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Comme Zuckerberg, vous pourrez bientôt supprimer vos messages sur Messenger

Publié le

par Thibault Prévost

Pris dans un scandale après la disparition de messages de Mark Zuckerberg depuis 2010, Facebook s’apprête à offrir l’option à tout le monde.

Dans le monde de la tech, il existe une formule, un aphorisme puissant, utilisé pour moquer la communication de crise d’une grande entreprise (ou d’un simple développeur de logiciels) lorsque l’un de ses produits se révèle défaillant : "It’s not a bug, it’s a feature" ("ce n’est pas un bug, c’est une option").

Cette stratégie, qui consiste peu ou prou à tenter de faire avaler une pilule hypertrophiée à l’opinion publique (ou à son boss) en l’enfonçant à coups de maillet, est un grand classique de l’histoire de la Silicon Valley, et presque tous les géants qui la composent aujourd’hui ont déjà tenté le coup au moins une fois – souvent sans succès, faut pas exagérer.

En 2018, pourtant, une grande entreprise vient encore de tenter le coup de bonneteau pour justifier la révélation d’informations compromettantes – et, vous l’aurez probablement deviné, il s’agit de Facebook, qui décidément n’a pas droit à la moindre semaine de repos entre deux scandales.

Ce 6 avril, TechCrunch révélait que l’entreprise avait volontairement fait disparaître des messages que son patron, Mark Zuckerberg, avait envoyés à d’autres contacts via la plateforme de messagerie instantanée Messenger, et ce depuis au moins 2010.

Un privilège presque démiurge réservé aux plus haut gradés de l’entreprise, alors que les utilisateurs lambda comme vous et moi sommes obligés d’assumer tous les messages que nous avons produits dans la fenêtre de chat, sans exception – oui, même ceux de 3 heures du mat', bourrés d’emojis concupiscents et de métaphores lourdingues. Et visiblement, à l’autre bout de la conversation, les interlocuteurs concernés n’auraient pas été prévenus.

En questionnant l’entreprise à ce sujet, captures d’écran à l’appui, le site obtiendra une réponse un poil vaseuse :

"Après l’affaire du piratage de Sony Pictures en 2014, nous avons procédé à de nombreux changements pour protéger les communications de nos cadres. Ces changements incluent la limitation de la période de rétention des messages de Mark dans Messenger [oui, chez Facebook, on appelle le PDG par son prénom, ndlr]. Nous l’avons fait en totale conformité avec nos obligations légales de conservation des messages."

Une mesure de sécurité donc, prise dans la plus grande discrétion, sans en informer quiconque – ce qui pourrait constituer, rappelle TechCrunch, une nouvelle "brèche de confiance" entre le réseau social et ses utilisateurs.

Toi aussi, efface tes messages comme Zuckerberg

Car oui, la décision est critiquable à plusieurs niveaux : comment se fait-il que certains utilisateurs, Mark Zuckerberg ou pas, aient plus de privilèges que d’autres au sein du réseau social ? D’autre part, doit-on considérer comme normal le fait que Facebook s’octroie le droit de venir fouiner dans les messages personnels de ses utilisateurs pour en modifier le contenu ?

Certes, nous avons tous tacitement perdu nos droits à la vie privée lors de notre inscription sur la plateforme, mais "éthiquement" – si le concept signifie encore quelque chose à l’heure du big data –, l’initiative reste discutable. Et Facebook le sait très bien. Il y a encore trois semaines, sûr de sa force, le réseau aurait au mieux posté un gentil communiqué d’excuses, au pire superbement ignoré l’article de TechCrunch, et l’histoire aurait été oubliée.

Mais entre-temps, l’ouragan Cambridge Analytica s’est abattu sur Menlo Park, et les rapports de force préexistants ont été balayés. Aujourd’hui, Facebook ne contrôle plus rien – ni ses utilisateurs énervés, ni le mouvement #deleteFacebook, ni les législateurs américains qui commencent à parler de régulation.

Et Mark Zuckerberg a beau s’acheter des pages dans les magazines ou s’offrir à découvert dans la plaine médiatique lors d’une mémorable opération "Blitzkrieg", rien n’y fait : l’entreprise ne peut plus satisfaire ses penchants control freak, et ses tentatives sont celles d’une bête aux abois.

L’affaire des mails disparus de Zuckerberg en est l’illustration la plus criante, puisque dès le lendemain de la publication de l’article, un porte-parole de Facebook contacte TechCrunch pour faire le point : selon l’entreprise, l’option de suppression des messages dans Messenger était dans les tuyaux depuis quelque temps et certains cadres bénéficiaient de l’option avant tout le monde à des fins de test, rien de plus.

Bientôt, poursuit l’entreprise, l’option "Unsend" ("désenvoyer" ?) sera disponible pour tous, mais pas tout de suite, car "ça prendra un peu de temps", précise le communiqué. Mais que l’on se rassure, d’ici là, Facebook "n’effacera plus les messages de ses cadres", promis, chose qu’elle "aurait dû faire plus tôt – et désolée de ne pas l’avoir fait".

Bref, une nouvelle variante du proverbial "it’s not a bug, it’s a feature", avec un soupçon de mea culpa en plus, pour faciliter la digestion de l’information. Et encore une fois, la presse spécialisée ne s’y trompe pas. Alors que Zuckerberg doit présenter personnellement une série de mesures de protection de la vie privée les 10 et 11 avril prochains devant un Congrès américain hostile, cette nouvelle affaire tombe mal – et quoi qu’en dise Facebook, il s’agit bien d’un bug.

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