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Droit à l'avortement : qui étaient les "343 salopes" ?

Publié le

par Virginie Cresci

La Une de Charlie Hebdo le 12 avril 1971.

Il y a 46 ans paraissait le "Manifeste des 343" pour l'avortement. À cette époque, avorter était passible de prison. 343 femmes courageuses ont osé dire tout haut "je me suis fait avorter" et ont ouvert le débat. 

La une de Charlie Hebdo le 12 avril 1971.

Le 5 avril dernier, nous fêtions l'anniversaire des "343 salopes", comme les a surnommées Charlie Hebdo après la parution le 5 avril 1971, du "Manifeste des 343 salopes" dans le Nouvel Observateur. 343 femmes, connues dans l'espace public, dévoilent leur nom pour dire tout haut "je me suis fait avorter", alors que l'avortement est encore considéré comme un crime et est passible de prison.

La France a longtemps puni les femmes qui avortaient. Elles étaient soumises à des travaux forcés, parfois à perpétuité ou même condamnées à la peine de mort. En 1943, Marie-Louise Giraud, dite "la faiseuse d'anges" pour faire avorter des femmes clandestinement, est guillotinée. Il faut attendre 1972 et le procès de Bobigny, qui vise une jeune fille qui s'est fait avorter à la suite d'un viol, pour que la dépénalisation de l'avortement commence à devenir un sujet dans le débat public.

Un an plus tôt, le 5 avril 1971, 343 femmes ont le courage de parler et de dire haut et fort, qu'elles ont subi un avortement. Rédigé par Simone de Beauvoir, également cosignataire, le "Manifeste" commence ainsi :

"Un million de femmes se font avorter chaque année en France.
Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre."

Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Jeanne Moreau, Agnès Varda, Brigitte Fontaine, Colette Aubry, ce sont des grands noms du cinéma, du théâtre, de la mode, de la politique ou de la littérature française qui signent le "Manifeste".

Le Mouvement de libération des femmes (MLF) réclame l'avortement libre et gratuit. Une lutte de nombreuses années, puisqu'il faudra attendre 1975 et la loi Veil pour que l'avortement soit dépénalisé et 1982 pour qu'il soit remboursé par la Sécurité sociale.

Archive du Nouvel Observateur de 2011 à l'occasion des 40 ans du "Manifeste".

C'est Charlie Hebdo qui a ajouté "salopes" aux 343, participant ainsi à la popularité du "Manifeste". Un peu plus d'une semaine après sa parution, Charlie titre en une : "Qui a engrossé les 343 salopes du Manifeste de l'avortement ?" En dessous, on y voit une caricature de Michel Debré qui répond : "C'était pour la France !" Le ténor de la droite conservatrice de l'époque est connu pour ses positions clairement anti-avortement. Pendant les débats sur la loi Veil en 1974 à l'Assemblée nationale, il se montra particulièrement féroce à son égard.

L'appellation "343 salopes" est restée, avec son lot de contradictions. On a accusé Charlie Hebdo de misogynie aussi bien qu'on l'a encensé pour son féminisme. Quoi qu'il en soit, le journal satirique a donné une plus grande ampleur médiatique au "Manifeste des 343".

Pour Catherine Deneuve, "ce Manifeste était un acte politique, pas une confession", dit-elle dans une tribune parue dans le Huffington Post en 2014 : "C'est bien d'être une femme". "Je n'imaginais pas un seul instant qu'elle serait reprise avec autant de violence et de grossièreté", confie-t-elle. Quant au courage de son acte, elle n'en fait pas foi et ajoute humblement :

"Avec le recul, je ne souhaite pas tirer de fierté de cet engagement. J'estime ne pas avoir fait un acte héroïque en le signant. C'est la folie qui s'est emparée des hommes à sa parution qui lui a donné une telle dimension."

Quarante-six ans plus tard, il est précieux de rappeler que le combat n'est jamais gagné. Alors que les mouvements anti-avortement sévissent sur Internet et dans la rue, rappelons une phrase de Simone de Beauvoir : "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant."

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