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De quoi le spornosexuel est-il le nom ?

En 1994, le journaliste Mark Simpson définissait la masculinité de demain avec un mot tout droit sorti de son imagination : "métrosexuel". Un néologisme qui a depuis fait son entrée dans les dictionnaires. Vingt ans plus tard, il est de retour avec un nouveau terme, le "spornosexuel". Décryptage.

Le chanteur brésilien Lucas Lucco, incarnation du spornosexuel de Mark Simpson © Instagram @Lucaslucco

Le chanteur brésilien Lucas Lucco, incarnation de la masculinité de demain selon Mark Simpson © Instagram @Lucaslucco

Depuis quelques heures, la presse s'agite autour d'une nouvelle notion : "spornosexuel". Un néologisme né de la contraction entre "sport", "porno" et "sexuel", et dont on doit l'invention au journaliste britannique Mark Simpson, qui affichait ce nouveau terme dans un article du Telegraph il y a deux jours. Un article sobrement intitulé "Le métrosexuel est mort. Longue vie au "spornosexuel"".

Ce mot, qui tend à définir la masculinité de demain, n'est pas le premier à avoir été inventé par le journaliste. Il y a tout juste vingt ans, en 1994, Mark Simpson assistait à l'exposition "It's a Man's World" organisée par GQ, où se pressaient des hommes citadins, hétéros et "malgré tout" très soucieux de leur image. Le journaliste voit là le "futur de la masculinité", comme il se le remémore lui-même dans l'article du Telegraph.

Fier de cette découverte, il forge quelques jours plus tard un néologisme pour désigner ces hommes qui sont, à l'époque, d'un nouveau genre : les métrosexuels. Un terme que le journaliste développera dans un papier de The Independent, intitulé "Voici venu le temps des hommes-miroirs : pourquoi le futur est métrosexuel", et qui offrait une jolie photo d'un Mark Wahlberg en petite tenue :

Le métrosexuel, ce jeune homme disposant de solides revenus, travaillant ou vivant en ville (car c’est là que se trouvent les meilleures boutiques), est peut-être le consommateur le plus prometteur de la décennie.

Le métrosexuel porte l'après-rasage "Cool Water" de Davidoff (celui avec un bodybuilder nu sur la plage), des vestes Paul Smith (Ryan Giggs en porte), des chemises en velours côtelé (Elvis en portait), des chinos (Steve McQueen en portait), des bottes de moto (Marlon Brando en portait), et des sous-vêtements Calvin Klein (Marky Mark ne porte que ça). Le métrosexuel est un produit fétichiste : un collectionneur de fantasmes qui lui sont apportés via la publicité.

Bref, en 1994, la masculinité du futur est selon Mark Simpson incarnée par David Beckham, un homme qui soigne son apparence par son look, et qui le revendique.

David Beckham, l'incarnation du métrosexuel selon Mark Simpson © H&M

David Beckham, véritable métrosexuel selon Mark Simpson © H&M

Du culte de l'apparence au culte du corps

Mais aujourd'hui, le règne de Beckham est sur sa fin, et plus personne ne porte de chemises en velours côtelé. Alors, pour garder son statut de prédicateur de masculinité, Mark Simpson a mis à jour son lexique, et remet donc le couvert avec un tout nouveau mot : "spornosexuel".

Le journaliste évoquait déjà le terme "sporno" en 2012 dans les colonnes de Libération, pour évoquer "l'imagerie porno [qui] pénètre les Jeux Olympiques". Deux ans plus tard, il consacre aujourd'hui un article entier à son petit mot sur le site du Telegraph, et décrit la masculinité de demain en ces termes (il offre même un quiz pour savoir si, oui ou non, vous êtes un vrai "spornosexuel") :

Avec leurs corps laborieusement travaillés et sculptés, leurs tatouages destinés à faire ressortir leurs muscles, leurs barbes adorables et leurs décolletés plongeants, ça crève les yeux : le métrosexuel de la deuxième génération est moins branché fringues que ses aînés.

Mais il est frénétique dans sa volonté de faire de lui-même un objet. Son propre corps est devenu l’accessoire ultime, qu’il façonne à la gym afin d’en faire un produit à la mode – un produit que l’on partage et compare sur le grand marché d’Internet.

Pour la génération actuelle, les réseaux sociaux, les selfies et la pornographie sont les principaux vecteurs de la volonté des mâles de se faire désirer. Ils veulent l’être pour leur corps, non pour leur garde-robe. Et certainement pas pour leur esprit.

Le "spornosexuel" serait donc une version plus poussée du métrosexuel, une évolution hypersexualisée de ce dernier. L'homme viril de demain s'apparenterait ainsi à une sorte de Joseph Gordon-Levitt version Don Jon, autant obsédé par son corps que par les réseaux sociaux, qui l'encouragent toujours plus à se faire désirer.

Joseph Gordon Levitt dans Don Jon, l'incarnation du spornosexuel de 2014 © Don Jon

Joseph Gordon-Levitt dans Don Jon, l'incarnation du spornosexuel © Don Jon

Le diktat des réseaux sociaux ?

Si le nouveau terme de Mark Simpson ne désigne encore qu'un micro-phénomène (dont Justin Bieber et Lucas Lucco seraient les fiers représentants), et que certains médias l'ont qualifié de "buzzword mort-né" condamné à retomber dans les limbes d'Internet, il faut cependant lui concéder un point : le mot "spornosexuel" pointe du doigt le culte du corps qui semble aujourd'hui imposé aux hommes par les magazines et autres réseaux sociaux comme Instagram, véritable royaume de l'exhibitionnisme des corps musclés et sculptés.

En ce sens, si les deux mots inventés par Mark Simpson tendent chacun à définir la masculinité de demain, une différence essentielle les sépare. En 1994, lorsque le journaliste invente le néologisme "métrosexuel", être un homme qui prend soin de lui est quelque chose d'encore difficilement accepté par la société.

Le journaliste le rappellera lui-même dans son dernier article publié dans le Telegraph :

Si l'on se place en 2014, dans ce monde parfumé, musclé, soigné et adorateur du selfie, il peut être difficile de croire que les métrosexuels ont dû se battre pour se faire entendre au début des années 90. La plupart des gens étaient dans le déni, et ne voulaient pas comprendre pourquoi les hommes restaient si longtemps dans la salle de bain.

Au même titre que l'homosexualité était encore stigmatisée et criminalisée, le désir de l'homme d'être désiré – soit le cœur égocentrique de la métrosexualité – était méprisé par beaucoup. Le narcissisme était considéré comme essentiellement féminin, ou digne d'Oscar Wilde. Et regardez ce qui lui est arrivé.

En 1994, l'arrivée du terme "métrosexuel" sous-entendait donc une véritable libération de l'homme, qui commençait alors à s'assumer comme il le souhaitait, et à être accepté comme il était. En 2014, à l'heure où l'homme est (à peu près) libre de faire ce qu'il lui plaît avec son corps, le nouveau bébé de Mark Simpson, "spornosexuel", semble à l'inverse désigner une certaine soumission au regard d'autrui. Une soumission vivement encouragée par l'influence toujours plus grande des réseaux sociaux.

Par Naomi Clément, publié le 13/06/2014