Débat : pour ou contre l'abolition de la prostitution ?

À l'heure de la deuxième lecture du projet de loi sur l'abolition de la prostitution, les débats sont houleux. Abolir, décriminaliser ou reconnaître la prostitution comme métier ? Nous avons demandé à trois associations différentes leur avis sur la question. 

Fin novembre 2013, l'Assemblée nationale votait la proposition de loi de "lutte contre le système prostitutionnel" dont un des piliers majeurs consistait à pénaliser le client d'une amende de 1 500 euros. Quelques mois plus tard, le Sénat supprimait la pénalisation des clients et rétablissait le délit de racolage, assurant qu'il s'agissait d'un moyen de défendre les prostituées... Une décision loin de satisfaire de nombreuses associations qui arguent à leur tour que le délit de racolage n'est pas la solution puisqu'il pénalise les prostituées et les entraînent vers plus de clandestinité et de précarité.

Alors que la proposition de loi est repartie en deuxième lecture à l'Assemblée nationale ce 12 juin, nous avons interviewé trois personnes qui ont un avis bien tranché sur la question. De la position abolutionniste d'Osez le Féminisme à la proposition syndicaliste du Syndicat du Travail Sexuel (Strass) en passant par la vision réglementariste d'Act Up, les avis divergent. S'il y a bien un point qui fait consensus, c'est que rétablir le délit de racolage créé en 2003 n'est clairement pas la solution.

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Abolir la prostitution, pour une égalité femmes-hommes

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En se regroupant sous le même nom "Les jeunes pour l'abolition", sept associations, dont Osez le Féminisme, l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF), le Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) et les efFRONTé-e-s, comptent bien peser sur le débat. À quelques jours de la deuxième lecture à l'Assemblée Nationale, ce collectif créé en 2013 a décidé de mettre en place une semaine pour l'abolition jusqu'au 6 juin afin de rappeler leur principal message : il faut abolir la prostitution, le paroxysme de la domination masculine et de l’exploitation économique. Rappelons que si des hommes se prostituent également, 90% des prostituées sont des femmes.

"Nous sommes pour l'égalité femmes-hommes dans la société et la prostitution va à l'encontre de ce message, commence par nous expliquer Margaux Collet, porte-parole d'Osez le Féminisme. Nous n'envisageons pas la sexualité autrement que comme l'objet d'un désir mutuel." En mettant à contribution les jeunes, ces associations souhaitent rappeler qu'ils peuvent eux aussi aussi être une proie et une victime de la prostitution, conséquence de la précarité de nombreux étudiants. En effet, la marchandisation des corps existe aussi parce que les femmes sont les premières à subir la précarité, le chômage, les temps partiels et les discriminations, comme le rappelle Margaux Collet.

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Si la porte-parole est bien consciente que l'abolition ne se fera pas du jour au lendemain, elle reste convaincue que c'est la meilleure des solutions. "Il faut arrêter de dire que puisque c'est le plus vieux métier du monde, il y en aura toujours. Lorsque la pénalisation des clients a été prononcée, l'afflux des clients a déjà diminué, alors que la loi n'était pas effective. Les prostituées sont à la merci du client, des proxénètes qui sont presque toujours des hommes, des réseaux et sont effrayées par les policiers", assure-t-elle.

C'est aussi pour cette raison qu'elle considère que le choix d'enlever la pénalisation des clients et surtout de rétablir le délit de racolage relève d'une "décision réactionnaire". Elle poursuit :

C'est absurde de poursuivre les victimes, elles sont poursuivies et menacées à l'inverse des personnes qui les utilisent. Les clients ne sont pas du tout embêtés alors qu'ils contribuent au système prostitutionnel. Sans client, il n'y aurait pas de prostitution.

Il faut aider les prostituées, permettre aux femmes étrangères d'obtenir un permis de travail sans obligation de témoigner, les aider à sortir de ce système et c'est à l'État de le faire. En cela, la première proposition de loi de 2013 avait des mesures intéressantes.

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Parler des dangers de la prostitution dans les programmes scolaires pour rappeler que la prostitution est une violence en soi ("comme nous l'ont montré les témoignages du Carlton") et que cela contribue à la complicité des réseaux de traite, pénaliser les clients, permettre aux prostituées de trouver des alternatives, sont autant d'éléments qui permettraient, selon Margaux Collet, d'aboutir à terme à l'abolition de la prostitution.

Décriminaliser la prostitution, une question de santé publique

Pour Cécile Lhuillier, ancienne présidente d'Act Up, "abolir la prostitution est une expression qui ne fait pas sens". En tant qu'association de lutte contre le Sida, les préoccupations d'Act Up Paris concernant la prostitution relèvent d'une question avant tout de santé publique. C'est à ce titre que Cécile Lhuillier assure que "toute mesure répressive, directe ou indirecte, à l'encontre des prostituées est dangereuse" et condamne fortement le délit de racolage. Elle explique :
Envoyer la police sur les lieux prostitutionnels, que ce soit pour interpeller les clients ou les prostituées, éloigne les travailleuses du sexe des structures de soins, de dépistage, de prévention.
Le délit de racolage cantonne le ou la prostitué(e) dans un statut de délinquant(e), et contrairement à l'objectif affiché, ne sert absolument pas à lutter contre les réseaux. Au contraire, il les renforce : quand une travailleuse sexuelle ne peut plus trouver de clients, qui est à même de lui en "fournir" ? Les réseaux, la mafia.
De même, comment un(e) prostitué(e) va t-elle s'acquitter des amendes qui lui sont infligées pour racolage public ? Il/elle va travailler davantage, parfois au mépris de sa sécurité, accepter des pratiques et/ou des tarifs qu'il ou elle aurait d'habitude refusés...
Le 2 juin lors de la Journée Internationale pour les Droits des TravailleurSEs du Sexe. (Crédit Image : Cécile Lhuilier)

Le 2 juin lors de la Journée Internationale pour les Droits des Travailleurses du Sexe. (Crédit Image : Cécile Lhuilier)

Pour renforcer ses propos, Cécile Lhuillier s'appuie sur des textes à portée internationale tel qu'un rapport réalisé par le PNUD en 2012 :  "Plutôt que de punir les adultes consentants engagés dans le travail du sexe, les États doivent garantir la sécurité au travail et offrir aux travailleurs du sexe et à leurs clients un accès à un service d’appui lié au VIH et autre service de santé efficace."

C'est aussi pour cette raison que l'ancienne présidente d'Act Up se positionne également contre la pénalisation du client qui, selon elle, "entrave le travail des associations qui rencontrent les travailleuses du sexe et distribuent du matériel de prévention. Par crainte de la police, les putes se cachent, vont exercer en périphérie des grandes villes, et sont de fait moins accessibles". Troquer le délit de racolage contre la pénalisation du client représente ainsi pour elle un "odieux chantage de la part des abolitionnistes". Une solution qui ne serait d'ailleurs pas non voulue par les principaux concernés : si on en croit une étude menée auprès de 500 prostituées, de tous horizons, 98% d'entre ils/elles seraient contre la pénalisation du client.

La meilleure solution à adopter par rapport à la prostitution serait donc de décriminaliser la prostitution tout en finançant des mesures de prévention de VIH pertinentes, sans oublier d'aider les personnes contraintes à la prostitution de changer d'activité et permettre à celles qui le font par choix de le faire en toute sécurité, selon Cécile Lhuillier. Somme toute, adopter un système similaire à la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Galles du Sud où "le travail sexuel y est décriminalisé, et où la politique en termes de santé publique a fait ses preuves, comme le rappelle notre interlocutrice. Elle ajoute : "Le taux de transmission de VIH dans le cadre de leur travail est réputé pour être extrêmement faible, voire inexistant."

Reconnaître la prostitution comme un métier

Depuis sa création en 2009, le Syndicat du travail sexuel (Strass) défend les droits des personnes exerçant un travail sexuel, c’est-à-dire "toute forme d’activité rémunérée engageant directement la sexualité de la personne qui l’exerce". Dans la même lignée qu'Act Up, le Strass condamne ainsi l'abolition de la prostitution et surtout les dispositions répressives qui entravent son exercice et maintiennent les travailleurs du sexe dans l’insécurité et le non-droit.

"Quand on parle d’abolition, il y a un désir de voir la prostitution disparaître, ce sont des mesures prohibitionnistes, qui ne répondent en aucun cas aux besoins des prostitué(e)s : comment les sortir de la précarité, leur trouver un logement, un travail etc. ? Et le problème, c'est que les lois pénalisent d'abord les femmes", nous explique Morgane Mertreuil, porte-parole du Strass et travailleuse du sexe, avant de poursuivre : 

On fait croire que l'abolition de la prostitution est un grand pas vers la fin de l'exploitation des femmes, mais dans les projets de loi il n'y a qu'un semblant de mesures pour sauver les femmes. 

On veut aussi nous faire croire désormais que les putes ça coûte cher, que ça coûte chaque année 1,6 milliard d'euros à l'État. Le but de cette enquête réalisée par Le Mouvement du Nid est de susciter l’indignation de la population dans une logique de réduction des dépenses de l'État. Mais ils ont oublié de mentionner combien coûte la répression chaque année...

Le 2 juin lors de la Journée Internationale pour les Droits des TravailleurSEs du Sexe. (Crédit Image : Cécile Lhuilier)

Le 2 juin lors de la Journée Internationale pour les Droits des TravailleurSEs du Sexe. (Crédit Image : Cécile Lhuilier)

Avec son approche syndicaliste, la Strass revendique ainsi la reconnaissance de la prostitution comme un métier, une manière de garantir l'indépendance des prostitué(e)s, de bénéficier d'une protection sociale et d'une retraite. "On veut que les travailleurs/travailleuses du sexe aient les mêmes droits que toute autre personne qui travaille", résume Morgane Mertreuil avant d'ajouter :

Il faut savoir que parmi les prostitué(e)s, il y a ceux qui le font par choix, ce que beaucoup de personnes refusent d'admettre, ceux qui le font par contraintes économiques, ceux qui veulent s'en sortir mais qui n'y arrivent pas, ceux qui n'envisagent pas d'autres métiers, et d'autres encore qui sont sans-papiers et qui ne trouvent aucune autre alternative... Il est impossible de dresser un portrait-type d'un(e) prostitué(e), nous on essaie d'aider tout le monde en fonction de leurs envies. 

Pour Morgane Mertreuil, le changement passera inévitablement par la dépénalisation et la réglementation, avec la tolérance d’une certaine prostitution qui restera dans la légalité. Une possibilité qui ne la satisferait toujours pas puisqu'il s'agirait d'un contrôle du travail sexuel par l’État, mais qui serait déjà une première étape importante. Pour autant, la porte-parole du Strass, qui lutte également contre le travail forcé et la protection des enfants contre l'exploitation sexuelle, reste pessimiste quant à l'avenir des prostitué(e)s en France :

On a un espoir, même s'il est très faible, que la loi soit recalée. Mais pour le vivre au quotidien, c’est plutôt le désespoir en ce moment, la répression se multiplie de tous les côtés. On essaie d'être solidaires, d'apprendre à se défendre, à contester les amendes, etc. Je pense que malheureusement si la prostitution venait à être abolie, tout ça se passera loin des regards, les prostitué(e)s mourront dans l’indifférence générale. La situation va juste s'empirer alors qu'on est déjà dans une situation extrêmement dure.

Par Anaïs Chatellier, publié le 05/06/2015

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