Cousteau, un salaud ?

Dans une chronique mise en ligne le 22 juin dernier, Gérard Mordillat revient sur le célèbre documentaire de Cousteau, Le Monde du silence, sorti en 1956 et qui est selon lui "naïvement dégueulasse".

Un des membres de l'équipage de Cousteau (Crédits photo: capture d'écran de "Le Monde du Silence")

Un des membres de l'équipage de Cousteau sur des tortues terrestres (capture d'écran de "Le Monde du Silence")

Palme d'or à Cannes en 1956, Oscar du meilleur documentaire l'année suivante : Le Monde du silence, de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, a longtemps été considéré comme un chef-d'œuvre, comme un film précurseur du monde du documentaire. Surtout, pour nombre de personnes, il s'agit des premières images en couleur et animées des fonds marins, et d'animaux que l'on ne voyait que dans les livres.

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Presque soixante ans plus tard, l'héritage du Commandant Cousteau semble cependant avoir perdu de sa superbe. Dans sa chronique pour "Là-bas si j'y suis", ancienne émission de France Inter qui se présente désormais en ligne et en vidéo, le romancier et cinéaste Gérard Mordillat explique comment, en 2015, il perçoit la chose, et il ne mâche pas ses mots.

Le Monde du silence est un film naïvement dégueulasse, une horreur, c'est répugnant, c'est quelque chose d'insupportable. Dans Le Monde de Silence, il s'agit [...] de faire chier les poissons et toute la faune sous-marine.

En cinq minutes, le chroniqueur revient sur toutes les scènes qui l'ont dérangé. Du plongeur qui s'amuse à s'agripper à une tortue qui lutte pour monter à la surface afin de respirer, au "rodéo" sur tortues terrestres, en passant par le dynamitage des coraux et la scène avec les cachalots, tout le film selon lui est inacceptable.

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"Une bande d'abrutis satisfaits"

Le fait est qu'effectivement, vu sous cet angle, le film est plus proche de la boucherie que du documentaire. On massacre des milliers de poissons en faisant exploser une barrière de corails pour mieux les étudier, on cogne un cachalot avec d'en déchiqueter un bébé (involontairement évidemment) avec les hélices de la Calypso. Bébé par ailleurs, qui se fera achever à coups de fusil pour abréger ses souffrances (en gros plan), avant qu'un banc de requins ne débarque attiré par le sang du jeune cétacé.

Les squales, quant à eux, subissent pendant de longues minutes des coups de harpons et même de haches pour le malheureux recueilli sur le pont du bateau. La voix-off justifie les actes des marins de la sorte :

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Pour nous, plongeurs, les requins, c'est l'ennemi mortel. Tous les marins du monde détestent les requins. Les plongeurs, eux, sont déchaînés. Rien ne peut retenir une haine ancestrale. Chacun cherche une arme, n'importe quoi pour cogner, crocher, hisser.

Une violence compréhensible ?

Gérard Mordillat n'est pas le premier à se dresser contre le Commandant Cousteau. Déjà en 2011, une long billet de Camille Brunel sur le blog de Mauvaises Langues cherchait à démontrer l'horreur de la chose. Elle va plus loin dans l'analyse et dans le nombre de séquences évoquées, racontant comment l'équipage a également fait joujou avec Jojo le mérou. Surtout, elle souligne le décalage entre le titre de l'œuvre et l'omniprésence de la musique et du commentaire qui donnent au documentaire tout sauf la tranquillité inspirée par le titre, Le Monde du silence.

Néanmoins, tous deux semblent juger tout cela avec un regard du XXIème siècle, sans nécessairement chercher à comprendre l'entreprise de l'homme au bonnet rouge. N'oublions pas que Cousteau était un précurseur, un des premiers, pour ne pas dire le premier, à étudier et analyser la faune sous-marine, sans forcément la comprendre. Et à l'époque, les questions de bio-diversité ne se posaient pas franchement. Cela les excuse-t-ils ? Probablement pas, mais il faut néanmoins garder cela à l'esprit.

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Interrogé par L'Express, l'océanographe François Serrano, qui accompagna le Commandant Cousteau treize ans durant, tente de justifier les actions de l'équipage :

À l'époque, nous étions certes épouvantablement naïfs, mais Cousteau a ouvert la mer et il est devenu protecteur de la nature [...]. Cette réaction est normale, mais il est nécessaire de remettre le film dans son contexte : notre planète comptait 2,7 milliards d'habitants, la mer était une donnée inconnue, et à nos yeux, elle représentait une corne d'abondance inépuisable. [...] Lorsqu'un scientifique souhaite découvrir une espèce, il effectue un prélèvement, il est donc obligé de tuer l'animal.

Difficile en tout cas de ne pas penser à Steve Zissou, le faux Cousteau plus pirate que marin de Wes Anderson dans La Vie Aquatique, qui part à la poursuite d'un requin-jaguar, par vengeance.

Par Arthur Cios, publié le 07/07/2015

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