La sélection italienne victorieuse à l’issue de sa victoire 2-1 face à la Tchécoslovaquie

80 ans après : la Coupe du Monde fasciste de 1934

1934. Montée des nationalismes, ombre du fascisme, balbutiements du professionnalisme dans le football... Retour en anecdotes, 80 ans plus tôt, sur une Coupe du Monde qui n'a rien à voir avec celle d'aujourd'hui.

L'Italie remporte à la sueur du front sa finale contre la Tchécoslovaquie, 2-1 (Crédits image : L'Équipe)

L'Italie remporte à la sueur du front sa finale contre la Tchécoslovaquie, sur le score de 2-1 (Crédits image : L'Équipe)

Il aura fallu huit réunions avec les instances de la Fifa pour que l'Italie soit choisie face à la Suède. Mais elle y parvient et organise la Coupe du Monde 1934. C'est la seconde de l'Histoire après celle qui a eu lieu en Uruguay quatre ans plus tôt. Selon Stéphane Bitton de l'Équipe, l'Italie est choisie "parce qu'elle a donné des garanties financières, elle a à ce moment-là une aura que n'ont pas les autres nations européennes, ses clubs sont déjà très bien structurés".

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L'Italie étant sous régime fasciste depuis 1922, l'accueil italien de l'événement sportif est l'occasion pour le Duce de montrer la toute-puissance de son régime. Le général italien Giorgio Vaccaro, influent dans la sphère du gouvernement fasciste et grand amateur de sport, n'en fait aucun mystère et on lui prête ces quelques mots : "Le but ultime de la manifestation sera de montrer à l'univers ce qu'est l'idéal fasciste du sport".

D'ailleurs, l'affiche officielle de l'événement est sans équivoque.

Affiche officielle de la Coupe du Monde de la Fifa organisée par l'Italie fasciste en 1934

Affiche officielle de la Coupe du Monde de la Fifa organisée par l'Italie fasciste en 1934

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Un trophée à la gloire du Duce

Ce n'est pas tout. Comme le note Le Point, les deux principales enceintes sportives qui accueillent les matches, à Rome et à Turin, sont baptisées respectivement stade du Parti fasciste et stade Mussolini. Les chemises noires, la milice du Duce, font office de stadiers.

Mieux encore : alors que c'est la Coupe Jules Rimet que l'on transmet normalement au gagnant, Mussolini s'assoit littéralement sur la statuette  utilisée entre 1930 et 1970 et impose son propre trophée, la Coppa Del Duce, un bronze massif aux courbes fascistes qui tranche avec les finitions délicates de la récompense originale. On peut la découvrir dans cette courte vidéo.

Représailles sud-américaines et contexte international

Douze des seize équipes sélectionnées pour la Coupe du Monde sont européennes. Or, le pays organisateur, ainsi que nombre d'autres nations européennes, n'ont pas daigné se rendre en Uruguay pour la première édition en 1930. Vexé, l'ex-pays hôte, tenant du titre, refuse carrément de participer. Les Uruguayens sont fâchés, et c'est toute l'Amérique du Sud qui se sent offensée : l'Argentine et le Brésil envoient des équipes bis en Italie.

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Ce n'est évidemment pas tout : la Coupe se déroule dans des conditions politiques difficiles sur fond d'antisémitisme et de montée du fascisme dans toute l'Europe, doublées d'un contexte mondial de crise économique tout aussi pas glop.

Comme Slate le rappelle, si c'est la première fois que la Coupe du Monde de football sert de porte-voix aux régimes dictatoriaux, ce ne sera pas la dernière. L'Italie aura l'occasion de remporter la Coupe quatre ans plus tard, en France. Le Brésil du président autoritaire Medici se l'octroie en 1970, tout comme l’Argentine de Videla en 1978.

Le sport, comme vecteur de popularité pour un parti, un homme ou des idéaux est une réalité. Lors de la victoire de la France à la Coupe du Monde 1998, Jacques Chirac, Président de la République, plafonne à 67% de bonnes opinions. Un score qu'il ne dépassera que lors du refus d'entrer en guerre contre l'Irak, où il atteindra les 69%.

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Avant chaque match, l'équipe italienne se fend d'un salut fasciste

Avant chaque match, l'équipe italienne salue, bras droit levé, dans les règles du fascisme

Les Coupes en quelques chiffres

Selon différentes sources, entre 350 000 et 400 000 personnes assistent aux 17 matches de cette édition, un chiffre bien en deçà des quelque 600 000 spectateurs de la toute première édition en Uruguay, en 1930. En 80 années de compétitions, l'ampleur de ces statistiques a bien changé.

Cette année, 3,3 millions de tickets ont été vendus. Selon la Fifa, la bagatelle de 715,1 millions de téléspectateurs ont suivi la finale de la Coupe du Monde 2006 en Allemagne. L'édition 2010 en Afrique du Sud a été diffusée dans 204 pays, sur 245 chaînes différentes. Au total, 3 170 856 personnes ont suivi les 64 matches au programme en direct dans les stades, soit une moyenne de 49 670 spectateurs par rencontre. Pour l'édition 1934 et ses 17 matches, on compte une moyenne d'un peu plus de 20 000 spectateurs, ainsi qu'une première couverture radiophonique... mais bien évidemment, ni télévision, ni Internet.

En 2014, la Coupe du Monde coûte entre 10 et 12 milliards d'euros au Brésil et 157 000 policiers sont monopolisés pour assurer la sécurité de tous.

Hugo Lloris, successeur d'Alexis Thépot

Si en 2014 c'est la quatorzième participation de la sélection des Bleus en Coupe du Monde, retour en 1934 où, cocorico ! C'est la toute première Coupe du Monde de la jeune Fédération française de football de Jules Rimet. Difficile de l'imaginer aujourd'hui, à l'heure des millions dépensés dans les transferts de joueurs, mais le professionnalisme n'arrive en France qu'en 1932.

Ci-dessous, la photo d'avant-match de l'équipe du capitaine Alexis Thépot, environ 90 minutes avant la défaite 3-2 contre l'Autriche.

Photo d'avant-match de l'équipe de France, juste avant sa rencontre avec l'Autriche, le 27 mai 1934. Debout : Delfour, Mairesse, Thépot, Verriest, Liétaer, Mattler. Accroupis : Keller, Alcazar, Nicolas, Rio, Aston (Crédits image : inconnu)

Photo d'avant-match de l'équipe de France, juste avant sa rencontre avec l'Autriche, le 27 mai 1934. Debout : Delfour, Mairesse, Thépot, Verriest, Liétaer, Mattler. Accroupis : Keller, Alcazar, Nicolas, Rio, Aston (Crédits image : inconnu)

Déformé et douloureux : le ballon officiel de la Coupe de 1934

En 2014, quoi d'étonnant à ce que le ballon officiel de la Coupe du Monde soit signé par Adidas, le célébrissime équipementier allemand ? Surnommé Brazuca, le ballon en latex que se passent les joueurs sélectionnés au Brésil pèse exactement 437 grammes.

En 1934, c'est la toute première fois qu'on impose l'utilisation d'un ballon officiel : lors de l'édition précédente, chaque équipe apportait son propre cuir et l'arbitre tirait au sort. Composé de douze panneaux, celui-ci se déformait facilement sous les coups et était réputé pour être douloureux au contact.

Le ballon utilisé en 1934, tout de cuir et de lacets

Le ballon utilisé en 1934, tout de cuir et de lacets

Italie-Espagne, mise aux poings

En quarts de finale 1934, l'Italie affronte l'Espagne à Rome le 31 mai. Les deux équipes parviennent difficilement à marquer un but chacune en première période mais Combi et Zamora, respectivement gardiens de but de l'Italie et de l'Espagne, font des étincelles. Les portiers arrêtent les tirs les uns après les autres. La rencontre est si serrée que les joueurs choisissent de dépasser leurs simples qualités footballistiques et optent pour la violence.

À la fin de la rencontre, ce sont pas moins de onze joueurs qui sortiront, blessés sur le gazon. Sept Espagnols, dont le gardien Zamora, plus quatre Italiens sont tour à tour évacués. L'arbitrage ? Inexistant. L'hystérie du public n'aide pas et malgré la multiplication des intimidations puis des agressions, l'arbitre belge Mr Baert n'ose pas interrompre le jeu.

À l'issue des 90 minutes, puis des prolongations, le tableau des scores indique un partout. Or, le cas du match nul en phase finale n'avait jamais été envisagé – et la séance de tirs au but n'existe pas encore. Comment les départager ? À la fin de la rencontre, la Fifa improvise et décide que les deux équipes doivent se rencontrer le lendemain. Le 1er juin, l'Espagne s'incline douloureusement face à l'Italie et perd la rencontre un à zéro. Cette expérience inaugurera, en quelque sorte, l'ancêtre du but en or.

Une vidéo retraçant les temps forts du match ci-dessous.

La star fasciste et le héros du ballon juif

Le joueur en or de cette coupe, c'est l'Italien Giuseppe Meazza. Éblouissant le public, il sera "passeur, finisseur" et Stéphane Bitton parle également de lui comme d'un "stratège buteur". La star de l'Ambrosiana, alors nom de l'Inter Milan (qui ne peut alors plus s'appeler "l'International" à cause du règne fasciste et de la haine du communisme), inscrit deux buts et se voit sacré meilleur joueur de la Coupe par les instances de la Fifa de l'époque. Aujourd'hui, son nom est aussi celui de San Siro, le stade de l'Inter.

Giuseppe Meazza en 1937

Giuseppe Meazza en 1937

Le destin sera beaucoup moins clément avec un autre joueur de ce Calcio 1934. Matthias Sindelar, juif autrichien surnommé en toute modestie le "Mozart du football". Auteur d'un but puis blessé face à la Hongrie, il ne parvient pas à empêcher son équipe de se faire battre le 3 juin par l'Italie. Après l'Anschluss de 1938, l'Autriche est envahie par l'Allemagne de Hitler, profondément antisémite. Le surdoué du ballon s'enfuit en cavale avec sa compagne.

On ne retrouvera leurs corps sans vie que le 23 janvier 1939, morts sans qu'on en sache véritablement la cause (assassinat de la Gestapo ? Intoxication au monoxyde de carbone ?). On raconte que près de 40 000 personnes ont suivi son cortège funéraire dans les rues de Vienne.

Matthias Sindelar, aussi surnommé "l'homme de papier" pour les qualités de son jeu aérien (Crédits image : The Daily Cutter)

Matthias Sindelar, aussi surnommé "l'homme de papier" pour les qualités de son jeu aérien (Crédits image : The Daily Cutter)

Prolongations

L'Italie finit par remporter sa propre Coupe du Monde en finale face à la Tchécoslovaquie, qui a défait dans le match précédent l'Allemagne nazie, trois buts contre un. Quatre ans plus tard, du 4 au 19 juin 1938, la Coupe du Monde sera accueillie par la France dans une Europe prête à basculer dans la guerre, alors que Hitler a déjà proclamé l'Anschluss et annexé l'Autriche et que l'Espagne est déchirée par la guerre civile entre républicains et fascistes.

L'Histoire se répète : c'est l'Italie de Mussolini qui remportera son second trophée de l'Histoire du ballon rond.

La sélection italienne victorieuse à l'issue de sa victoire 2-1 face à la Tchécoslovaquie

La sélection italienne victorieuse à l'issue de sa victoire 2-1 face à la Tchécoslovaquie

Par Théo Chapuis, publié le 24/06/2014