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La charité des milliardaires américains n'a pas grand chose à voir avec la générosité

Publié le

par Thibault Prévost

Aux Etats-Unis, le don à des fondations s'apparente bien plus à de l'investissement privé et de l'optimisation fiscale qu'à de généreuses donations.

Mardi matin, le monde découvrait son nouveau recordman du monde du désintéressement : Mark Zuckerberg, cofondateur et président du plus grand réseau social du monde. Après la naissance de son premier enfant, Max, le multi-milliardaire de 31 ans annonçait sans prévenir le don de 99% de ses actions Facebook à son organisation caritative, la Chan Zuckerberg Initiative.

Un legs faramineux de 45 milliards de dollars qui offre au jeune PDG un accès direct au coin VIP du club des grands philanthropes de l'Histoire. Un club allégorique, certes, mais dont l'équivalent existe depuis 2010, et dont le jeune papa fait évidemment déjà partie. Son nom ? La campagne Giving Pledge.

Lancée par les milliardaires philanthropes Bill Gates et Warren Buffett, deux hommes d'affaires retraités devenus présidents de gigantesques organisations caritatives éponymes, Giving Pledge poursuit un but simplissime : faire promettre à un maximum de milliardaires qu'ils donneront au minimum 50% de leur fortune à des œuvres caritatives, de leur vivant ou après leur trépas.

Cinq ans après son lancement,  le Giving Pledge compte désormais 138 membres, parmi lesquels cohabitent les titans du XXe siècle (Warren Buffett, Michael Bloomberg, Bill Gates ou Richard Branson) et les néo-milliardaires de la Silicon Valley (Mark Zuckerberg, Pierre Omidyar, Elon Musk ou Larry Page).

Il enrôle même quelques milliardaires des pays émergents, pourtant étrangers à la culture philanthropique. En juin dernier, dix nouveaux milliardaires ont rejoint la grande tablée caritative du Giving Pledge, résumant l'engouement actuel pour l'investissement à but caritatif, qui ne concerne pas seulement la frange la plus nantie de la population : selon le rapport Giving USA 2015, 360 milliards de dollars ont été versés à des œuvres de charité en 2014. Un bond de 7% sur l'année, et un record historique depuis la création de ce rapport annuel.

La charité américaine, libérale et intéressée

En France, selon le baromètre annuel France Générosités, les dons n'ont progressé que de 2,4%, soit moins qu'en 2013 et 2012. Quant à nos milliardaires à nous, on n'en trouve pas trace dans le trombinoscope du Giving Pledge de Gates et Buffett. Les Arnaud, Pinault, Bettencourt, Mulliez, Dassault et consorts auraient-ils, à l'image de leurs compatriotes, des oursins dans les poches ? La différence s'explique avant tout par un système juridique différent entre la France et une majorité de pays occidentaux, mais aussi par des disparités culturelles.

Comme le développent Libération et Frenchweb, la charité à l'américaine n'a rien à voir avec le petit chèque envoyé aux Restos du Coeur où MSF début décembre dans un bref sursaut de culpabilité, vite oublié devant une dinde aux marrons. Aux Etats-Unis, donner, c'est investir. Et les milliardaires de la Silicon Valley, incubés dans la culture start-up ultra-libérale du retour rapide sur investissement, appliquent désormais ces méthodes à leurs pulsions philanthropes. Réduire la faim dans le monde n'est plus un rêve mais un objectif entrepreneurial, et le système fiscal américain encourage ces initiatives.

Les Etats-Unis comptent ainsi 1 million et demi de structures exemptées de taxes, dont 102 000 fondations privées, qui permettent à leurs riches propriétaires de transformer de grosses parts de leur patrimoine assujetti aux taxes en fonds d'investissement à but humanitaire. Là où  la loi française sur les successions (article 724 du code civil) garantit le droit des héritiers et interdit à quiconque de faire don de plus d'une portion de sa fortune à un tiers (la quotité disponible), un milliardaire américain peut librement se délester de toute sa fortune et ne rien laisser à ses enfants. Ce qui favorise l'émergence de fondations de plus en plus riches, détenues par une oligarchie financière fière d'expliquer qu'elle réussit là où l'État échoue en créant écoles, hôpitaux et centres d'accueil privés tout en évitant les taxes. Avec le risque d'imposer à la société sa vision du bien commun, comme l'explique le Guardian.

Outre la volonté d'optimisation fiscale, ce comportement reflète le libéralisme profondément ancré dans la culture des Etats-Unis: les Américains, en course-poursuite permanente avec le fisc, sont par nature réfractaires à laisser l'État décider comment dépenser leur argent, préférant se retrousser les manches et se lancer eux-mêmes dans le venture philanthropy, cet hybride entre action caritative et management entrepreneurial. Enfin, cette vague de grandes annonces généreuses est aussi un moyen d'accroître son prestige personnel dans un vivarium entrepreneurial américain rempli de grands fauves à l'égo démesuré. Quitte à faire de faramineuses promesses tout en s'assurant de ne pas avoir à les tenir.

Des milliardaires généreux... qui détiennent la majorité des richesses

Car sur les 138 milliardaires engagés dans le Giving Pledge, par exemple, aucun n'est réellement tenu de tenir sa promesse de don : comme son nom l'indique, c'est un serment et rien d'autre. Le manifeste de l'initiative précise explicitement que "la promesse est une obligation morale, pas un contrat légal", afin que personne ne puisse poursuivre les membres du club qui changeraient d'avis. De plus, dans le cas d'immenses fortunes comme celles des Gates, Zuckerberg et autres, reparties en portefeuilles d'actions, patrimoine et comptes en banque, il est bien mal aisé d'estimer quelle somme équivaut à 50%.

En juin dernier, Bloomberg a bien tenté dans un long papier de tenir un livre de comptes des membres du Giving Pledge ayant passé l'arme à gauche. Le calcul s'est avéré infernal à effectuer. S'il est certain que les membres du Giving Pledge donnent tous généreusement à des fondations, il est tout aussi certain d'affirmer qu'il est impossible de savoir combien tiendront effectivement leur promesse. La charité publiquement affichée des milliardaires américains consiste donc majoritairement à investir de larges portions de leur fortune dans des fondations privées créées et gérées par eux-mêmes ou leurs égaux à la manière de fonds d'investissement, loin du secteur public, moyennant d'énormes déductions fiscales.

En 2010, lorsque Bill Gates jouait les VRP mondialisés pour vendre son initiative, les super-riches allemands avaient refusé en bloc son invitation, rapportait alors le Spiegel, accueillant avec scepticisme l'idée d'un transfert de pouvoir entre l'État et ses plus riches citoyens.

En France, la question de la philanthropie des plus riches se heurtera rapidement à celle, proverbiale, du taux d'imposition des grandes fortunes. Aux Etats-Unis, pays où l'impôt sur les grandes fortunes n'existe pas en tant que tel, les plus riches sont taxés à environ 25%. Enfin, selon un rapport de l'Institute for Policy Studies paru hier, les 20 citoyens américains les plus riches détiennent plus d'argent que la moitié de la population du pays. Dans ces conditions d'inégalité, la redistribution devient presque nécessaire.

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