En Corée, une doubleuse de jeux vidéo virée pour avoir porté un T-shirt féministe

Les studios sud-coréens d'édition et de développement de jeux vidéo Nexon ont débarqué une doubleuse d'un projet parce qu'elle portait un T-shirt disant que "les filles n'ont pas besoin d'un prince".

Apparement, même dans l'univers du jeu vidéo, on ne peut pas porter n'importe quoi au bureau, encore moins si on est une femme, et surtout pas si on se proclame féministe. Le 15 août dernier, la BBC relayait l'histoire de Jayeon Kim, qui travaillait comme doubleuse sur un jeu vidéo pour la société Nexon. Ces studios d'édition et de développement, basés à Séoul, ont annoncé son éviction du projet après que la jeune femme a posté une photo sur Twitter, d'un T-shirt sur lequel il était inscrit : "Girls do not need a prince" (traduisez en français : "les filles n'ont pas besoin d'un prince").

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"Je n'ai pas besoin d'un héros, j'ai besoin d'un ami."

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Après la publication de ce tweet, la jeune Sud-Coréenne a reçu une flopée d'insultes, de menaces et autres joyeusetés qu'on connaît bien sur Internet. Face à ce déferlement de haine, l'entreprise a pris la décision de la mettre à la porte, assurant que sa voix ne sera plus utilisée dans les prochains jeux. "Nous avons entendu les protestations de la communauté des joueurs et avons décidé de la faire remplacer," a déclaré Nexon. Un autre studio, qui employait l'actrice pour le jeu Hero Warz, a également annoncé mettre un terme à leur collaboration, relaie le site Kotaku.

Au vu des faits, la sentence semble largement exagérée. Pourtant, contacté par la BBC, Nexon explique que ce licenciement n'est pas strictement dû au T-shirt. Le problème viendrait de l'organisation qui vend ce vêtement, Megalian : un groupe féministe coréen, très controversé pour ses actions engagées extrêmes et relativement agressives. Selon Le Monde, dans le cadre de plusieurs de ses campagnes, Megalian a déjà appelé au meurtre d'hommes ou encore incité les femmes enceintes de garçons à avorter.

Citée par le quotidien français, Katharine Moon, une chercheuse spécialiste des mouvements sociétaux en Asie, défend le discours de l'association, qui a recours, d'après elle, au mimétisme (technique rhétorique qui consiste à imiter son adversaire pour mieux le combattre). Mais pour les dirigeants de Nexon, afficher une photo de ce haut est un signe de ralliement à la philosophie des "Megalia's daughters" ("les filles de Megalia"), jugée trop violente. Les studios ne souhaitaient pas être associés à ce mouvement et à ce groupe féministe, en partie pour ne pas perdre une communauté de consommateurs masculins en colère.

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Le jeu vidéo, territoire hostile aux filles

Pourtant, la jeune femme licenciée n'a pas tenu à présenter ses excuses. Sollicitée par Korea Times, elle affirme, confiante et sans regrets :

"Je n’ai rien à reprocher à Megalian et à son travail. J’apporte mon soutien à toutes les causes que je crois justes et je suis prête à en assumer les conséquences, même si l’on me désavoue."

Si les pratiques de Megalian peuvent être contestées selon les avis et les opinions de chacun, un autre problème se pose dans cette affaire. Le cas de Jayeon Kim rappelle le sexisme latent qui touche le monde des jeux vidéo. Dans cette industrie, l'ensemble du personnel manque cruellement de femmes, et celles qui tracent leur carrière dans ce milieu subissent des comportements, remarques et discriminations sexistes au quotidien. Il est extrêmement difficile pour la gent féminine d'avoir accès à certains métiers du jeu vidéo.

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On se souvient, par exemple, de l'affaire de harcèlement numérique de Zoe Quinn, développeuse de jeus vidéo qui entretenait une relation avec un journaliste de Kotaku. Elle avait été virtuellement et violemment rudoyée par des utilisateurs de Reddit et de 4chan, qui l'ont accusée d'avoir usé de ses charmes (parce que c'est une femme, elle est forcément une allumeuse) pour récolter des avis positifs au sujet de son jeu, sur le site spécialisé.

Une partie de l'immense communauté des gamers est particulièrement haineuse envers les femmes et ne leur laisse aucun répit, surtout dans le milieu des jeux en ligne. En 2012, une joueuse s'était intéressée à la misogynie sur les serveurs du MMPORG World of Warcraften allant poser des questions aux autres gamers présents.

Beaucoup d'aspects des jeux vidéo donnent l'impression de décourager les filles : la faible personnalité de nombreux personnages féminins les relègue à des objets de décor très sexualisés ou à de vulgaires trophées en fin d'intrigue. Les scénarios et l'esthétique de beaucoup de jeux sont pensés pour plaire aux hommes, qui sont censés adorer la violence, l'action, le sang et la baston. Chose totalement erronée, puisque les goûts et centres d'intérêts ne sont pas définis à la naissance selon le genre. Ils se développent selon l'environnement dans lequel un enfant grandit et s'adaptent aux standards que la société impose aux individus selon leur genre (les filles aiment jouer à la poupée, les garçon préféreront les jeux vidéo).

Heureusement, il en faut un peu plus pour décourager les femmes, puisqu'elles représentent la moitié des gamers, selon une étude publiée en 2014. Du sexisme dans un univers fréquenté de manière égale par les hommes et les femmes : le paradoxe est à son comble.

Par Juliette Geenens, publié le 01/09/2016

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