreau, tempère : "un tiers des stagiaires se situe dans la fourchette basse, c’est-à-dire entre 436 et 600 euros par mois".

Ses propres chiffres, d'ailleurs, sont encore plus alarmants concernant les différences de rémunération. Si un stagiaire en communication est payé en moyenne 520€, son équivalent en finance se verrait gratifié, lui, de 1042€ à l'issue du mois. Aussi, lorsqu'on découpe les indemnisations de stage mensuelles par secteur, on s'aperçoit que les grands groupes seraient les plus généreux, avec une moyenne d'indemnisation de 826€, alors que celle des administrations et associations plafonneraient respectivement à 332 et 363€.

Déterminisme

Des disparités de rémunération regrettables qui se renforcent selon le milieu social de l'étudiant. Génération Précaire explique :

Les étudiants en grandes écoles de commerce ou d'ingénieurs sont plutôt issus d'un milieu familial favorable. Pour la plupart ils ne sont pas, à proprement parler, des étudiants précaires.

Encore une fois, Génération Précaire n'a pas tort. Selon une note de 2005 de la Conférence des Grandes écoles (CGE) citée par Slate, les enfants de cadres supérieurs et professions intellectuelles représentent 60% des élèves des grandes écoles d'ingénieur et 68% des élèves des grandes écoles de commerce, la progéniture des ouvriers/employés (qui couvrent pourtant la moitié de la population active française) y occupant une place résiduelle de 12% (écoles d'ingénieurs) et de 8% (écoles de commerce).

Manifestation de Génération Précaire, le collectif de défense des stagiaires qui avance masqué (Crédits image : Marina Damestoy)

Manifestation de Génération Précaire, le collectif de défense des stagiaires qui avance masqué (Crédits image : Marina Damestoy)

Comment expliquer ces écarts d'indemnisation ?

Selon Amaury Montmoreau, on peut expliquer ces disparités de rémunération grâce à différents facteurs : "tout comme différents emplois amèneront à des différences de salaires, c'est également le cas pour les stages. Cela dépend aussi évidemment du type d'entreprise, de la fonction dans celle-ci... Cela va donc se répercuter sur l'indemnisation des stagiaires".

Il poursuit :

Cela dépend aussi du type d'entreprise : par exemple, on sera moins indemnisé dans une association que dans un grand groupe. Pour être concret, selon nos chiffres, la moyenne de l'indemnisation d'un stage dans le secteur culturel plafonne, elle, à 356€.

Si c'est moins que la rémunération obligatoire, c'est parce que nous incluons dans notre étude les stagiaires de moins de deux mois [qui ne sont pas obligatoirement rémunérés, ndlr]. Mais indemnisés ou non, ils font partie du monde du stage, c'est pourquoi nous avons choisi d'inclure les stages courts également.

Pourtant, il semble manquer des profils du "monde du stage" à l'étude : quid, par exemple, des étudiants en médecine ou en pharmacie, par exemple ? Amaury Montmoreau le reconnaît: "Notre étude n'est pas exhaustive". Il explique pourquoi, concernant ces cas précis :

Nous ne prenons pas en compte les stagiaires en pharmacie ou médecine, qui relèvent de statuts plus particuliers. Par exemple, les écoles de médecine sont parfois rattachées à des hôpitaux et ont donc des accords pour faire entrer en stage les étudiants. Ce faisant, vous avez déjà une structure et n'avez pas vraiment besoin d'en rechercher une, en somme.

450 000 stagiaires en 2005, 1,6 million en 2012

Selon une dernière estimation qui remonte à 2012, il y aurait en France 1,6 million de stagiaires. Là-dessus, AJ Stage et le collectif Génération Précaire sont d'accord. Amaury Montmoreau commente :

On relève un boom des stagiaires ces dernières années, notamment grâce aux universités qui veulent professionnaliser leurs étudiants en les intégrant en entreprise. Sur la part d'étudiants que nous connaissons la mieux, nous estimons qu'en France il y a 350 000 stagiaires à niveaux Bac+3 à Bac+5.

De son côté, si le collectif relève aussi une augmentation, il rappelle à quel point elle a été vertigineuse, en sept ans seulement : "Le chiffre de stagiaires a été multiplié par trois depuis 2005". Effectivement, et c'est même pire, selon le Ministère de l'éducation nationale, on comptait 446 080 stagiaires en 2005.

Jusqu'à la loi de juin 2014, il y avait un véritable flou autour du statut de stagiaire, avec une incitation pour les entreprises à les utiliser : il n'y avait pas de quota. Aussi, si les universités envoient leurs étudiants en stage, c'est aussi parce que leurs élèves n'ont pas suffisamment d'expérience professionnelle et qu'elles ne valorisent pas les projets tutorés ou l'enseignement. Donc des statuts comme le stage ou le Service Civique se sont multipliés, avec la précarité qui va avec.

Génération Précaire n'attend qu'une chose : qu'on compte enfin les stagiaires dans la masse salariale de l'entreprise, afin qu'un rapport du nombre de stagiaires ainsi que de leur condition soit menée par un organisme public et indépendant. Patrick enfonce le clou : "Ainsi, on n'aurait pas à commenter ce genre d'études effectuées par des entreprises qui y ont leur intérêt".

Par Théo Chapuis, publié le 19/11/2014

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