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Accusations de harcèlement sexuel chez Les Verts : 8 questions sur l'affaire Baupin

Publié le

par Théo Chapuis

Denis Baupin, vice-président écolo de l'Assemblée nationale, vient de démissionner après avoir été mis en cause dans des faits de harcèlement et d'agression sexuelle par huit femmes témoignant dans Mediapart et France Inter. Konbini répond à huit questions pour comprendre cette affaire.

Denis Baupin au perchoir de l'Assemblée nationale, dont il était le vice-président (© Facebook Denis Baupin)

Une "sorte de DSK chez Les Verts" ? C'est ce que Mediapart et France Inter ont révélé lundi 9 mai, accusant l'écolo Denis Baupin d'agression et de harcèlement sexuel sur au moins huit femmes, dont quatre témoignent à visage découvert. Pour comprendre, Konbini répond à huit questions afin de saisir l'ampleur du scandale et ses conséquences.

Qui est Denis Baupin ?

Denis Baupin est un homme politique écologiste, député de Paris et vice-président de l'Assemblée nationale depuis 2012. Il entre en politique en 1989 chez Les Verts, évoluant d'abord au Parlement européen, puis auprès de Dominique Voynet, avant de devenir adjoint de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris. Il est chargé des questions de transport, puis de développement durable. Au fil des années, il se compose une image d'expert reconnu des questions énergétiques (notamment sur le nucléaire) et devient un cadre influent du mouvement écologiste, comme résume Mediapart.

Or Denis Baupin fait partie des écolos pro-gouvernement et froisse la base en votant la loi Renseignement, aux côtés de François de Rugy notamment. À la mi-avril, il quitte le parti Europe Écologie-Les Verts (EELV) dans la tourmente, pris entre une grande vague de départs, une trésorerie dans le rouge et des défaites électorales qui minent le mouvement.

En juin 2015, il épouse Emmanuelle Cosse, alors présidente d'EELV. En février 2016, elle quitte les instances du parti et est nommée à la tête du ministère du Logement dans le gouvernement Valls II.

Que lui reproche-t-on ?

Lundi 9 mai, quatre femmes témoignent ouvertement de faits relevant de harcèlement et d'agression sexuelle auprès de Mediapart et France Inter, commis par Denis Baupin. D'autres femmes, collaboratrices ou salariées, déclarent de façon anonyme avoir subi les mêmes agissements.

Au total, "ce sont huit cas pouvant relever de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle que nous avons découverts", écrit Mediapart, commis entre 1998 et 2014.

Qui l'accuse ?

Denis Baupin est mis en cause par quatre femmes, témoignant à visage découvert : Sandrine Rousseau, porte-parole d'EELV, économiste et universitaire ; Isabelle Attard, députée EELV et chercheuse ; Elen Debost, secrétaire régionale EELV et adjointe au maire du Mans ; Annie Lahmer, militante chez Les Verts depuis plus de vingt-cinq ans et un temps salariée du parti.

D'autres femmes "liées par leur métier à EELV", ont confirmé avoir aussi été la cible du vice-président de l’Assemblée nationale. Elles se sont confié à France Inter et Mediapart de manière anonyme.

Quels sont les faits reprochés à Denis Baupin ?

Les faits seraient multiples. Sandrine Rousseau raconte une altercation avec l'élu, survenue en 2011 à Montreuil en marge d'une réunion du parti : "Denis Baupin est venu. Il m’a plaquée contre le mur en me tenant par la poitrine, et a cherché à m’embrasser. Je l’ai repoussé violemment [...] Sur le moment, j’étais tellement choquée que je n’ai pas dit grand-chose", déclare-t-elle. 

De juin 2012 à son départ d'EELV un an et demi plus tard, Isabelle Attard affirme avoir subi un "harcèlement quasi quotidien de SMS provocateurs, salaces" de la part de Denis Baupin. "Je savais que nous étions plusieurs députées à recevoir les mêmes SMS", ajoute la députée du Calvados. "Mon travail en a pâti", explique-t-elle, puisqu'elle n'envisage alors plus aucun rendez-vous de travail avec lui. Acculée, elle demandera à Frédric Toutain, son attaché parlementaire, d'être son "garde du corps" pour une unique rencontre avec Baupin : "J’en avais besoin pour me sentir rassurée", avoue-t-elle.

Frédric Toutain a pris connaissance des textos "qui tournaient autour de 'tu me résistes, j’aime bien ça'" envoyés par le vice-président de l'Assemblée à Isabelle Attard. "J’ai été délégué du personnel et j’ai eu à m’occuper de cas de harcèlement sexuel. Pour moi, il est caractérisé", estime-t-il auprès des deux médias responsables de l'enquête.

Les textos "d'incitation sexuelle", c'est également la méthode employée par Baupin auprès d'Elen Debost, qui déclare des faits similaires survenus en 2011 :

"Les refus polis n’étaient pas entendus [...] Au total, j’ai reçu une centaine de messages. Du type 'Je suis dans un train et j’aimerais te sodomiser en cuissardes' ; 'J’adore les situations de domination. Tu dois être une dominatrice formidable' ; 'J’ai envie de voir ton cul.'"

Pour la dernière femme à témoigner à visage découvert, Annie Lahmer, les faits remontent à "la fin des années 1990". Elle dépeint déjà Denis Baupin comme quelqu'un qui "insiste lourdement" par SMS, "y compris la nuit". La conseillère régionale d'EELV partage un récit rocambolesque où Baupin "s'est mis à [lui] courir après autour du bureau" de Jean-Luc Bennahmias, alors secrétaire national des Verts, un soir où ils étaient seuls tous les deux. Elle repousse les avances de Denis Baupin, mais il l'aurait menacée dès le lendemain, la pointant du doigt : "'Toi t’auras jamais de poste au sein du parti.' Ça s’est arrêté là", conclut-elle.

Plusieurs autres femmes "liées par leur métier à EELV", ont rapporté avoir été la cible de l'homme politique. Parmi elles, une collaboratrice à l'Assemblée s'est dite "gênée par son comportement" qu'elle a "signalé" aux coprésidents EELV de l'époque, François de Rugy et Barbara Pompili.

Quel a été le déclic ?

Malgré les histoires qui s'accumulent, rien n'est fait en interne pour empêcher Denis Baupin d'agir de la sorte. D'après Elen Debost et Sandrine Rousseau, c'est une photo qui les a décidées à confesser leur expérience dans la presse : le 8 mars 2016, le vice-président de l'Assemblée pose aux côtés de sept de ses confrères masculins avec du rouge à lèvres "contre les violences faites aux femmes". Pour la porte-parole d'EELV, c'est un comble :

"Je ne voyais pas quelqu'un qui défendait le droit des femmes mais quelqu'un qui avait forcé une femme à l'embrasser. Ça m'a fait l'effet d'un électrochoc. Je me suis dit que ce n'était plus possible de tenir ça."

D'autres responsables du parti estiment que la tribune de femmes journalistes parue dans Libération à propos du sexisme ordinaire du milieu politique a joué un rôle pour briser le silence autour des victimes de Denis Baupin, notamment David Cormand, secrétaire national d'EELV.

Qui savait ?

Difficile à croire que les penchants de Denis Baupin n'étaient pas célèbres au sein du parti écologiste. Lorsque Sandrine Rousseau confie l'agression sexuelle qu'elle a subie à deux membres de la direction du parti, l’un commente : "Ah, il a recommencé." Et l’autre : "Ce sont des choses qui arrivent très souvent." Mmm.

Par ailleurs, sans que son nom n'y apparaisse explicitement, le vice-président est évoqué dans un dossier de l'Association française de science politique (AFSP) datant de 2013 et rédigé par Vanessa Jérôme.

On découvre un rapport édifiant "du harcèlement sexuel auquel se livrerait un élu depuis plusieurs années, et qui aurait même suscité l’intervention d’une dirigeante, proposant d’importantes sommes d’argent aux salariées du siège harcelées afin qu’elles ne déposent pas plainte. [...] Sorte de 'DSK des Verts', cet élu semble bénéficier d’une forme de bienveillance, qui n’est pas sans rappeler celle dont bénéficie Dominique Strauss-Kahn". Vanessa Jérôme conclut :

"Les rumeurs de harcèlement sexuel sur les salariées du siège du parti ou sur les 'petites mains' des groupes d’élu-e-s, sont parfois abordés avec une relative légèreté."

Ce lundi 9 mai, sollicités par les médias, les cadres d'EELV sont embarrassés. À l'instar de Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts puis d'EELV pendant des années, qui explique qu'il est "difficile d’agir sans savoir précisément. Rien n’était avéré. Les langues ne se délient pas facilement sur ces sujets". Elle évoque le "flou" sur "ces comportements", mais aussi des "liens amicaux profonds" qui ont "compliqué la situation". "Quand on en parlait, certains disaient d’ailleurs qu’il ne fallait pas l’accabler parce qu’il avait pris conscience de ses actes et se soignait. Mais comment imaginer la vérité ?", s'interroge-t-elle.

Noël Mamère, au micro de BFM TV, évoque "un sentiment de malaise, de honte, d’accablement" avant de faire mine de se questionner sur le règne du silence :

"Ce que je constate c’est que toutes ces femmes qui ont été agressées sexuellement n’ont rien dit pendant longtemps. Peut-être parce que nous étions dans un parti relativement petit avec une forme d’entre-soi où il n’était pas question de le fragiliser. Je suis fier que les femmes, toutes membres d’EELV, se soient enfin décidées à parler."

François de Rugy, qui s'est dit "abasourdi" au micro de France Inter le lundi 9 mai au matin à la suite des révélations, a cependant reconnu avoir été mis au courant en même temps que Barbara Pompili. Elen Debost ne manque pas de répondre à François de Rugy, dans un tweet qui l'accable, dénonçant "omerta" et "arrangements entre 'amis'" :

"On n'avait pas toutes les pièces du puzzle, on n'avait pas mesuré l'ampleur, on ne s'imaginait pas que c'était industriel", a réagi ce matin auprès des journalistes du Parisien un ancien dirigeant d'EELV.

Que risque-t-il ?

Si, d'après les articles 222-33 et 222-22 du Code pénal, les faits contés dans les témoignages relèvent bien de harcèlement sexuel et d'agression sexuelle, ils datent de plus de trois ans sans que personne n'ait porté plainte et sont donc prescrits. Pour les cas d'agression sexuelle, la justice peut prononcer une peine allant jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende. Alors qu'un individu rendu coupable de harcèlement risque jusqu'à de 2 ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende.

Pour le moment, la seule conséquence est la démission de son poste de vice-président de l'Assemblée nationale, comme Claude Bartolone lui a demandé, ce matin. Ayant quitté EELV deux semaines plus tôt, Denis Baupin ne peut être exclu du parti et reste député de Paris pour le moment.

Plusieurs médias évoquent également le sort d'Emmanuelle Cosse, son épouse et ministre du logement au gouvernement, "en première ligne" après de telles révélations.

Que dit Denis Baupin ?

Et Denis Baupin lui-même, que dit-il au fait ? Rien, ou presque. Interrogé par Mediapart et France Inter, l'ex-vice président de l'Assemblée aurait renvoyé les journalistes vers ses avocats, "qui ont refusé de répondre à nos questions, et nous ont menacés de poursuites" d'après le site d'infos. Le 8 avril, ils avaient déjà adressé un courrier à Mediapart, mettant le site "en demeure" de ne rien publier. Une procédure que le magazine juge bien inhabituelle.

Aujourd'hui, rappelant que Denis Baupin ne fait l'objet "d'aucune condamnation judiciaire", maître Emmanuel Pierrat, son avocat, évoque des "allégations délictueuses, mensongères, diffamatoires" et qui "ne reposent sur aucun fondement". Il ajoute :

"Monsieur Denis Baupin conteste fondamentalement l’idée de harcèlement sexuel et plus encore d’agression sexuelle, lesquels lui sont totalement étrangers."