Docu : dans "Le Roundup face à ses juges", Arte revient sur le scandale sanitaire du glyphosate

Arte diffuse ce mardi 17 octobre Le Roundup face à ses juges, un documentaire qui revient sur l’ampleur du scandale sanitaire lié à l’herbicide le plus vendu au monde. Konbini s’est entretenu avec sa réalisatrice Marie-Monique Robin, journaliste d’investigation spécialisée sur le sujet.

Neuf ans après son célèbre film Le Monde selon Monsanto et en pleine polémique sur la poursuite de la commercialisation du glyphosate en Europe, la journaliste d’investigation Marie-Monique Robin a suivi le procès symbolique de Monsanto qui s’est tenu à La Haye en 2016.

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Elle en a tiré le documentaire Le Roundup face à ses juges diffusé ce mardi 17 octobre sur Arte : un réquisitoire accablant pour la multinationale qui donne la parole aux victimes tout en apportant l’éclairage d’experts internationaux sur les dangers du glyphosate. Entretien avec la réalisatrice Marie-Monique Robin, spécialisée sur les problématiques de l’appropriation du vivant et auteure d’une dizaine de films et de livres sur le sujet depuis 2005.

Konbini | Qu’est-ce qui vous a amenée à enquêter sur les menaces qui pèsent sur la biodiversité et sur l’appropriation du vivant par les géants de la biotechnologie comme Monsanto ?

Marie-Monique Robin | J’étais au Mexique en 1997 pour un film qui n’avait rien à voir, sur les vingt ans de la mort de Che Guevara. Là-bas, des amis m’ont conseillé d’enquêter sur le "haricot jaune" et je ne savais pas du tout de quoi ils parlaient.

L’histoire est celle d’un fermier américain du Colorado qui avait acheté un sac de haricots jaunes du Mexique, une semence qui n’existait pas aux États-Unis. Il en a planté dans le Colorado, il a obtenu un brevet et a dès lors été considéré comme l’inventeur du haricot jaune. Ce qui fait que les paysans mexicains ne pouvaient plus vendre des haricots jaunes sans lui payer des royalties.

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C’était en 1997 et personne à l’époque ne parlait des brevets sur le vivant. J’ai mis ça dans un tiroir. Voyageant beaucoup, j’ai découvert un peu partout – notamment en Amérique latine – que les multinationales brevetaient les plantes, le vivant. J’ai enquêté et j’ai fait le film Les Pirates du vivant qui est sorti sur Arte en 2005. Puis j’ai réalisé Blé : chronique d’une mort annoncée sorti la même année. Depuis, je n’ai pas arrêté. J’en suis à une dizaine de films maintenant et quatre livres au moins autour de ces problématiques. Simplement parce que c’est mon métier.

Votre film Le Roundup face à ses juges relate les coulisses et les enjeux du tribunal citoyen consultatif qui s’est tenu à La Haye en octobre 2016 pour juger Monsanto. À quoi sert ce procès ?

Il s’agit d’un procès avec de vrais juges qui ont émis un avis fondé juridiquement en se basant sur le droit existant. Celui-ci sert maintenant de base partout dans le monde à des avocats, des juges, qui ont besoin d’avoir toutes ces informations.

Mais Monsanto n’était pas présent…

On les a invités mais ils n’ont pas voulu venir, on n’allait pas prendre de faux avocats. Comme il y a quelques jours, le Parlement européen a demandé au PDG de Monsanto de répondre à des questions mais il a refusé de venir. C’est leur politique : la chaise vide. Après, ils disent qu’ils ne sont pas invités, que tout est "faux"…

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Le tribunal Monsanto montre que ce ne sont ni les gouvernements, ni la justice, ni les médias qui ont enquêté sur les ravages du glyphosate, mais les citoyens eux-mêmes qui se démènent tout seuls. Pourquoi ce silence et ce laisser-faire coupable (certaines victimes parlent même de "génocide silencieux") des autorités et des États qui sont pourtant censés nous protéger ?

Ça fait dix ans que je raconte la même histoire et c’est ça qui est désespérant d’ailleurs. Dans Le Monde selon Monsanto, j’ai déjà montré tout ça : comment Monsanto infiltre les agences de réglementation, paye des faux scientifiques pour faire des fausses études, cache ses données. J’ai montré que toute l’industrie chimique se comporte comme ça depuis des années, depuis l’existence même de l’industrie chimique. Et ça continue !

Les États défendent les intérêts privés et les experts qui travaillent dans les agences sont de connivence avec les fabricants qu’ils sont censés réglementer. Et les gouvernements sont les proies de pressions. En France le lobbying agricole joue évidemment un rôle. Les grandes coopératives qui vivent des produits chimiques aussi. Et bien sûr les multinationales qui font des pressions très fortes. Et voilà comme on se retrouve dans une situation complètement incroyable.

Quelle va être l’issue d’après vous sur le dossier du glyphosate en Europe ?

On va voir comment ça va se passer mais là je ne pense pas que [les pro-glyphosate] arriveront à une majorité qualifiée et je pense qu’on est à la veille d’une grave crise institutionnelle qui montre qu’il faut tout remettre sur la table. L’EFSA [l’Autorité européenne de sécurité des aliments, ndlr] ne joue pas son rôle. Elle a été créée en 2002 – et c’est assez paradoxal – pour rétablir la confiance entre les citoyens et les agences de sécurité sanitaires. Or elle joue le jeu des fabricants. Ils écartent systématiquement toutes les études qui montrent l’extrême toxicité du glyphosate (et les études indépendantes, il y en a des centaines), avec des arguments fallacieux.

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Là je suis contente parce que sur le dossier du glyphosate, beaucoup de médias s’y sont enfin mis, mais les autorités sont sourdes parce qu’elles sont complices. Je le dis clairement : si on est dans cette situation d’impasse sur le glyphosate, c’est parce que les agences de sécurité sanitaires (l’EFSA en Europe, l’EPA aux États-Unis) ne jouent pas leur rôle qui est de protéger la santé des citoyens et soutiennent l’industrie. Et dans le dossier du glyphosate, on est vraiment face à une énorme fraude scientifique perpétrée par les agences de l’alimentation. On est face à un système qui est là pour protéger les industriels.

Ce, alors que le glyphosate a été classé cancérigène probable par le Centre international de recherche sur le cancer…

Le glyphosate pour moi c’est la molécule la plus toxique jamais inventée par l’homme : cancérigène, tératogène [qui provoque des anomalies physiques sur le fœtus, ndlr], perturbateur endocrinien, chélateur de métaux avec des implications sur la santé des sols, des animaux, des hommes. Tout le monde est imprégné de glyphosate à des taux au minimum en moyenne douze fois supérieurs à ce qui est recommandé. En particulier les enfants et les mangeurs de viande car le bétail est nourri avec du soja transgénique arrosé de glyphosate. On est en face d’un problème de santé public très sérieux et c’est incroyable que les autorités publiques soient si frileuses à interdire tout simplement cette molécule.

Que peut-on faire de notre côté pour lutter contre le glyphosate ?

Il faut boycotter les produits des multinationales, manger bio, privilégier les circuits courts, ne pas manger de plats préparés. Pour ceux qui peuvent…

Pensez-vous que le crime d’écocide sera un jour reconnu dans le droit pénal international ?

Oui, c’est en très bonne voie. Pour que le droit international évolue, il faudrait qu’au minimum un État saisisse l’ONU pour qu’un amendement – le Statut de Rome, qui a fondé la cour pénale internationale - ajoute l’écocide aux quatre crimes qui sont actuellement reconnus à La Haye (génocide, crime contre l’humanité, crime d’agression et crime de guerre). D’après les dernières nouvelles le Costa Rica pourrait le faire. Je pense qu’on va y arriver. Quand, je ne sais pas. Donc il faut continuer. Grâce au tribunal Monsanto la notion a été saisie par la presse et on est en bonne voie pour cette reconnaissance.

Vous êtes vous-même fille d’agriculteurs, que répondez-vous à tous ceux qui ont protesté sur les Champs-Élysées contre l’interdiction du glyphosate le 22 septembre dernier ?

Dire qu’il y avait beaucoup d’agriculteurs dans la rue, c’est absolument faux. 200 agriculteurs sur les Champs-Élysées ce n’est rien. Les manifestations d’agriculteurs, quand il y en a, regroupent des milliers de personnes. Vendredi dernier j’étais à la radio, des agriculteurs ont appelé, dont un qui était utilisateur de glyphosate, et j’ai senti qu’il était inquiet. Et il a bien raison d’être inquiet !

Il faut que les autorités et les gouvernements soient cohérents. Il y a une loi qui est passée depuis janvier 2017 qui fait que l’on ne peut plus utiliser d’herbicide dans les espaces publics et à partir de janvier 2019, les particuliers n’auront plus le droit non plus, pour protéger les gens. Mais on continue à laisser les agriculteurs utiliser ce produit en leur disant de mettre des masques à gaz, des combinaisons et de s’habiller comme des cosmonautes. On ne protège pas les agriculteurs. Il y a des agriculteurs malades partout et c’est la profession où on se suicide le plus en France.

Le gouvernement devrait avoir le courage d’interdire le glyphosate et en même temps d’engager la transition vers une agriculture durable, non chimique, avec des mesures d’accompagnement, de formation et de recherche scientifique adaptées aux besoins des paysans sur le terrain.

Et à ceux qui répliquent que l’agriculture n’est pas possible autrement qu’avec des produits chimiques, arguant par exemple que la productivité va baisser ?

Mais ça, c’est faux ! J’ai fait un livre là-dessus, Les Moissons du futur, sur une ferme en forêt noire qui utilise zéro pesticide, zéro engrais chimique : ils ont des rendements pour le soja par exemple, supérieurs à ceux qui font du soja conventionnel. On sait très bien ce qu’il faut faire, on a les savoirs, les outils. Il suffit juste d’une volonté politique pour encourager un changement d’échelle et ces méthodes agroécologiques. J’ai fait un film et un livre là-dessus pour lesquels j’ai fait le tour du monde et je peux vous le dire : ça marche très bien !

Le documentaire Le Roundup face à ses juges est diffusé ce mardi 17 octobre sur Arte et disponible en replay pendant 60 jours.

Par Jeanne Pouget, publié le 17/10/2017