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À Düsseldorf, vous pouvez payer le métro en regardant des pubs

Publié le

par Thibault Prévost

En Allemagne, une application propose à ses utilisateurs de payer leur ticket de transport contre le visionnage de 80 secondes de pub. Dystopique... et plébiscité.

(©Welect)

Prends-en de la graine Charlie Brooker, la vraie vie vient de reprendre une longueur d'avance sur Black Mirror : à Düsseldorf, depuis le début du mois, les transports publics sont gratuits si vous acceptez de regarder des pubs sur votre téléphone avant d'embarquer. Sérieusement. Le système fonctionne littéralement comme ça. L'idée vient de la start-up Welect, qui a développé l'application mobile WelectGo. Une fois téléchargée, celle-ci vous propose de regarder quatre clips de publicité de 20 secondes chacun. Lorsque le visionnage est terminé, l'application vous envoie un billet électronique de 2,6 euros sur votre mobile – en Allemagne, vous pouvez utiliser des billets électroniques pour les transports en commun –, valide pour un trajet de 90 minutes. Étrangement, l'application ne semble pas tirer parti des systèmes de détection du regard pourtant présents sur plusieurs smartphones, et permet donc de tricher en lançant les publicités avant de superbement les ignorer.

Si, au premier abord, beaucoup d'entre vous s'indigneront probablement d'une telle invasion de la publicité dans la vie quotidienne et invoqueront Black Mirror, 1984  et John Carpenter en jurant qu'on ne les y prendra pas, rassurez-vous : l'effet de groupe et la dure réalité de vos finances anesthésieront vos principes éthiques. Car à Düsseldorf, WelectGo fait face à un problème de taille : sa popularité. Dans leur schéma de développement, les créateurs de l'appli n'avaient prévu qu'un millier de téléchargements d'ici à la fin de l'année, racontent-ils au journal local Der Westen. Côté annonceurs, WelectGo n'en a trouvé que deux, une parfumerie locale et une compagnie d'énergie (qui a trois pubs à elle seule), qui ont payé de petites sommes pour placer leurs spots – ce sont ces sommes qui servent à acheter les billets électroniques.

Le souci, c'est qu'en un mois, l'application a été téléchargée 20 000 fois. La start-up n'a toujours pas recruté de nouveaux annonceurs et le stock de tickets disponibles s'épuise désormais en quelques heures. Ça vous étonne ? Vous n'avez jamais vu des gens, toutes catégories socio-professionnelles confondues, former des files d'attentes de dizaines de mètres dans des centres commerciaux pour un minuscule pot de smoothie gratuit ? Jamais vu, en pleine métropole occidentale, des scènes de chaos dignes de distributions de rations de riz dans des camps humanitaires, le tout pour une barre chocolatée ? Il n'y a pas meilleur appât que la gratuité.

Avec WelectGo, ne rien foutre fait gagner 117 euros par heure

Si vous ne vous sentez pas concerné, réfléchissez-y autrement : sur WelectGo, 80 secondes à ne rien faire valent 2,6 euros. Cela équivaut à 117 euros de l'heure. Combien sont assez riches pour ne pas en profiter ? Sans le vouloir, les créateurs de WelectGo ont créé un monstre, dont le développement risque de poser de sérieuses questions. Par exemple, quid des utilisateurs qui se connectent dès la mise à disponibilité des tickets et passent la journée à laisser leur téléphone regarder des pubs ? Quid de ceux qui, contrôlés à bord du métro, sont en train de regarder les spots mais n'ont pas encore de ticket ?

Comme l'explique CityLab, plusieurs solutions existent, d'autant que l'appli récolte certaines données personnelles à l'inscription. L'entreprise pourrait ainsi limiter le temps maximal de visionnages par personne, exiger plus de visionnages pour un ticket – en gros, rendre le taux de conversion moins avantageux –, ou alors monétiser les précieuses données récoltées, surtout si d'autres annonceurs viennent se joindre au panel de pubs existant (ils pourraient notamment savoir quelles sont les pubs que vous avez choisi de voir le plus souvent, le temps que vous passez à les regarder, à quel endroit et sur quel trajet).

Selon les médias locaux, WelectGo devrait s'étendre à d'autres villes. Il serait donc temps de repenser notre rapport à la publicité, si le temps passé à la regarder devient une nouvelle monnaie d'échange. Et de regarder à nouveau Black Mirror, saison 1, épisode 2, pour un léger aperçu de ce qui pourrait nous attendre.

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