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On a parlé avec 3 artistes qui maltraitent le corps humain

Publié le

par Alice Gautreau

Ils découpent, déforment et testent les limites du corps humain… Du dessin à la performance, voici trois artistes qui explorent la thématique du corps maltraité.

Nous avons interrogé un mangaka, un peintre et un performeur sur leur art et leur rapport au corps. Si Shintaro Kago, Christian Rex van Minnen et Yann Marussich viennent d’horizons très différents, ils se retrouvent néanmoins dans leur obsession pour le corps malmené. Petit tour d’horizon de leurs productions.

Shintaro Kago, le roi du gore

Shintaro Kago a 48 ans et vit à Tokyo. C’est un dessinateur et scénariste de manga classé "ero-guro" (érotico-gore) mais il se présente comme un "kizou mangaka", soit un auteur de manga "bizarre". Son truc : la merde, le sexe, les corps découpés en rondelles, les organes qui dégoulinent, etc. Le genre de joyeusetés qu’il traite toujours avec de l’humour et un goût prononcé pour l’absurde. Il a déjà publié une bonne trentaine de livres mais il crée aussi des jouets gores et réalise de courtes animations dans la même veine que ses dessins.

Shintaro Kago nous explique qu’il détruit le corps humain dans ses mangas car il considère les êtres humains comme des objets. "Pour moi, c’est très drôle, comme les films muets américains avec Chaplin et Keaton. L’existence humaine est comique", affirme-t-il. D’ailleurs, il ne se contente pas de malmener les corps : il déconstruit aussi les codes traditionnels du manga.

Pour se plonger dans son univers si particulier, Shintaro Kago nous conseille de lire Abstraction (2010), le plus connu de ses mangas expérimentaux, mais aussi Fraction (Imho, 2012), un thriller au style expérimental, avec des trompe-l’œil et des mises en abyme. Vous pourrez aussi vous procurer son dernier livre, Brain Damage, d’ici la fin de l’été.

Shintaro Kago compte parmi ses influences le duo de mangakas Fujiko Fujio, le romancier Yasutaka Tsutsui, les Monty Python et Salvador Dalí. Il apprécie aussi Masamune Shirow (auteur de Ghost in the Shell), Junji Ito (maître du manga d’horreur) et le grand Katsuhiro Otomo (mangaka et réalisateur d’Akira).

Christian Rex van Minnen, défenseur du grotesque

Christian Rex van Minnen est un peintre américain de 37 ans basé à Brooklyn. Il peint selon les techniques traditionnelles de la peinture à l’huile des portraits et des natures mortes qu’on pourrait qualifier de grotesques et de pop surréalistes.

Dans les œuvres de van Minnen, le corps humain et la peau sont mis à l’épreuve : le premier se retrouve difforme et méconnaissable, tandis que la seconde est boursouflée et couverte de plaies, de scarifications et de tatouages. L’artiste s’explique : "C’est moi. C’est ma peau. C’est cet examen constant de soi, pour le meilleur ou le pire."

Pour ses créations, Christian Rex van Minnen puise son inspiration dans "la peinture classique, les guides de terrain [livres conçus pour aider le lecteur à identifier la faune, la flore et les minéraux, ndlr], les livres de Cormac McCarthy, la comédie absurde, la mythologie, David Lynch, le porno, les surréalistes, les combats de MMA [arts martiaux mixtes], Alien, l’alcoolisme, le hip-hop, la spiritualité ésotérique". En art contemporain, il suit de près le travail du sculpteur québécois David Altmejd et celui du plasticien américain Jordan Wolfson.

Yann Marussich, performeur au-delà de la douleur

Contrairement aux deux artistes précédents, Yann Marussich malmène son propre corps. Danseur et performeur, il n’hésite pas à mettre de sa personne dans des expérimentations qui repoussent les limites du corps humain. Âgé de 51 ans, il est basé à Genève où il jouit d’une certaine reconnaissance puisqu’il est conventionné par le Département de la culture et le Fonds d’art contemporain de la ville.

Yann Marussich propose "des expériences dangereuses et extrêmes pour [son] corps, afin de montrer la chair, le vivant, sortir de la sphère d’Internet qui est immatérielle". Il considère ses performances comme des "auto-initiations", et affirme qu’il s’agit de "trouver des brèches pour entrer dans d’autres mondes". Ses performances sont aussi cathartiques pour lui que pour le public. "Le choc fait la catharsis, affirme-t-il. Venez vivre une expérience. Ouvrez-vous, ouvrez votre sensibilité. Arrêtez de regarder avec votre tête, écoutez avec votre corps, votre cœur."

Dans sa performance Bleu Remix (2007), Yann Marussich, assis dans une cage en verre, éliminait par les orifices de sa peau et de son corps, une mystérieuse substance bleue, mélange de liquides corporels et de bleu de méthylène, un puissant colorant.

Pour Bain brisé (2013), le performeur s’est allongé dans une baignoire, recouvert de 600 kilos de morceaux de verre. Il en est sorti en deux heures. Cette performance lui a demandé six heures de préparation physique et mentale, afin d’atteindre un certain état de conscience et de limiter les coupures.

Dans Traversée (2004), c’était le public qui créait le danger. Le performeur était allongé sur un sol enduit d’huile, accroché par le cou à un câble de 13 mètres de longueur, relié à un treuil. Le treuil était accessible à tous et son enclenchement entraînait une traversée "étranglante".

Interrogé sur un éventuel masochisme, il conteste : "Le vrai masochisme, c’est la relation toxique, le travail de merde, subir les lois… Je travaille sur la douleur pour la dépasser. Elle n’est qu’un passage, souvent rapide. Au-delà de la douleur, on trouve des espaces intérieurs jouissifs et profonds." En ce moment, l’artiste entame un nouveau cycle sur le béton, après celui du verre (dont Bain brisé faisait partie). Il a aussi pour projet de travailler sur la sexualité, notamment en explorant l’art du shibari (le bondage japonais).

On peut rapprocher le travail de Yann Marussich de celui d’Anne Rochat (une performeuse suisse avec qui il collabore), de celui de Franko B (un artiste italien basé à Londres, capable de perdre de grandes quantités de sang pendant ses performances), mais aussi de celui du jeune performeur cubain Carlos Martiel. Yann Marussich apprécie également les pièces trash et sujettes à polémique de la dramaturge espagnole Angélica Liddell.

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