Des chercheurs découvrent comment brasser de la morphine chez soi

Une équipe de chercheurs a réussi à produire de la morphine sans utiliser de pavot. Le procédé pourrait démocratiser la production de l'opiacé.

D'ici quelques années, tout un chacun pourra peut-être, à l'aide d'un simple kit de fabrication de bière, produire sa propre morphine (ou l'un de ses dérivés), aussi facilement qu'illégalement. Grâce à la découverte d'une équipe de chercheurs internationaux, qui a publié ses résultats dans la revue Nature, un nouveau procédé permet désormais de s'affranchir de la culture du pavot, jusqu'ici essentielle à la production d'opiacés. Si les possibilités ouvertes sur le plan médical sont prometteuses, cette découverte soulève également les inquiétudes de la part de la communauté scientifique, qui craint de voir se développer le commerce de morphine "maison", bien plus économique à produire.

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En injectant des gènes de betterave dans une levure, l'équipe de chercheurs s'est aperçue que, combinée avec du sucre, cette levure génétiquement modifiée produisait de la réticuline, une protéine essentielle à la création d'alcaloïdes, parmi lesquelles morphine, codéine et autres antalgiques. Si la transformation de la réticuline en morphine était déjà connue, cette découverte permet désormais de synthétiser la protéine à partir d'un acide aminé du sucre, la thyrosine, faisant disparaître la fleur de pavot du processus. Avec du glucose, de la levure modifiée et un kit à fermentation, chacun pourra donc en théorie fabriquer sa propre morphine.

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Pour le moment, les chercheurs sont parvenus à produire 300 milligrammes d'antalgique en utilisant 300 litres de cette levure modifiée, mais tablent sur deux ans pour rendre le procédé plus viable, ouvrant la voie à une morphine "brassée" peu coûteuse (le glucose étant facile à obtenir et beaucoup moins cher que le pavot) et capable d'être améliorée avec le temps. En maîtrisant chaque étape de la transformation, les chercheurs peuvent désormais envisager l'amélioration des antalgiques existants (en supprimant, par exemple, l'effet addictif de la morphine), voire la création de nouveaux antidouleurs spécifiques – comme c'est déjà le cas avec l'insuline, créée à partir d'organisme génétiquement modifiés et sans cesse perfectionnée. Le tout en cassant les coûts de production, la paille de pavot se négociant entre 300 et 500 dollars le kilo.

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Vers des barons de la drogue DIY?

À l'annonce de cette découverte, saluée par le monde scientifique, certaines voix inquiètes ont commencé à se faire entendre. Des chercheurs du MIT et de l'université d'Alberta (Canada), contactés par l'équipe responsable de la découverte, ont publié une tribune dans Nature suggérant de mettre en place des protocoles de contrôle autour de cette levure modifiée, sans quoi la production de morphine "maison" pourrait, d'ici quelques années, devenir incontrôlable car décentralisée en une constellation de sites de production implantés localement.

Pour éviter un scénario cataclysmique qui nous transformerait tous en junkies dans la décennie qui vient, les auteurs de la tribune proposent donc quatre grandes mesures : modifier cette levure pour la rendre volontairement difficile à utiliser hors d'un laboratoire ; augmenter la sécurité et les contrôles dans les laboratoires travaillant avec ce produit ; étendre les lois interdisant la production et le commerce d'opiacés à ceux issus de ces souches modifiées ; enfin, encourager les entreprises fabriquant et vendant des séquences d'ADN modifiées à contrôler l'identité de leurs clients... surtout lorsque ceux-ci voudront se procurer la recette de la levure spéciale.

Dans tous les cas, comme l'indique l'étude, il est "peu probable que l'INCB (le régulateur international des stupéfiants) modifie radicalement les quotas actuels de production et perturbe les modèles commerciaux actuels pour s'accommoder à une production basée sur la levure", rendant illusoire la possibilité d'une dérégulation du marché des opiacés médicaux. Quant au marché illégal, à l'heure actuelle, selon les chiffres du GINAD (le Réseau mondial d'information sur les drogues), environ 16 millions de personnes consomment de l'héroïne dans le monde.

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Par Thibault Prévost, publié le 22/05/2015

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