Calmons-nous deux secondes : la Chine n’a pas inventé un pistolet laser

Le fusil d’assaut ZKZM-500 produirait un rayon d’énergie invisible suffisamment puissant pour "carboniser instantanément" la peau humaine. Ben voyons…

Le fameux ZKZM-500… s’il existe. (© Xian Institute)

Les forces de l’ordre chinoises auront peut-être bientôt un nouveau joujou pour décourager toute pulsion émeutière dans les rues du pays : un pistolet laser, un vrai de vrai, capable de traverser les objets et de carboniser la peau humaine à un kilomètre de distance. Le 1er juillet, c’est le South China Morning Post (en anglais) qui se faisait l’écho de travaux de l’Académie des sciences de la province du Shaanxi, dans le centre du pays.

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Le prototype développé, le ZKZM-500, posséderait un calibre de 15 millimètres – soit un calibre 20, le calibre le plus courant dans la gamme des fusils de chasse — pour un poids de 3 kilos, équivalent à celui d’un fusil d’assaut AK-47. Il peut être monté sur des véhicules et sa batterie au lithium lui permet 1 000 tirs, chaque tir durant environ deux secondes. Portée du tir : 800 mètres. Selon les mystérieux chercheurs interrogés par le South China Morning Post, le faisceau laser pourrait "brûler les tissus en un clin d’œil… si le tissu est inflammable, le corps entier prendra feu".

Terrifiant, on vous dit. D’autant que le faisceau serait parfaitement invisible, donnant l’impression atroce d’une combustion spontanée de la victime, qui se tordra d’une "douleur au-delà de l’endurance", selon un autre chercheur anonyme. À en croire le journal, le ZKZM-500 est "prêt pour la production de masse et les premières unités seront probablement données aux équipes antiterroristes de la police chinoise". Prix du joujou : 13 000 euros environ. Tremble, monde : l’ère des pistolets laser est arrivée. À moins que…

Un bel exemple de propagande

Vous imaginez déjà des hordes de superflics massacrant joyeusement des opposants politiques à un kilomètre de distance, en les perforant de trous, sans faire le moindre bruit ou la moindre trace ? C’est normal, la propagande est faite pour ça. Car, non, le ZKZM-500 n’existe probablement pas, excepté dans votre esprit et dans celui, plus étrangement câblé, de ceux qui font la propagande de Pékin.

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Reprenons les informations dont nous disposons. Une source, le South China Morning Post, qui cite des chercheurs anonymes venus du "Xian Institute of Optics and Precision Mechanics" de l’Académie des sciences du Shaanxi. Sauf qu’il n’y a aucune mention de l’étude sur le site de l’institut. Aucun nom de chercheur impliqué dans le projet n’a été rendu public, paraît-il pour des raisons de sécurité. Aucune publication dans une revue scientifique. Aucune vidéo de la bête en action. Que dalle.

Et pourtant, le South China Morning Post obtient une image du "prototype", commercialisé par l’entreprise ZKZM Laser… dont il n’existe aucune trace en ligne. La seule trace d’un appareil associant les mots "laser" et ZKZM était jusqu’alors une vidéo YouTube solitaire montrant une machine à découper des plaques de tôle au laser. Bref, à moins de prendre le South China Morning Post comme parole d’évangile, cette histoire manque cruellement de sources.

Les armes laser existent déjà…

Pour comprendre à quel point l’idée d’une arme de poing laser paraît abracadabrantesque en l’état de nos connaissances, il suffit de regarder à quoi ressemble le secteur. Car oui, en 2018, plusieurs nations possèdent bel et bien des canons laser, notamment les États-Unis : en 2014, déjà, la Navy faisait la démonstration d’une tourelle laser anti-aérienne embarquée sur le porte-avions USS Ponce, nommée LaWS et développée par Lockheed Martin. En mars dernier, l’armée de l’air annonçait qu’elle allait équiper ses vieux avions F-15 de canons laser, grâce à un contrat de 26 millions de dollars avec Lockheed Martin, et ce dès cet été. Entre-temps, deux tourelles LaWS venaient d’être achetées pour la modique somme de 150 millions de dollars, et devraient équiper des navires américains d’ici 2020.

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Les canons laser existent, aucun doute là-dessus. Il y a même tout un marché à conquérir. Ces trucs sont énormes, extrêmement rares, coûtent un bras et font très peur. Et ils demandent aussi énormément d’énergie. Le système LaWS, par exemple, utilise une puissance électrique estimée entre 15 et 50 kilowatts pour atteindre des cibles à courte portée, et 150 kilowatts pour frire des petits bateaux ou des missiles. Selon Motherboard, l’armée américaine souhaiterait monter cette puissance à 300 kilowatts pour obtenir une portée d’un mile (1,6 kilomètre) et être capable de détruire une cible. Quant aux futurs canons embarqués des F-15, le système SHiELD (s’il existe), leur puissance tournerait autour des 50 kilowatts.

… mais une arme de poing semble inconcevable

Pourquoi ces chiffres sont-ils importants? Car ils déterminent la faisabilité d’un pistolet laser en fonction de la puissance requise. Pour rappel, une arme laser émet un faisceau de chaleur intense né d’une concentration d’électrons stimulés pour générer des ondes lumineuses. Ça fonctionne très bien à courte distance – pour scier des matériaux résistants, par exemple — mais plus le faisceau s’étire, et plus son énergie se disperse et est absorbée par l’air.

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On appelle cet effet le "blooming", et il est très important à prendre en compte. Pour qu’un faisceau laser soit capable de tuer à grande distance (800 mètres, dans le cas du ZKZM-500), il faut donc réunir une énorme quantité d’énergie lors du tir, au moins plusieurs dizaines de kilowatts – et encore, un faisceau laser de cette importance aurait du mal à causer de sérieux dégâts.

Et c’est là que ça se complique pour créer une arme de poing. Selon le South China Morning Post, le pistolet serait alimenté par une batterie de technologie lithium-ion, similaire à ce que l’on trouve dans tous les téléphones modernes – en bien plus puissante, évidemment. Elle devrait être capable, à en croire le journal, d’opérer 1 000 tirs de deux secondes, soit une demi-heure de tir continu à plusieurs dizaines de kilowatts, tout en étant capable de se décharger très rapidement – soit l’inverse des batteries classiques, qui essaient à tout prix de privilégier la longévité.

À l’heure actuelle, explique TechCrunch, il n’existe qu’une seule batterie commerciale capable de fournir de tels niveaux d’énergie dans un laps de temps très court : la Tesla Powerwall 2. En pics de 10 secondes, nous apprend le manuel d’utilisation, elle peut fournir 7 kilowatts en décharge. Elle pèse 125 kilos et fait à peu près la taille d’un gros radiateur. Si la Chine a réellement inventé son pistolet laser, elle a au passage réussi une avancée formidable dans la miniaturisation des batteries, un défi que tentent de relever toutes les multinationales de la haute technologie depuis le début du XXIe siècle – avec des résultats très mitigés.

Le règne de la peur

En d’autres termes, et en l’absence d’autres éléments de preuve, toute cette histoire sent bon la propagande, d’autant que la Chine n’en est pas à son premier essai – on se rappellera avec gêne de cette histoire de bus révolutionnaire capable d’enjamber le trafic, dont le monde entier s’était fait l’écho (y compris nous, soyons honnêtes), qui n’avait finalement jamais vu le jour.

Affirmer sa supériorité technologique, plus encore dans le domaine militaire, a toujours été l’un des jeux préférés de la propagande d’État, en Chine ou ailleurs. Et avec cette histoire de pistolet laser, le régime de Pékin fait coup double, en faisant flipper non seulement les Occidentaux mais aussi, et surtout, une partie de sa population.

Là-dessus, les éléments de langage déployés dans l’article du South China Morning Post sont éloquents. Le journal précise que l’arme est considérée comme "non létale" par le gouvernement car elle "ne peut pas tuer en un seul tir". Invoquant un "document technique" (une recherche rapide nous redirige vers un PDF d’une page), le journal explique que les forces de l’ordre pourraient s’en servir contre "des manifestations illégales en enflammant les bannières à distance". Il stipule également que les leaders des manifestations pourraient être visés, en enflammant leurs vêtements ou leurs cheveux, ce qui, selon le document, leur ferait "perdre le rythme de leur discours et leur pouvoir de persuasion."

Et si le paragraphe n’était déjà pas assez étrange, le journal fait intervenir un officier de police de Pékin partisan de la bonne vieille méthode à base de lacrymo et tasers, au motif qu’une blessure par pistolet laser pourrait causer une vague de panique – sans rire.

Bref, tout semble fait pour qu’une partie de la population s’imagine déjà sous la menace d’une arme à grande portée, invisible et silencieuse – ce qui constitue un superbe argument pour rester chez soi, au lieu d’aller manifester. Attention, peut-être que le Xian Institute of Optics and Precision Mechanics a bien inventé un pistolet laser de poing, et nous serions les premiers impressionnés de l’exploit technologique. Mais en l’absence de preuve concluante, le monde n’a toujours pas basculé dans un délire à la Star Wars.

Par Thibault Prévost, publié le 03/07/2018

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