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Cynisme, humiliation, mises à mort : on a regardé les téléréalités de 2025

Publié le

par Théo Chapuis

À la rentrée, M6 diffusera The Apprentice, une téléréalité dans laquelle les participants lutteront épreuve après épreuve en quête... d'un CDI. Triste ou drôle à en chialer, ce concept nous a donné envie d'imaginer à quoi ressembleront ces programmes dans dix ans.

(Jim Carrey dans The Truman Show, capture d'écran)

À l'aube des années 2010, le CSA contraint Le Zapping de Canal+ à afficher, dès les premiers craquements de son générique, un message d'avertissement : "Le Zapping reflète la télévision, il peut contenir des images non adaptées à un jeune public". Est-ce à dire que la pastille a radicalisé ses images ? Non. Seulement que ce qu'on nous montre à la télé est de plus en plus moche.

En témoigne la nouvelle émission de M6 adaptée par Endemol : The Apprentice. Invité à la conférence de presse de l'émission, un journaliste de l'Humanité en est ressorti "sonné". Et pour cause : dans un pays où le taux de chômage stagne autour de 10% depuis la fin des Trente Glorieuses, la chaîne de Nicolas de Tavernost emprunte aux USA une émission où, à l'issue, un patron embauche un salarié en CDI. La chance ! Et si c'est le présidentiable ultra-libéral Donald Trump qui avait mouillé la chemise lors de la première diffusion du show en 2004, la France aura droit comme figure tutélaire à Bruno Bonnell, co-fondateur d'Infogrames.

Voici le trailer de l'adaptation britannique sur BBC 1, avec le baron Alan Sugar, patron d'Amstrad, en guise de modèle. On vous laisse déguster l'apologie de la soumission littérale au doigt et à l'œil du maître sur l'esclave – sur fond de bande-son de 007, please.

Même planning en France : ils seront quatorze participants, prétendant au poste de directeur de développement commercial en CDI, s'affrontant à la bonne vieille manière de la reality TV : épreuves, éliminations, gossips et mauvaise foi – sous l'œil avide des caméras de la première chaîne française à avoir diffusé un reality show (Loft Story, 2001, ne me remerciez pas). Eh oui, le travail c'est la santé !

À chaque émission, un candidat sera éliminé par Bruno Bonnell, figure de l'entrepreneur à succès made in France, qui déclarait à Challenges"On a souvent une image dégradée du monde de l’entreprise. J’ai la volonté avec cette émission de faire découvrir le monde de l’entreprenariat aux Français". Pourtant, même l'hebdo économique en convient : des dents vont grincer.

À commencer par celles de Paul-Maxime Nave de L'Huma, qui s'étrangle du masochisme des candidats ainsi que de la doctrine néo-paternaliste prônée par The Apprentice :

De l’entreprise, ce n’est que le discours patronal qui est repris. Et le chef d’entreprise dispose ici d’une autorité absolue sur les candidats, lesquels semblent se régaler de leur propre soumission. On se souviendra longtemps de cette jeune femme qui affirme benoitement, face à la caméra : "Quand je suis face au patron, je me sens comme une petite fille".

Donc oui, quelque chose nous chiffonne un peu à la télé ces temps-ci. Mais en vain : tout comme d'autres programmes de téléréalité qui paraissaient impensables quelques années avant, on s'attend à ce que cette nouvelle "grande aventure humaine" soit un succès de plus au tableau de chasse de M6, à l'instar du programme Patron incognito – dont "les quatre épisodes diffusés cette année, trois en janvier et un en mars, ont réuni en moyenne 3,5 millions de téléspectateurs et 14,4% du public en première partie de soirée" selon Pure médias. Ce qui est pas mal du tout.

Le CSA avait raison : la télé "peut contenir des images non adaptées à un jeune public", mais là où elle se trompe c'est que ça n'a parfois rien à voir avec la violence graphique : en 2015, les Français digéreront leur dîner en se gaussant devant leurs semblables, prêts à tout et sans nul doute aux pires humiliations (on présente The Apprentice comme "le Koh-Lanta de l’entreprise") pour décrocher... un boulot. Peut-on faire plus con ? Sans aucune hésitation : oui. Imaginons à quoi ressembleront les programmes dans dix ans.

The Internship

En 2025, Endemol vendra à M6 le concept d'une émission baptisée The Internship (ou bien "Le Stage" en français, mais ça sonne tellement moins précaire en anglais !). Dans cette émission de téléréalité, il ne s'agit plus de se plier en quatre pour décrocher un boulot auprès d'un patron à qui la production a choisi jusqu'aux boutons de manchette en or, mais bien de se ruiner la santé pour décrocher un maigre stage de deux mois (sans solde mais avec tickets restau et remboursement de la moitié du pass Navigo, de quoi tu te plains ?!).

Le lieu du tournage prendra place dans une agence de communication et s'articulera autour de la "personnalité charismatique et so inspiring" d'un artistic director [dans le milieu de l'entreprise, parler français sera interdit en 2018, ndlr du futur] à qui la production aura choisi la taille de la barbe et la marque des sneakers – s'il reste des types habillés comme ça dans 10 ans.

Générique punchy, présentation des candidats, titre en lettres dorées... Les codes de la téléréalité telle qu'on la connaît ne seront pas bouleversés : la société sera juste encore plus cynique. On assistera d'abord à une épreuve de CVs et de lettres de motivation. Là, ceux qui n'auront pas agencé leurs infos avec minimum trois couleurs, une police d'écriture post-Helvetica et qui n'auront renseigné aucun voyage "linguistique" à Berlin et/ou Brooklyn seront rigoureusement éliminés.

Dans la lettre de motivation, il s'agira de brosser l'employeur dans le sens du poil et de vous vendre, mais pas trop : les meilleurs seront ceux qui sauront placer quelques vannes sur les stagiaires, gage d'auto-dérision et d'une soumission sans condition à votre statut de paria de l'open space.

S'humilier devant l'objectif des caméras pour être stagiaire ? C'est comme ça ! (Licence image : CC0 Public Domain)

Puis viendra le tour de l'épreuve du café. Le faire ? N'y pensez même pas : il s'agira d'aller le chercher au Starbucks le plus proche en vélo, afin de tester la vitesse des candidats sur piste courte, moyenne et longue, ainsi que leur capacité à se souvenir d'une commande compliquée, gruger les feux rouges en évitant la police et savoir repartir au plus vite après avoir écrasé de maladroits SDF qui bloquaient le trottoir – la production décline toute responsabilité. Évidemment, ceux qui ne savent pas prononcer "tall latte" correctement ne seront pas retenus au casting.

On a tellement hâte de voir, enfin à la télé, les deux finalistes Anselme, 22 ans et Candice, 21 ans, se battre contre le sommeil et l'épuisement pour photocopier la "propale" sur laquelle ils ont bossé 65 heures par semaine pendant un mois et que leur boîte présentera à ses clients le lendemain à 9h30 du matin sans même citer leurs noms...

À l'issue de la finale, le vainqueur de l'émission aura l'insigne honneur de vêtir le costume de la mascotte de l'entreprise pour animer la soirée de fin d'année et accueillir les partenaires importants le jour de la fête annuelle de la boîte. Il y aura là assurément de quoi relever "l'image dégradée du monde de l'entreprise" que déplore Bruno Bonnell en 2015.

État Islamique Express

Oui car en vérité on vous le dit, 2025, ça sera super. À la télé en tout cas. Parce que ce n'est pas tout ! Si les émissions de téléréalité qui ont pour cadre la vie professionnelle auront fait du chemin, celles qui abordent les questions de société ne seront pas en reste. L'Australie diffusait depuis 2011 l'émission Go Back To Where You Came From ("Retourne d'Où Tu Viens"), dans laquelle des participants vivent le quotidien de migrants, des planches humides d'un radeau de fortune à la fournaise syrienne.

Une aventure intéressante, mais qui aura fait son temps : en 2025, les sujets de société les plus divers seront portés à l'écran. La France entière sera suspendue au sort des candidats d'État Islamique Express, "le programme dont vous êtes le djihadiste".

Depuis les contrôles de sécurité des aéroports de France et de Turquie jusqu'aux dunes irakiennes, en passant par les riantes cités de Kobané, Mossoul et Raqqa, les caméras suivront une dizaine d'aspirants fous-de-dieu armés et prêts à décapiter père et mère pour passer à la télévision. En comparaison, Koh-Lanta et Amazing Race passeront pour une promenade de santé. Tu nous entends Denis Brogniart ?

Enfin un peu de "réalité" dans une téléréalité (Crédits image : Future Trillionnaire / Wikipedia)

Le but de l'émission est simple : devenir calife à la place du calife ("parce que les idées, ça se recycle, coco", dixit le producteur en off) et faire régner la terreur dans votre zone d'influence en prenant pour prétexte la religion – une recette au succès millénaire. Enfin une belle aventure humaine à la hauteur de l'actualité.

Quid des candidats éliminés ? Ils se feront sauter au milieu d'un marché dans une capitale du Moyen-Orient. Pratique : ça fera gagner du temps à Mathieu Delormeau dans son casting pour Les Anges de la Téléréalité. On prédit 35% d'audience lors du dernier prime, easy.

Et de l'amour aussi

Rassurez-vous, en 2025, il y aura aussi de l'amour, beaucoup d'amour ! Vous vous rappelez sans doute du délicat Qui veut épouser mon fils ?, superbe démonstration de la binarité intrinsèque à la femme, maman ou putain. En 2025, fini les minauderies : on passe au standing supérieur avec Qui veut dépuceler mon fils ?.

Dans ce programme de TF1, les fils de familles nobles françaises qui ont échoué à trouver promise à leur aîné au rally dansant de la comtesse La Barre de Châteaubourg hantent le bois de Boulogne en famille, une liasse de billets à la main, à la recherche d'une âme charitable qui daignera libérer leur fils du malheur d'être puceau – et, qui sait, engendrer descendance. Dans l'obscurité des sous-bois, kidnappeurs, transexuels et scouts de France égarés constitueront autant d'obstacles à nos participants qui feront la joie des téléspectateurs.

Qui veut dépuceler mon fils ?, un premier épisode au Bois de Boulogne (Crédits image : AFP)

Mais il n'y en aura pas que pour la noblesse et son cortège de grandeur : petites gens, la télévision ne vous oubliera jamais. C'est pourquoi le bucolique L'Amour est dans le pré sera maintenu ! Enfin, pas tout à fait. La déclinaison 2025 de la série présentée naguère par Karine Le Marchand ne s'intéressera plus à trouver l'âme sœur à de gaillards fermiers de nos pâturages, mais à de riches et vieux entrepreneurs. Aussi l'émission s'appellera-t-elle L'Amour est dans le blé. Le téléspectateur de 2025 y découvrira avec enchantement les profils de fortunes esseulées qui ne comptent pas se bronzer les bourrelets sur leurs yachts tropéziens toutes seules.

Différence d'âge vertigineuse, retour en grâce du statut de femme-objet, signatures de chèques à huit zéros... C'est à ce cocktail intense de gros sous, d'humiliation et de croqueuses de diamant que L'Amour est dans le blé vous conviera.

Bonne nouvelle : les couloirs bruissent de rumeurs et les noms de Kim Kardashian, Melania Trump et Nabilla ont déjà été avancés pour présenter l'émission. Que du beau monde. Mauvaise nouvelle : le thème du générique sera toujours "You're Beautiful" de James Blunt.

La mort en direct

2025. Si Endemol est au bout du rouleau en proposant une resucée de The Apprentice, une nouvelle boîte de production fait la pluie et le beau temps sur le marché de la téléréalité. Appelée (Im)moral, son objectif avoué est de heurter son public. Et ça marche.

Cinq ans plus tôt, lors de son entrée dans l'arène cathodique, elle propose un concept inspiré d'une expérience datée de 1971, l'Expérience de Stanford, sous le nom d'Effet Lucifer. L'idée : regrouper une vingtaine d'étudiants dans une prison. Une moitié prend le rôle des prisonniers tandis que l'autre, tonfa à la main et clés au ceinturon, incarne les matons.

Dans le cahier des charges, ce documentaire sorti dix ans plus tôt :

Le premier épisode est diffusé sur TF1 en deuxième partie de soirée et c'est un carton historique : 45% d'audience. Le deuxième est donc décalé en prime time avec un court message d'avertissement qui explique : "Attention violence, mais n'hésitez pas à manger douze fruits et légumes par jour !".

Car à l'écran, la violence règne. Les gardiens, bien trop zélés, usent très souvent de la force pour corriger les prisonniers récalcitrants à l'ordre. Dépassée, la production de l'Effet Lucifer reçoit des appels inquiets des proches des prisonniers. Car leur calvaire ne fait que commencer : ils voient leur quantité de nourriture diminuer jour après jour et les coups s'intensifier semaine après semaine. Rien n'y fait, les contrats sont formels, cette téléréalité ne peut s'interrompre qu'à une seule condition : si une inconscience prolongée, ou un coma, est attestée par un médecin. Les candidats doivent survivre.

En quelques mois, le succès est mondial. L'émission frôle les 60% d'audience quel que soit le pays de diffusion. En France, sur le plateau du talk-show intello Ce soir ou plus tard, un expert rejette Rabelais et souligne que le propre du genre humain n'est pas l'humour, mais bien l'amour de la violence. Rires dans l'assemblée. En Angleterre, après l'élimination du "jeu" de 18 candidats, dont 6 pour blessures graves, sort vainqueur un certain Ian qui, dans un combat final éprouvant face au dernier maton, diffusé en direct et filmé par 26 caméras différentes, réussit à s'échapper. Le replay de cet affrontement dépassera les 100 000 millions de vues sur YouCrazy en... un quart d'heure.

Fort de cet immense succès d'audimat et de la controverse qui déchaîne la société, des cercles des intellectuels aux petits cafés de province, (Im)moral doit se renouveler. On est en 2025 et la chaîne se tourne vers le passé et plus particulièrement vers une série qui avait fait peu de bruit à son époque : Siberia.

Le projet est simple : allier la thématique de la survie, propre aux vieilles émissions The Island : Seuls au monde ou Koh-Lanta, pour mieux la mélanger à une ligne jaune jusque-là infranchissable à la télévision : la mort. Si Effet Lucifer était sanglant mais laissait entrer des brancards, Survival – c'est son logique nom – est un programme dans lequel on ne s'encombre pas de ce genre de choses. Le show ne s'achève que lorsqu'il ne reste qu'un(e) seul(e) survivant(e).

La première originalité du show est son casting : 200 individus provenant du monde entier, choisis pour incarner différentes nations, couleurs de peau, religions, identités sexuelles et donc des communautés différenciées. L'objectif est simple : que Survival devienne une téléréalité globale, uniformisée et adaptable à toutes les cultures. Armée de sa touche mortifère, l'émission parvient à réunir, lors de ses premiers épisodes, deux milliards de personnes.

Une des 40 candidats de Survival, une certaine Furiosa, originaire d'Australie

Les candidats doivent non seulement s'affronter, mais en plus dans un milieu dangereux : au beau milieu du désert du Nevada (en lieu et place d'un ancien festival qu'on appelait le "Burning Man" avant que les autorités américaines ne le ferment à cause d'une vague d'overdose liée à de l'ecsta frelatée). Les denrées y sont rares et la première à manquer est l'eau – premier enjeu de combat en général. Mélange de Mad Max et Hunger Games, l'émission est filmée 24 heures sur 24 par des drones invisibles.

Survival a une autre particularité : celle de s'étendre sur de longs mois, sans aucune limite de temps. On suit par exemple Elliot, qui s'est lui-même appelé "Le Gouverneur", accompagné de quatre de ses plus proches "amis" – qui le trahiront deux ans plus tard. Face à lui, l'équipe de Kamina a fait le pari de l'agriculture. D'autres ont choisi la solitude. Certains deviennent fous, parfois jusqu'au suicide. À chaque mort, une sirène retentit. Les téléspectateurs ont la possibilité, en fonction de la personne qu'ils soutiennent (les critères de pays et de communautés ont ici leur importance), de leur procurer des vivres.

Ce n'est plus seulement une émission de survie, c'est une guerre télévisuelle des nations, les J.O. de la sauvagerie, les jeux du cirque de l'agora mondial, via une bataille de SMS surtaxés. C'est tellement plus qu'un show télé que Survival déclenche d'inévitables conséquences géopolitiques, comme lorsque le candidat Israélien et le candidat Palestinien décident de s'allier. Je ne vous raconte pas les conséquences diplomatiques au Moyen-Orient.

Survival durera trois ans. En octobre 2028, sa première édition s'achève : 39 morts pour un survivant, Aml, un ancien ingénieur agroalimentaire originaire du Kenya. Lorsque la production débarque sur le lieu, Aml les attend de pied ferme et plutôt que de serrer la main de l'animateur, colle son revolver contre sa tempe et se suicide en direct. Explosion de l'audience. Scandale. On soupçonne la chaîne d'avoir poussé à bout son candidat pour ce coup de théâtre final, mais qu'importe, le pari est réussi. La prochaine saison de Survival est déjà programmée : cette fois-ci, elle sera filmée dans une station spatiale qui dérive dans l'espace. Vivement.

Finalement, Dieu n'est pas si grand

L'extrême violence, l'amour, l'empathie... Les passions génèrent l'audimat. Pourtant le plus grand succès, l'ultime téléréalité, le parangon du reality show, c'est autre chose. Broadcasté dans le monde entier lui aussi, le couronnement de centaines d'émissions qui s'emploient à montrer de-l'authentique-tellement-bien-foutu-qu'on-dirait-que-c'est-vrai existe enfin : il s'agit d'un programme entamé il y a plusieurs années, en secret, alors que le public n'était "pas encore prêt".

Aujourd'hui, le carton est total – et global : le monde entier est hypnotisé par une émission dont le personnage central, aujourd'hui âgé de 12 ans, est filmé en permanence et jusque dans ses moindres faits et gestes par des caméras vidéo omniprésentes. Et le plus excitant dans tout cela, c'est qu'il ne le sait même pas.

L'émission (que la production préfère appeler "expérience sociologique"), nommée d'après son personnage central, s'appelle John Doe. Oui, tout comme les cadavres que la police américaine ne parvient pas à identifier : paradoxalement, les études de la chaîne ont prouvé que le public s'appropriait ainsi plus facilement le concept.

Si des milliers d'humains ont tout fait pour se montrer à travers l'entonnoir inversé de la télévision, John, lui, n'a rien fait pour cela. Au contraire. Il est le premier sacrifice humain de la reality TV : ses parents, contre une colossale somme d'argent, ont "légué" leur enfant à l'âge de ses trois ans. Depuis, l'émission pulvérise tous les records d'audience. Anniversaires, journées à l'école, après-midi football... rien n'est épargné aux millions de voyeurs qui se pourlèchent les yeux de ce concept.

Alors oui, ce concept, justement, n'est pas inédit : au siècle dernier, déjà, le cinéaste Peter Weir réalisait The Truman Show, un film dans lequel le héros, incarné par Jim Carrey, est à son insu la star d'une téléréalité. À l'époque, le film était vu comme une satire, mais surtout comme une anticipation prématurée d'un concept TV inimaginable de cruauté.

Aujourd'hui, si les rares opposants à John Doe le citent en exemple pour dénoncer l'inhumanité de l'émission, la plupart des téléspectateurs n'en ont cure et jubilent de se repaître des meilleurs moments de la vie de John, devenus de cultissimes instants télé : son premier baiser, échangé au camp d'été avec une jeune actrice employée par la production, a été vu par près de quatre milliards de téléspectateurs à travers le monde. Inutile d'ajouter que le moindre placement produit, aussi fugace soit-il, se monnaye à prix d'or.

She's lost control

Pourquoi un tel succès ? En fait c'est assez simple. Avec la téléréalité, le téléspectateur exerce une forme d'autorité et de fatalité qui n'existent plus dans sa vie quotidienne. John, mais aussi les participants de Survival, ceux de l'Effet Lucifer, tout comme ceux de The Internship et du raffiné Qui veut dépuceler mon fils sont à la merci de la production et expérimentent une soumission comparable à celle qu'exercent les dieux antiques sur les hommes dans la mythologie grecque – à ceci près qu'elle ne frôle la perfection que dans John Doe où elle est involontaire. Fatum et destinée, vie et mort sous l'œil amusé de la société orwellienne qui ne s'est jamais autant essuyé les pieds sur le concept de vie privée.

Depuis des années déjà l'individu pense contrôler à coups de textos les pantins de ces émissions : choisir parmi deux activités, éliminer un personnage secondaire, offrir un bonus à un autre – et si ce n'est le public, la production s'en charge. C'est assez clair : le téléspectateur tire sa jouissance dans la projection d'une destinée présentée comme réelle qui ne lui est pas propre. Mais il est tellement excitant de goûter à l'omniscience de Dieu depuis son canapé. Et jouer à Dieu à travers un écran de télévision, c'est déjà jouer à Dieu.

Article co-écrit avec Louis Lepron