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De Sarkozy à Valls : le rap accusé par les politiques

Publié le

par Tomas Statius

Manuel Valls, ministre de l'Intérieur, veut s'attaquer aux paroles "agressives" des rappeurs. Et si on se plongeait dans l'histoire pour constater le manque d'originalité de ce type d'annonces ? En cinq épisodes. Si si.

Aujourd'hui, le politique s'émeut encore une fois des textes qualifiés d'"agressifs" par le ministre de l'Intérieur Manuel Valls de certains groupes de hip-hop français. Loin d'être originale, ce type de sortie médiatique est relativement fréquente en ce qui concerne le rap, dont la liberté de ton et le caractère cru des paroles dérangent souvent.

Dans un modeste essai d'historiographie, on vous propose cinq clash. Cinq hommes politiques qui s'en sont pris à cinq rappeurs ou groupes de rap. Mise ne perspective.

Minister AMER vs. Jean Louis Debré aka. Le précurseur

Le milieu des années 90 est une période trouble pour le hip-hop français. Après la première reconnaissance massive obtenue par des titres de la décennie (1991, Bouge de là de MC Solaar notamment), le rap fait face à sa première crise et à une relative apathie créative. C'est cette torpeur que Minister AMER, groupe composé de Passi, Stomy Bugsy, Kenzy et Doc Gyneco entre autres, va exploser. Un album sorti en 1992, un autre en 1995, deux titres qui posent problème, Brigitte femme de flic et le désormais célèbre Sacrifice de Poulet.

Mais ce n'est pas pour ses compositions mais pour des déclarations dans le magazine Entrevue et sur le plateau du Ca se discute de Jean Luc Delarue. Jean Louis Debré, alors ministre de l'Intérieur, porte plainte : le groupe est condamné à 250 000 francs d'amende.

Sarkozy aka. le récidiviste : Sniper et le procés de la Rumeur

Dans cette essai de typologie des oppositions entre hommes politiques et MCs, Nicolas Sarkozy a une place de choix, et ce pour plusieurs raisons. D'abord la récidive : une opposition face à la Rumeur mais aussi contre le groupe du Val-d'Oise Sniper. L'ancien président de la République est de ceux pour lesquels l'opposition a été bien plus qu'une simple sortie médiatique ou un procés en catimini.

Le procés de la Rumeur est le plus important qu'ait connu le rap français avec une dramaturgie lourde : défense de l'État et démonstration de ses fonction régaliennes contre la préservation de la liberté d'expression et d'une licence artistique. Huit ans d'âpres débats à propos de phrases lâchées par le groupe sur un prospectus accompagnant la sortie d'un de leur disque puis la relaxe pour Ekoué et Hamé suivi d'un grand "ouf" dans le milieu.

Grosdidier aka. le franc-tireur

Député UMP de la première circonscription de la Moselle, François Grosdidier possède au moins un fait d'armes dans sa carrière politique. Celui-ci convainc en novembre 2005 une centaine de députés et une soixantaine de sénateurs de s'attaquer à sept groupes ou artistes issus de la scène du rap français : Lunatic, Smala, Salif, 113, Ministère Amer, Fabe, Monsieur R.

Longuement commentée, cette sortie provoque la moquerie d'une partie de l'opinion publique face à l'instrumentalisation manifeste du député par une éminence grise et son manque de connaissance du hip-hop.

Royal aka. la redresseuse de tort vs. Orelsan

Eté 2009. A la Rochelle, le festival des Francopholie est en pleine préparation. A l'affiche, les ténors de la chanson française mais aussi un jeune rappeur de Caen qui vient de sortir son premier long format Perdu d'avance. Et une chanson est disponible sur YouTube : Sale Pute.

Récupéré politiquement dans le cadre d'une guerre des chefs au Parti Socialiste, Orelsan voit Ségolène Royal se lâcher et lancer une tribune contre lui. On connait la suite : la déprogrammation de l'artiste du festival, l'enchaînement médiatique (la ministre Valérie Létard y allant de son lot de déclaration) et puis plus rien. Comme bien souvent. Un feu de paille qui s'est éteint au premier coup de vent de l'actualité.

Valls aka. le néophyte rentre dans la danse

On connaissait le goût de Manuel Valls pour l'ordre et les thématiques sécuritaires. Au Sénat, répondant à une question de la sénatrice Nathalie Goulet, le ministre de l'Intérieur y allait de son commentaire sur une liberté d'expression excessive que s'octroient certains rappeurs :

Mon attention a été attirée sur un certain nombre de 'chansons' - si l’on peut dire - de rappeurs tels que 113, Sniper, Salif, Ministère Amer, Smala ou encore Lunatic, dont les paroles sont d’une violence absolument inouïe contre la France, ses autorités civiles et militaires, son drapeau

En cause les paroles agressives à l'égard des symboles de la République et des forces de l'ordre.

Il faut lutter contre les paroles agressives à l’encontre des autorités ou insultantes pour les forces de l’ordre et les symboles de notre République

Le ministre de l'Intérieur n'en oublie pas les outrages aux femmes et annonce un contrôle accru sur Internet via la plate forme Pharos qui les recenserait. Rappelons aimablement qu'une bonne partie des groupes cités ne sont presque plus (ou pas du tout) en activité. Un rappel à l'ordre en ce qui concerne leur activité aurait autant de sens qu'un condamnation du Marquis de Sade pour atteinte aux moeurs.

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