AccueilÉDITO

Comment une manifestation interdite a dégénéré place de la République

Publié le

par Ariane Nicolas

La marche mondiale pour le climat, qui devait aussi se tenir à Paris avant la COP21, ayant été annulée, des rassemblements alternatifs ont eu lieu. L'un d'entre eux a dégénéré. Récit.

La journée avait pourtant bien commencé. Un petit thé au miel en écoutant Pop Fiction, du presque soleil, la gueule de bois dissipée. Et puis il y a eu cet article de Rue89, comme un avertissement : des violences policières dans le nord de Paris, quartier de la Goutte d'Or. L'état d'urgence dans sa dimension violente et arbitraire, totalement inacceptable. Le reste de la journée finira par être à cette image.

La place de la République, côté rue du Temple, vers 17 heures, le 29 novembre (Ariane Nicolas / Konbini)

Nous sommes dimanche 29 novembre, veille de l'ouverture officielle de la COP21. Des militants de la cause environnementale bravent l'interdiction de manifester pour la marche mondiale pour le climat, ordonnée dans le cadre de l'état d'urgence, et se rassemblent dans Paris.

Ils craignent une COP21 au rabais, et entendre défendre haut et fort un modèle de société réellement alternatif. Le contexte est tendu : une vingtaine de militants écolos sont assignés à résidence, le temps de la conférence climat, justement pour les empêcher d'aller manifester.

Des milliers de chaussures place de la République

Dans la matinée, l'ambiance est bon enfant. Des milliers de chaussures recouvrent le parvis de la place de la République, devant la statue où s'étalent toujours les bougies, les messages et les fleurs en hommage aux victimes des attentats. Au total, on parle de quatre tonnes de chaussures, disposées ainsi pour dénoncer l'interdiction de manifester. Je vois des photos passer toute la matinée sur Twitter. C'est joli, bien vu.

Parmi les chaussures d'anonymes, se sont glissées quelques paires VIP : les runnings du secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, les bottines de l'actrice Marion Cotillard ou les talons aiguilles de la styliste Vivienne Westwood (la marraine de Konbini pour la COP21). "Même le pape François a envoyé une paire", d'après une militante d'Avaaz, association à l'origine de l'action, citée par l'AFP.

Vers midi, Emmaüs collecte les chaussures et la mobilisation se poursuit sous une autre forme. Une chaîne humaine se constitue le long du boulevard Voltaire, entre la place de la République et la place de la Nation. Entre 4 500 et 10 000 personnes y participent (selon la préfecture et les organisateurs).

"C’est un plaisir d’avoir pu soulever le couvercle qui pèse sur la société française depuis les attentats", se félicite Geneviève Azam, porte-parole d’Attac, à l’initiative de cette manifestation avec Alternatiba. Sur Twitter, les associations écologistes saluent l'organisation de cette chaîne humaine.

Lacrymos, matraques et projectiles

La pause déjeuner ne restera pas longtemps aussi calme et souriante. Tandis que la chaîne humaine se disperse tranquillement, la place de la République est le théâtre d'affrontements entre plusieurs centaines de manifestants et de CRS. Des gens postent des vidéos de charges policières, avec gaz lacrymogènes et coups de matraque. C'est Notre-Dame-des-Landes dans le Xe arrondissement de Paris.

Depuis mon appartement situé à 10 minutes à pied, j'entends un hélicoptère surveiller la foule. Je décide de sortir voir ce qu'il se passe. Tous les accès à la place sont bloqués, quelques centaines de personnes sont cernées par les forces de l'ordre. L'air est empesé par les gaz lacrymos. Côté ouest, les CRS laissent sortir des manifestants qui le souhaitent, en prenant soin de les fouiller.

Un petit rassemblement se constitue de ce côté de la place. Environ 200 personnes quittent les lieux, en direction de Barbès. Elles scandent : "Etat d'urgence, Etat policier, on nous enlèvera pas le droit de manifester."

Je les suis un temps, jusqu'à la place du Colonel Fabien, elles finissent par être dispersées par des CRS. Pendant ce temps, à République, les CRS interpellent avec violence.

Une image choque les esprits : certains manifestants pillent le mémorial pour se constituer des projectiles (bougies, fleurs, petits objets...).

Une chaîne s'est même organisée autour de la statue de la République pour empêcher les dégradations du mémorial post-attentats :

Au total, 317 personnes sont finalement arrêtées. Une passante témoigne, choquée du comportement de certains CRS :

Entre chien et loup, la place de la République est toujours remplie de CRS. Les échauffourées sont terminées. A l'entrée principale du métro, ce drapeau "No Cops 21" trône toujours. Il reste quelques chaussures, et Yoda.

Les responsables EELV se désolidarisent de ces événements. "C'est une catastrophe, ce sont des voyous qui n'ont rien à voir avec l'écologie", déplore l'ex-ministre Cécile Duflot. De son côté, François Hollande parle d'actions "scandaleuses" menées par des "éléments perturbateurs". Comprenez, "l'ultra-gauche", les anars, certains zadistes...

La COP21 débute ainsi dans un climat délétère, du moins en France. A l'étranger, près de 600 000 personnes ont défilé dans le cadre de marches pour le climat, selon leurs organisateurs. Espérons que les prochains jours se dérouleront dans une atmosphère plus apaisée... Mais le maintien de l'état d'urgence et les multiples signalements inquiétants n'augurent rien de bon.

À voir aussi sur konbini :